Fayet
2. Dans le petit roman que Fléchier a mis au début de ses Mémoires, et où l'on retrouve la manière de Mme de La Fayette, les mots amant, amante , comme maîtresse, sont toujours pris dans le sens irréprochable qo ils traient alors dans la langue des honnêtes gens.
•V Elle se nommait Françoise Ribeyre , fille de Paul Ribeyre , premier président de la cour des aides de Clermont. Voy. Appendice , u* IX.
i2 MÉMOIRES DE FLÉCHIER
Mais quelque différend étant survenu, le père de la fille rompit le traité , et pour ne pas le renouer, accorda promptement sa fille à M. de .... ', fils du président, et frère de la demoiselle dont je vous parle; si bien que Fayet, à son retour, trouva qu'on lui enlevoit sa maîtresse, et qu*il étoit venu pour voir les noces de son rival , non pas pour faire les siennes.
c Un autre auroit été touché sensiblement de cette rencontre, parce qu'il y a de la honte à n'être point préféré, et qu'on est exposé aux railleries de ceux qui sont ou ennemis ou jaloux ; mais lui , qui pouvoit prétendre encore mieux et qui étoit généralement aimé, n'étoit pas fort fâché de cette aventure, outre qu'il est aisé de se consoler d'avoir perdu ce qu'on n'avoit pas encore aimé. Il trouva pourtant que la manière dont on avoit usé étoit un peu brusque, et que c'étoit une espèce de refus qui devoit toucher un homme de cœur ; lui connoissant un peu mieux la perte qu'il faisoit , il commença à la regretter; mais conune il étoit fort adroit, il supprima tous ses ressentiments, prit la chose de fort bonne grâce , rendit les civilités qu'on rend d'ordinaire aux nouveaux mariés, et en usa si honnêtement, que le mari fut bien aise de le voir chez lui ; et la dame , qui n'avoit pas pu l'avoir pour époux, n'oublia rien pour l'engager à être son ami. Il ne lui fut pas difficile de réussir. L'obligation qu'il avoit , à cause de sa charge de trésorier
SLK LES GRANDS-JOURS DE Hiiio. 13
point eu dans le temps où il devoit être inconsolable. Dans cette pensée , il s'imagina que ce n'étoit pas assez d*étre ami d'une personne si aimable, qu'il falloit tâcher de réparer, comme il pourroit , le tort qu'on lui avoit fait , et aimer passionnément celle qu'il avoit été sur le point de posséder. Il prit cette résolution, devint amant , et s'il n'eût rencontré la personne du monde la plus sage , il alloit bien se venger du mari. U prit son temps pour gagner son esprit et pour découvrir ses sentiments. Il lui témoigna cent fois le désespoir éternel où il seroit d'avoir perdu tout le bonheur de sa vie; qu'il n'espéroit plus aucune satisfaction pour le reste de ses jours, et qu'il mourroit malheureux pour l'avoir été une fois. Il lui dit cent autres choses qui marquoient quelque chose de plus qu'une amitié commune, qui paroissoient des déclarations déguisées, et qui, sous des regrets du passé , enveloppoient une passion présente. Mais la dame dissimula toujours , et faisant semblant de ne rien apprendre de l'état présent de son âme , l'exhortoit de ne songer plus au passé, et d'être persuadé qu'il y a un destin qui règle toutes choses, et qui lui réserve sans doute une meilleure fortune; que, pour elle, elle ne se plaignoit de rien , et qu'elle étoit heureuse d'avoir rencontré un bon mari comme le sien , et un bon ami comme lui.
« Après qu'il eut perdu toute espérance d'en pouvoir obtenir que de l'amitié, il chercha les moyens de se guérir. U employa toute sa raison; mais la raison n'est pas toujours la plus forte, lorsqu'elle attaque une passion bien formée. Le plus court fut de faire diversion de tendresse, et de changer une passion illégitime en quelque inclination permise, n en trouva l'occasion fort à propos. Depuis le temps qu'il voyoit la jeune présidente, il avoit vu plusieurs fois Mlle sa belle-sœur, qui étoit une fille de quatorze à quinze ans, douée de toutes les grâces d'esprit et de corps, dont on est capable à cet âge ; mais comme le cœur du cavalier étoit occupé ailleurs , il ne l'avoit pas assez connue , et n'a-
14 MÉMOIKES DE FLËCH(£R
voit eu pour elle que ces sentiments de complaisance qu'on a pour le sexe , et particulièrement pour des jeunes filles qui ont de la beauté et qui ne songent encore à rien. Mais lors> qu'il ne fut plus ébloui , et qu'il fut en état de contempler cette beauté naissante , il s'estima malheureux dans cette maison , soit parce qu'il avoit perdu l'espérance d'obtenir une personne que le ciel sembloit lui avoir destinée , soit parce qu'il avoit différé d'en adorer une autre que le ciel lui avoit offerte ; et pour ne perdre plus de temps, il s'appliqua tout entier à plaire à cette dernière. Il trouva un coeur tout neuf, à qui il donna d'assez bonnes impressions ; il fit de la dépense plus que jamais ; donna des fêtes fort magnifiques, s'acquit la bienveillance de la plupart des personnes qui approchoient de sa maîtresse , et fît tout ce qu'il iSuit pour se mettre en réputation auprès d'elle, sachant bien que l'estime conduit à la tendresse par des voies fort courtes K Û visita la belle-sœur , même un peu plus souvent qu'à son ordinaire, parce qu'il avoit des raisons nouvelles, et se servit si bien de l'amitié qu'une avoit pour lui, pour avancer l'amour qu'il avoit pour l'autre , qu'il se vit bientôt en état de ne lui être pas indifférent. Il lui disoit dans l'occasion quelques mots tout bas, et dans les conversations, bien à propos, quelques sentiments généreux et tendres. Cette fille, qui avoit de l'esprit infiniment, entendoit fort bien l'application ; mais bien qu'elle fût déjà un peu touchée , elle avoit Tart de dissimuler si naturellement, qu'il étoit impossJbk
SUR LES GRANDS-JOURS DE i665. iti
parents, mais craignant qu'il n*y eût pas beaucoup de disposition de leur côté , et qu'il ne fût obligé de s'éloigner par bienséance de cette maison, si la proposition étoit mal reçue, t^ ne voulut point s'exposer à un icefus, et résolut de s'assurer auparavant de Tesprit et du cœur de cette belle, n lui fit plusieurs fois des déclarations assez embarrassées; mais elle toumoit adroitement le discours, et lui répondoit comme si elle n'eût rien entendu. Une fois qa'ils étoient seuls dans une chambre, car nos filles ne lODt pat si farouches, et la bienséance n'est pas si sévère id qu'à Paris, et qu'ils parloient de quelques aventures d'amour qui faisoient du bruit dans notre ville, voici la conversation qu'ils eurent, à ce que j'ai appris depuis. L'amant, après lui avoir raconté ce qu'il savoit de l'intrigue, se j^a insensiblement sur des réflexions générales, sur la puissance, sur la douceur, et sur tous les avantages qu'on donne ordinairement à l'amour; que c'étoit la félicité de cette vie d*aimer, quand on avoit pu choisir l'objet digne d'être aimé; qu'il avoit pitié de ceux qui n'avoient pas encore goûté ces plaisirs innocents, et qu'il voyoit avec bien du regret des personnes fort aimables qui ne savoient pas encore aimer. — « Mon Dieu, monsieur, lui dit-elle d'un ton précieux (car vous saurez qu'elle est un peu de la secte des précieuses), dans tous les entretiens on ne parle que d'amour et d'aimer, et l'on nous étourdit de ces mots qu'on trouve doux et qui font peur pourtant à des jeunes filles comme moi; à qui en veut-on? et quelle stérilité de conversation oblige les hommes à revenir toujours à ce point? ne saiiroient-ils, depuis si longtemps qu'on pense et qu'on parle, penser ou dire quelque autre chose? Il n'y a pas longtemps que je vois le monde, mais je vous avoue que j'en suis si rebutée, que je ne crois pas pouvoir le souffrir longtemps, s'il n'y a plus rien de nouveau à me fau^ voir et à me faire entendre. Un jeune homme vous dit d'abord qu'il est amoureux; ceux qui sont plus âgés re-
i6 MËMOIRES DE FLËCHIER
commencent toujours le conte de leurs intrigues passées; et, je vous prie, que veut dire tout cela? car, pour moi, je n'ai point encore pu comprendre ce que c'étoit qu'on veut nous dire par aiflier. — Il est bien fâcheux, mademoiselle, lui dit cet amant un peu embarrassé, que vous soyez déjà préoccupée contre une si agréable passion que Tamour, et que vous preniez pour une chose si désagréable ce qui fait toute la douceur des autres; mais l'amour vous pardonne, sur ce que vous confessez que vous ne le connoissez pas encore, et que vous ne l'approuvez pas, parce que vous n'avez pas encore eu le temps de le comprendre. » Elle lui témoigna que ce ne seroit jamais là son application, et qu'elle se passeroit bien de connottre ce qu'elle n'étoit pas disposée d'estimer, mais qu'elle étoit bien aise d'apprendre ce qu'on vouloit dire par ces façons de parler qui étoient tout à fait barbares pour elle....
« Fayet, qui sentoit bien que la conversation iroit plus loin, et que ce seroit bien là la place d'une déclaration que la fin de cet entretien , passoit légèrement sur tout le reste , pour en venir bientôt au bel endroit. Il lui expliqua donc en peu de mots ce que c'étoit qu'aimer, et pour lui donner envie de le mieux savoir , il lui fit paroître l'amour par ce qu'il y a de plus apparent, et conclut que c'étoit le plaisir le plus doux et le plus innocent que celui d'aimer. « J'avois bien soupçonné que c'étoit cela, lui répliqua -t- elle, car les
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c'est aussi le plus cruel de tous les supplices, et que, si un pauvre amant est récompensé par la joie intérieure qu'il a d'être attaché à un bel objet, il a bien du mérite de souffrir toutes les peines qui accompagnent cette joie. Quelles inquiétudes n'a-t-il pas, dans l'incertitude où il est s'il sera heureux ! Quel chagrin lorsqu'il est absent de la personne aimée! Quel désespoir, lorsqu'il en est rebuté 1 H y a encore cent autres peines à endurer ; mais ces pe'mes sont mêlées de tant de consolations secrètes , fe ce sont peines, ce sont plaisirs, comme vous voudrez. Si vous vouliez, mademoiselle, je vous ferois entendre cela par une application particulière , et il me seroit aisé de vous donner un exemple de ce que je dis. — Je n'en feux point savoir , dit-elle assez brusquement ; ce sont de trop mauvais exemples que ceux qui nous veulent montrer àsoufiDrir; à ce que je vois, me voilà bien éloignée d'aimer, moi qui n'aime que mon repos, et qui ne hais que l'inquiétude et la peine, et qui n'ai pas l'imagination assez forte pour faire ce mélange de plaisir et de tourment dont TOUS me parlez. — Nous ne savons souvent ce que le destin veut faire de nous, reprit Fayet, mais en attendant, mademoiselle, souffrez, s'il vous plaît, qu'on souffre pour vous, et ne sachez pas mauvais gré à ceux qui se sont exposés à bien des rigueurs , en vous aimant ; car je ne doute pas qu'une beauté si parfaite , et tant de mérite qu'on remarque en vous ne fassent déjà souffrir bien des supplices.... Ten sais.... » Il alloit continuer; mais elle l'interrompit , et d'un air assez fier : « Je ne crois pas, lui ditelle, que je sois propre à faire de ces malheureux et de ces languissants; mais si le hasard en faisoit quelqu'un pour moi, il pourrolt bien mourir de langueur, s'il falloit que je l'aimasse pour le guérir ; il me seroit fort indifférent qu'il se tourmentât et qu'il se punît lui-même de sa folie ; et bien loin d'en avoir pitié , je crois que j'aurois du plaisir i le voir dans cette langueur et dans ces souffrances. —
Vous pouvez jouir de ce plaisir, répondit cet amant, qui ne vouloit point perdre l'occasion de se découvrir , et si vous avez la bonté.... »
« Comme il alloit achever sa déclaration, la belle-sœur, qui revenoit de la promenade, entra dans la chambre, et fit grand tort à son ami, sans y penser; ses yeux en avoient déjà assez dit , et la résistance n'étoit pas si obstinée qu'on eût bien pensé. Il fallut changer de discours, composer son visage sérieux et affecter même de Tenjouement; mais, comme il étoit difficile de soutenir longtemps cette contrainte, il prit congé de la compagnie, et se retirant dans son cabinet , il se plaignit cent fois de son destin, et passa une grande partie de la nuit dans une profonde rêverie. La jeune dame , qui se tenoit si assurée de son cœur, sentit qu'elle n*en étoit pas tout à fait la maîtresse, et se trouvant plus susceptible de passion qu'elle n'avoit cru , elle commença à connottre qu'elle ne prenoit pas beaucoup de plaisir aux peines des autres, et qu'elle n'étoit pas fort éloignée d'en souffrir elle-même. Une inquiétude troubloit son esprit, son sommeil en fut interrompu, elle s'en éveilla plus matin ; enfin, elle eut toutes les marques d'un cœur ému et qui est sur le point de se rendre. L'amant ne perdit point de temps, et connoissant par ses actions et par ses discours que son âme étoit ébranlée, il redoubla son assiduité, lui fit remarquer de plus en plus sa passion, et donna une fête admirable à sa sœur, à son intention, et il fit tant par son adresse, que tout ce qu'il faisoit et tout ce qu'il disoit étoit bien reçu. Cela le rendit plus hardi qu'il n'avoit été, et lui fit prendre la première occasion qu'il eut de faire entendre l'état de son âme. H ne la chercha pas longtemps ; car étant venu prendre les dames dans son carrosse , pour les mener à la promenade dans ce jardin où nous sommes, ils le trouvèrent fort désert, quoique le jour fût fort beau ; ils firent un tour d'allée et rencontrèrent par hasard quelques messieurs de Clermont qui étoient venus
SUR LES GRAI^OS-JOURS DE i66Jk . i9
pour quelques affaires, et qui s'entretenoient de quelques intérêts de leur ville. Mme de *** S qui y prenoit beaucoup de part, tant à cause que c'est sa patrie, que parce que pluâeors de ses parents y étoient engagés, se mit de leur con* fersaticMi.
< Nos amants, qui avoient d'autres intérêts à démêler, firent semblant de s'amuser dans une autre allée , et après quelques petits entretiens de part et d'autre, Fayet, sentant qne son heure étoit venue, parut encore plus intérêt. Ce que la dame ayant aperçu , elle lui fit la guerre , et 8Wt pour se divertir, soit pour lui donner courage, elle fit semblant de deviner qu'il étoit amoureux, le pria de lui faire confidence de son inclination , et l'assura qu'elle étoit discrète et religieuse au secret, au delà même de son sexe, n m'a confessé depuis qu'il n'auroit jamais cru qu'il en coûtât tant à dire qu'on aime, et que, quand il ne seroit pas le plus ferme et le plus constant de tous les hommes par son naturel, il le seroit pour n'avoir plus à recommencer une chose si difficile qu'une déclaration d'amour, n reçut la raillerie qu'on lui faisoit de bonne grâce , et tenant quelque temps les yeux baissés, soit de honte ou de crainte , soit pour recueillir un peu ses esprits , il lui parla ainsi : « Si je n'avois appréhendé que ma confidence fût mal reçue, il y a longtemps, madame, que vous sauriez tout le secret de mon cœur, et je ne serois plus dans l'embarras où je me trouve de vous déclarer une passion qui ne vous devroit pas être tout à fait inconnue ; mais puisque vous avez la bonté, et de m'ordonner que je vous en fasse confidence, et de me promettre même le secret, je vous avouerai, madame, que j'aime, et que j'aime passionnément, mais avec tout le respect possible, la personne du monde la plus aimable. Jugez, madame, que ce ne peut être autre que vous; vous ne devez pas en être surprise, mes soupirs vous l'ont
1. Françoise Ribeyre , qui avait épousé Charles de Combes. Voy. p. 12.
20 MÉMOIRES DE FLÉCUIËR
déjà bien dit, et c'est assez d'avoir eu Thonneur de vous avoir vue, pour vous prouver que je n'ai pu me dispenser de vous adorer. » Il alloit en dire bien davantage; mais elle fit un cri qui faillit à percer la palissade; elle rougit, elle fit toutes les façons qu'on fait en cette occasion, quand on n'est pas déjà persuadé. U s'arrêta fort respectueusement, et lui fit connottre qu'il n'y avoit rien dans sa passion qui ne fût très-légitime ; qu'il seroit infiniment heureux, si aie approuvoit le désir qu'il avoit de la servir toute sa vie ; que si elle condamnoit sa témérité , il s'en puniroit par des regrets éternels , et qu'il venoit de lui mettre son sort entre ses mains.
c Elle fit d'abord mine d'être offensée de cette hardiesse , elle se jeta ensuite sur sa modestie et sur son peu de mérite ; enfin , elle lui témoigna qu'elle tenoit à grand honneur les bonnes volontés qu'il avoit pour elle , mais qu'il devoit avoir considéré qu'elle étoit dans un âge à ne pouvoir pas disposer d'elle-même ; qu'elle étoit sous la conduite d'un père et d'une mère ; que c'étoit à eux qu'il falloit avoir fait ces propositions ; qu'il pouvoit espérer qu'elle ne s'opposeroit point à leur volonté en sa faveur, et que s'il lui donnoit sujet de se louer de sa conduite à l'avenir , elle soUiciteroit même avec adresse leur consentement. Vous pouvez croire que cet amant fut trèssatisfait ; il la remercia mille fois et lui dit qu'il n'avoit
vgulu s'eiiposer a en iaire la dem^iiidu
SI3K L.£S GRANDS-JOURS DE i665. 2i
étoient-ils bien contents Tun et l'autre. Après qu'ils furent retirés, chacun alla s'entretenir dans ses rêveries agréables. La dame étoit bien aise d'avoir gagné , pour sa première conquête, un des plus honnêtes hommes de la province. Le cavalier croyoit déjà être maître de sa bonne fortune, n n'y avoit ^s disproportion de qualité ; il étoit estimé de tout le monde , il avoit beaucoup plus de bien que la fille; rien ne sembloit pouvoir être contraire à la demande qu'il en alloit faire.
« Vous savez , monsieur , qu'en ces matières , lorsqu'on a une fois passé la déclaration heureusement , on va bien vite après cela. Aussi deux ou trois conversations de confidence achevèrent* ces grandes liaisons qui ont duré si longtemps et qui ont fait tant de bruit : ils en vinrent aux rendez-vous et à de grands engagements ; ils concertèrent ensemble les moyens de proposer la chose de bonne grâce aux parents, et de leur ôter tout prétexte de chicaner leurs amours particuUères sur des considérations d'intérêt ; ce qui étoit le plus dangereux. Ils choisirent des amis communs pour négocier leur affaire , et je puis dire que j'ai eu quelque part en cette négociation. La parole fut portée avec toutes les précautions qu'on peut s'imaginer, et la réponse fut que M. Payet faisoit beaucoup d'honneur à leur fille ; qu'elle ne méritoit pas qu'il eût cette bonté pour elle ; que toute la famille lui en auroit une obligation étemelle, mais qu'ils lui conseilloient de ne passer pas plus avant ; qu'ils avoient des raisons de ne consentir jamais à ce mariage , et que le meilleur office qu'on pouvoit lui rendre , étoit de lui faire entendre qu'il ne s'obstinât point davantage à cette recherche.
« Ce refus étoit fondé sur deux raisons aussi bizarres que leurs esprits : Tune étoit que M. Ribeyre ne l'ayant pas Toulu pour son gendre, il étoit à croire qu'il n'avoit pas
I- Mot ajoalé par Tabbé Ducreux pour suppléera une lacune du manuscrit.
trouvé tout le bien qu'on s*imaginoit; la seconde étoit (pi'îl seroit honteux à leur GUe d*épouser un homme q[ue leur belle-fille sembloit avoir refusé. Un faux intérêt et une fausse gloire troublèrent toute la joie de ces amants , qui furent au désespoir lorsqu ils surent Farrét prononcé contre leur amour. La conséquence en étoit grande : outre qu'il ne falloit plus songer au mariage, il falloit rompre encore tout commerce, et la bienséance défendoit de se voir, après ce refus qui étoit devenu public. Fayet faillit en mourir de regret, et fut frappé d'un coup si rude et si imprévu. Puis, étant un peu revenu à lui , il se retira dans son cabinet et écrivit ce billet à sa maltresse, qui n'étoit pas en meilleur état que lui , quelque indifférence qu*éQe affectAt devant le monde :
« Pavois bien sujet de craindre mon malheur, madame, c et la témérité que j*ai eue de penser à vous est bien c punie. On s'oppose à toutes les espérances que je pouvois « avoir d'être heureux, depuis que vous eûtes la bonté de c me permettre d'espérer. Jugez de l'excès de ma douleur « par celui de mon amour, et croyez que, conune je suis c le plus fidèle et le plus passionné de tous ceux qui ont c jamais aimé , je suis aussi le plus malheureux et le plus « affligé de tous les hommes. Je ne crois pas pouvoir ré- « sister à toute ma mauvaise fortune ; aussi n'y a-t-41 que « la mort qui puisse me consoler, en finissant les peines « cruelles que je souffrirai toute ma vie, en vous aimant
Sim LES GRANDS-JOURS DE 4665. 23
•moi, et qu^après m'avoir fait confidence de votre secret, cil TOUS restoit encore quelque chose de plus difficile à c&ire. Si ma pitié peut tous soulager, je tous prie de croire «que je suie aussi touchée de pitié que vous êtes accablé cde douleur, et de songer que, si les sentiments de mes c parents eussent été selon les miens, vous n'auriez pas eu «sujet de tous plaindre. Quoi qu'il en soit, ne perdez pas «courage; toutes choses ont leur retour, il ne faut que de «la constance et de la fermeté; en tout cas nos Tolontés «sont des puissances indépendantes, et il n'est point de «pouToir humain qui s'étende jusqu'à nos cœurs, et l'on « peut attendre des consolations d'ailleurs que de la mort. »
« Ce billet fut d'un grand secours et retira cet amant malheureux du désespoir où il se trouvoit. Il prit son temps d^ix ou trois fois si à propos, qu'il eut loisir d'entretenir cette aimable fille et de la confirmer dans toutes les bonnes dispositions qu'elle avoit pour lui.
«Je ne vous rapporterai pas ici tous les billets qu'ils s'écrivirent, ce seroit une histoire immense. Je me contenterai de vous dire que les parents, ayant su qu'il y avoit encore quelque commerce entre eux, défendirent à la fille de le voir, et usèrent de toute l'autorité que la nature donne pour arrêter ces communications que l'amour inspire. Mais la défense irrita le désir, et comme ils avoient tous deux beaucoup d'adresse et beaucoup d'esprit, ils trouvèrent mille artifices ; ils se donnoient des rendez-vous secrets ; ils s'écri- Toient tous les jours des lettres, où, pour mieux déguiser, elle l'appeloit sa cousine , et lui son cousin. Enfin les choses se conduisoient d'une manière que personne ne les ignoroit, qae les parents qui y veilloient.
« Deux choses contribuèrent beaucoup à leur sûreté : la première fut la libéralité de Fayet, qui n'épargna rien pour gagner toutes les personnes intéressées dont il pouvoit avoir besoin ; la seconde fut l'amitié générale qu'il s'étoit acquise , et dans Clermont, et dans Riom, qui faisoit que tout le
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monde prenoit part à sa satisfaction et à son bonheur. Tous les domestiques étoient à lui , toutes les dames de qualité le servoient ; des dames même religieuses se méloient un peu de rintrigue. Us se servirent longtemps, pour le commerce de leurs billets , de quelques petites filles du voisinage et de la connoissance de la dame aimée, à qui Ton avoit caché les billets dans le sein. Elle, qui avoit le mot, les caressoit, et, faisant semblant de les baiser et de les embrasser, tiroit subtilement le papier et y remettoit sa réponse , et ces enfants même qui, à cause de Tinnocence de leur âge, ne comprenoient rien du mystère, sembloient avoir quelque plaisir de leur être utiles.
« La mère, qui étoit de son naturel assez défiante, lui défendit enfin d'écrire, et la tenoit le jour si assidûment auprès d'elle, qu'elle n'avoit pas un moment de liberté. Elle couchoit même dans sa chambre, cela Tobligeoit de se coucher fort vite ; et pendant que la bonne dame faisoit sa prière dans la ruelle, celle-ci tiroit une écritoire et du papier qu'elle portoit toujours dans sa poche, et à la faveur dhm petit rayon de la chandelle et d'une petite ouverture du rideau, écrivoit ses compliments amoureux. L'été, elle faisoit la même chose, au point du jour , laissant à propos une fenêtre demiouverte. Enfin, le chagrin d'être dans une si triste contrainte, ou quelque autre sujet l'ayant rendue malade, elle perdit tout à fait son embonpoint, et devint tout à coup fort languissante. La mère la mena aux eaux de Vichy, qui sont
SrK LES GRANDS-JOURS DE 1665. 25
aDor rendre. Qaoi qu*il en soit, elle s'en porta le mieux du monde. Pour la détacher de ses amours, on lui proposa fiws partis qu'elle rejeta toujours avec beaucoup de g^é- Toâté, ce qui lui attira quelques persécutions dans sa famille. Je mé souviens que je vis quelques-uns de leurs
billets assez tendres sur ce sujet. En voici un ou deux dont
je me souviens ; l'amant écrivoit :
« Jusques à quand notre destin nous sera-t-il contraire?
«Quand je songe à la persécution qu'on vous fait, mon cœur
«et ma conscience m'en font souffrir une bien plus cruelle ;
«je ne saurois me croire innocent, quand je pense que vous
• êtes persécutée à ma considération, et je me hais moi- «méroe, quand je songe qu'il vous coûte tant de m'aimer. «Hélas! faut-il que mon amour, qui est le principe de toute «ma joie, soit le sujet de toute mon affliction ! »
« Voici ce qu'elle lui répondoit : * Ne vous mettez pas en «peine de moi; si vous continuez à m'aimer, il m'importe
• fort peu qu'on continue à me persécuter. Quand on a pu se «mettre au-dessus de certaines choses, on ne craint plus «rien; d'ailleurs, si vous êtes fidèle, ma consolation est « plus forte que ma douleur. Ne comptez pour rien ce que •je souffre; le motif adoucit toutes mes amertumes. Surtout
■ soyez assuré que la contrainte ne peut rien sur un esprit
• qui est rempli de reconnoissance, et de quelque chose de
■ plus pour vous. »
«Ces lettres qu'elle recevoit soutenoient fort sa constance ; mais enfin elle voulut faire connottre à ses parents qu'elle étoit capable d'un désespoir, et sans avoir consulté aucun de ses amis , elle se jeta un beau matin dans une religion', et protesta qu'elle n'en sortiroit point, quelque sollicitation qu'on lui pût faire. Ce n'étoit pas là son dessein ; elle vouloit épouvanter sa mère , se rédimer des peines domestiques, et avoir plus de liberté de voir son amant et d'en
l.Coufent.
recevoir des consolations par lettres. Les daines la reçurent dans leur monastère, à condition qu'elle ne lui parleroit point et qu'elle romproit toute sorte de commerce avec le monde. Cependant la supérieure , qui est une dame de qualité , qui a de l'esprit infiniment , et qui étoit amie de l'un et de l'autre , ne leur nuisoit pas. La plupart des dames qui venoient voir la solitaire parloient en faveur du galant, portdent de ses lettres, et l'introduisoient même secrètement à la grille. Cette retraite fit grand bruit dans notre ville, et le monde en parla diversement; mais elle ne fut pas longue ; car la mère étant au désespoir , et paroissant fort radoucie à son égard, la ramena dans sa maison et la traita avec plus de tendresse qu'auparavant, sans rien relâcher pourtant sur le fait du mariage prétendu. Les choses ont été en cet état huit à neuf ans, sans qu'il y ait jamais eu le moindre refroidissement de part ni d'autre.... »
Il s'arrêta un peu en cet endroit , et me donna loisir de lui dire que cette longue fidélité étoit comparable aux anciens exemples ; que j'en estimois bien davantage ces deux personnes si constantes dans un temps où les infidélités sont si ordinaires ; que leur province étoit heureuse de porter des esprits de cette résolution. Je lui demandai si les amis y étoient aussi fidèles que les amants ; que si cela étoit, comme il ne me falloit que des amitiés , j'en ferois le plus que je pourrois, pendant mon séjour en Auvergne; il me répondit là-dessus que tenu de leur province avoient la ré-
SUK LES GRANDS- JOURS DE i665. 27
lieox saints , et jusqu'à s'écrire des promesses signées de
tair sang, et à faire d'autres folies que font ceux qu'une
grande passion aveugle. Cependant la fille étoit dans sa
Tingt-quatrième année , et se voyant bien proche du temps
que les lois donnent pour rendre les enfants indépendants et
hors de tutelle , elle exhortoit Fayet à persévérer, et lui
écrivoit une fois : « Je serai bientôt à moi, et nous n'aurons
« qn'à nous consulter ; je crois que nous n'aurons pas beau-
t coup de peine à nous résoudre.... » Et lui, ravi de son
bonheur prochain , lui récrivoit : « Outre la félicité que
c j'aurai de vous posséder, j'aurai encore la joie : ce sera
c vous qui aurez fait ma félicité ; et le présent que vous
« m'aurez fait de votre cœur me sera d'autant plus consi-
t dérable qu'il ne me viendra que de vous. »
c Environ ce temps, M. de Choisy fut rappelé de son intendance d'Auvergne, pour aller prendre possession de celle de Lorraine, et M. de Fortia eut ordre de prendre sa place^ D se rendit à Glermont en diligence, où , après avoir réglé les choses qui concemoient le service du roi , il songea à ses affiûres particulières. Conmie il est veuf et en âge de se remarier, il se pourvut d'abord d'une galanterie, et s'arrêta à une demoiselle de bon lieu, et même un peu sa parente, qu'on nomme ordinairement la Beauverger ; car nous avons accoutumé d'abréger ainsi la façon de nommer, et nous trouvons le mot de mademoiselle inutile , connoissant assez la qualité par le nom de la famille. C'est une jeune fille de dix-huit ans, à qui Ton en donneroit vingt-cinq, qui seroit assez belle, si elle n'avoit un peu trop d'embonpoint. Elle s'est mise dans le monde d'elle-même, et y tient si bien sa place, qu'elle est de toutes les parties de divertissement; aussi a-t-elle l'esprit fort agréable, une négligence qui plaît, une liberté sans affectation, un enjouement qui est mêlé d'un
1. Bernard de Fortia devint intendant d'Auvergne en 1664; il avait été necessivement conseiller au parlement de Normandie, mattre des requêtes, intendant de Poitien ^ d'Orléans et de Bourges. H mourut en 1694.
ipeu de mélancolie, et surtout une certaine naïveté fine et spirituelle qui rend sa conversation fort divertissante. Elle n*aime en aucune façon la contrainte, et n*a jamais voulu se tenir à cette bienséance superstitieuse qu'on a faite au sexe, et par son esprit elle s'est si bien mise au-dessus de tous les bruitSy que bien qu'elle n'ait pas toute la retenue que les autres ont, on la croit néanmoins aussi honnête fille.
« L'intendant la voyoit souvent comme une personne fort gaie, dont les entretiens et les lettres le divertissoient extrêmement. Quelquefois elle les commençoit par des extravagances, comme lorsqu'elle lui écrivit : Le Diable ixms emporte, monsieur! d'autres fois, par des douceurs badines et par des naïvetés de son invention. Aussi , comme elle écrivoit facilement, elle écrivoit beaucoup; et comme on lui disoit un jour qu'elle écriroit , si elle continuoit, plus de volumes que saint Augustin : « Oui, dit-elle, quand je n'aurois que mes confessions à écrire comme lui. »
« Pendant que l'intendant s'amusoit ainsi, Fayet, qui étoit fort de ses amis, tant parce qu'il est un des plus galants hommes du pays, que parce qu'ils avoient autrefois fait leurs études ensemble, ce qui fait, comme vous savez, des liaisons éternelles, lui parla un jour confidemment de ses affaires, et le pria d'employer son crédit auprès des parents de la demoiselle, pour les faire enfin consentir à sa demande, et, s'il l'osoit même dire, à l'inclination de leur fille, et l'instruisit
SLR LES GRANDS-JOIRS DE 1G65. 29
EqGq, à la troisièaie conversation, il en sortit non-seulement dans la résolution d'abandonner ses intérêts, mais encore dans le dessein d'avancer les siens ; et, quelque peu de bienséance qu'il y eût d'enlever ainsi la maltresse d'un autre sur sa propre confidence , il ne considéra plus son ami que comme son rival. Cependant il lui faisoit entendre qu'il songeoit à sa négociation, qu'il ne falloit rien précipiter, qu'il cherchoit le temps propre à persuader, entretenant de ces chimères un homme qui le croyoit de bonne foi, et qui ne se défioit point de lui.
• Payet fut pressé de faire un voyage à Paris ; il en demanda congé à sa maltresse, qui lui témoigna tous les déplaisirs du monde de le voir partir, l'assura, par ses soupirs et par ses larmes, que l'absence ne diminueroit en rien de sa fidélité ni de sa tendresse, et que, quelques efforts qu'on pût faire , elle ne seroit jamais à autre qu'à lui, et que le temps arriveroit bientôt de récompenser sa constance. Elle le pria de revenir au plus tôt, et lui donna tous les témoignages d'attachement qu'on peut donner. Vous pouvez bien ju-^ ger que le pauvre amant étoit encore plus contristé , et qu'il montroit de son mieux, par ses soupirs et par ses larmes, les sentiments très-sincères de son cœur. Il partit, se tenant assuré de la fermeté de la fille sur les protestations qu'elle lui en faisoit, et présumant bien de la facilité des parents sur la sollicitation de l'intendant. Il arriva à Paris où il expédia ses affaires avec toute la diligence possible , étant plus attaché à son amour qu'à son intérêt. Il reçut des lettres de l'ami qui lui don noient des espérances de son bonheur prochain et qui l'assuroient qu'il a voit toujours le cœur tout entier, et de l'amante qui le supplioit de vivre en repos, et d'être persuadé qu'il n'y avoit que deux partis à prendre pour elle, ou d'épouser Fayet ou de se retirer dans les Carmélites; mais qu'elle pourroit bientôt se déterminer par elle-même, et qu'il pouvoit bien croire en faveur de qui. On lui manda môme qu'il étoit à propos de songer aux présents
30 MÉMailŒS DE FLÉGHIER
et aux préparatifs de la fête, ce qu*il fit fort magnifiquem^ et avec beaucoup de dépense, et revint avec beaucoup d§ joie dans la province. Il fut aussi reçu avec toutes les marques de joie de son retour qu*il eût pu souhaiter, et qui, suivant toutes les apparences, indiquoiera^ que TafTaire étoit en bon état, si ce n*est que la sollicitation n'avoit pas réussi; mais il ne la jugeoit plus nécessaire. D s'engagea avec plus d'ardeur que jamais dans sa passion, glorieux d'être en état de surmonter tous les obstacles. Lorsque les vingt-cinq ans furent arrivés et que la chose devoit éclater du côté delà de- . moiselle, il parut qu'elle n'étoit pas aussi résolue qu'elle pensoit : elle relAcha un peu de cet empressement qu'elle avoit ordinairement à écrire et à recevoir des nouvelles ; cela pourtant pouvoit avoir ses raisons. Quelque temps après, Payet ayant découvert que M. de Fortia avoit quelque commerce de lettres avec elle, il en surprit une par hasard, qu'elle lui écrivoit, dans laquelle il trouva ces paroles :
« Ne me pressez pas, je vous prie, monsieur, de vous ré- « pondre précisément sur le dernier article de votre lettre. « Vous savez bien que c'est un mot difficile à dire et encore « plus à écrire que celui-là ; qu'il vous suffise de savoir que « je suis bonne chrétienne et que j'accomplis fort bien le c commandement d'aimer mon prochain. Une autre fois vous c en saurez davantage. »
« Cette lettre avoit été rendue à l'intendant : mais , par un
SUR LES GRANDS-JOURS DE i66S. Si
e nouvelles de Riom. H répondit que non. Cette dissimulan lui confirma qu*il y avoit quelque intelligence secrète; partit pour Riom , et eut moyen de parler à cette belle ; le nia qu'elle eût écrit, et lui persuada qu'elle étoit encore m les mêmes sentiments pour lui.
«Cette dissimulation lui fut encore de mauvais augure, lors, poussant un soupir du plus profond de son cœur : Je ne sais , madame , lui dit-il y si après les assurances [Mvoos avez eu la bonté de me donner, de recevoir mes ma et de reconnottre ma fidélité , je suis excusable de roos témoigner quelque défiance, mais il faut que vous ne pardonniez mes soupçons. Je ne juge point mal de rotre constance ; j'ai si peu de sujet de me fier à ma forime, que je lui attribue tous mes malheurs, et lorsque e vois des apparences qu*on m'abandonne , je n'ose pas ne plaindre d'être abandonné. Je me plains d'être malheureux, mais ces petits refroidissements que je remar- |ue, ce retranchement de communication avec moi, ce xxnmerce secret que vous avez avec une personne qui n'est pas dans mes intérêts , et ces termes enveloppés de tendresse que vous lui écrivez pour le dernier article de rotre lettre, ne me donnent-ils pas tous les sujets du monde de craindre quelque changement, et de croire, Diadame, que vous êtes un peu d'intelligence avec ma mauvaise fortune? Si mes soupçons sont mal fondés, je ?ous supplie de considérer que tout effarouche un amant passionné au point que je le suis ; qu'on devient délicat et défiant sans y prendre garde, quand on ne mérite pas l'objet qu'on aime, et que c'est une marque que l'amour sst violent, lorsqu'il est accompagné de crainte ; que s'ils xmt justes, madame , et que vous soyez plus touchée de ^ fortune d'un intendant que de la passion sincère d'un unant qui n'a point des qualités si éclatantes, je sens bien joe vous me rendrez le plus misérable de tous les homnes, mais je consens d'être misérable, pourvu que vous
32 liËNOlRES DE FLËGUlËR
en soyez plus heureuse ; et , quelques raisons que j*aie de haïr^ mon rival, je souffrirai qu'il soit satisfait, s'il peut vous rendre plus satisfaite. Oui, madame^ je plaindrai incessamment mon infortune , sans oser désapprouver votre choix, et j'espère que, lorsque vous aurez donné votre amour à un autre, vous ne pourrez pas me refuser un peu de pitié. »
« Ceux qui le connoissent savent de quel air touchant il disoit ces choses. La dame le consola, lui dit mille htXies excuses, et l'assura qu'il avoit tort d'entrer dans ces sentiments de défiance ; qu'il falloit bien qu'elle se fit violence pour lui pardonner cette injustice, et que, depuis dix ans, il devoit avoir assez bien éprouvé sa fldélité.... Elle se retira ensuite, laissant soi) amant un peu consolé, mais non pas persuadé tout à fait. Le soir elle lui écrivit, et après un compliment fort doux, elle le pria par toute l'amitié qu'il lui promit de lui renvoyer toutes les lettres et tous les billets qu'il avoit reçus d'elle ; que c'étoient des papiers inutiles dans son cabinet, et qu'elle étoit bien aise de les conférer avec ceux qu'elle avoit de lui, pour avoir, en les lisant souvent, l'image présente de ses sentiments et de ses premières impressions pour lui. Il ne lui étoit pas malaisé de pénétrer dans ses desseins , et de conjecturer quelque infidélité par cette demande. Il fit pourtant d'abord quelques paquets de ses lettres qu'il lui renvoya avec ce billet : « On est bien douter son cœur à son oimmL aoand on lui demande
sua LES GRAMDS-JOURS D£ 4665. 33
TOUS ayez, je suis toujours dans celui de vous être fidèle jusqu'à la mort ; mais il faut vous en donner des marques • eiYOus obéir même en des choses très-difficiles, parce I que je suis toujours Y. >
«Bon Dieu! m*écriai-je en cet endroit, fut-il jamais une infidélité pareille à celle-là, après avoir tenu si longtemps, après avoir été si touchée, après tant de vœux et d*engage« DKDts dans le temps qu'elle étoit en liberté ? A ce que je Toii, moiisieur, le sexe est ici bien trompeur, et il y a bien pea de bomie foi parmi vos dames. — Il n'y a pas de quoi en avoir si mauvaise opinion, me répliqua-t-il, et il ne faut pas tant considérer qu'elles sont changeantes , ce qu'elles soQt partout ailleurs, comme il faut prendre garde qu'elles sont capables d*aimer dix ans, quelques obstacles qu'elles trouvent, ce qui est rare. Quoi qu'il en soit, Fayet lui ren- Toya ses lettres fort honnêtement. Vous pouvez bien juger qu'il en retint quelques-unes des meilleures, et qu'il n'ou- Uia pas eelle du caractère rouge. Depuis ce temps, il n'entendit plus parler que d'elle et de l'intendant, et il fut sacrifié tout net. n en eut un déplaisir mortel, qui redoubla lorsque Fintendant lui témoigna qu'il avoit fait ce qu'il aroit pu pour ses intérêts ; mais qu'ayant trouvé l'obstination des parents invincible, il avoit parlé pour lui-même; qu'il n'avoit point forcé l'inclination de la fille ; qu'elle lui iToit plu, et qu'il avoit eu le bonheur de lui plaire ; que pour lui , il avoit été bien aimé , et que tout son malheur étoit de n'être point maître des requêtes et intendant de la province. Il lui découvrit confidemment qu'il alloit Tépouler dans deux jours , et le supplia instamment de lui dire t'A le pouvoit en sûreté, et jusques où étoit allée leur fanuBarité dans le temps de leurs amours. Cet amant affligé Cidia tous ses ressentiments, soit parce que l'intendant ne M paroissoit pas le plus coupable; soit parce qu'il n'étoit pas à propos de Tirriter, à cause des affaires du temps, où i poQvoit nuire ; soit par une habitude qu'il avoit de dis-
34 MÉMOIRES DE FLÉGHIER
simuler; et sans s'amuser à ces préambules, il lui répondil sur sa dernière interrogation, qu'il étoit vrai qu'on avoit dit d'étranges choses sur le siyet de leurs amours ; mais que la médisance augmente toujours et se platt à faire les crimet plus grands ; que pour lui, il ne diroit pas qu'il en eût reçu les dernières faveurs, mais qu'il pouvoit l'assurer qu'Q en avoit reçu toutes les autres ; qu'il portât son imaginatiai] aussi loin qu'il voudroit ; qu'il ne vouloit point le tromper, comme on l'avoit trompé lui-même. Ce discours embarrassa fort ce nouvel amant, et fit qu'il s'informa de plusieurs personnes de ce qu'on croyoit de vrai ou de vraisemblable de cette intrigue : ce qui fit qu'on chantoit c^te messéante chanson par la ville :
De Combe et de l'intendant
Savez-vous la nouvelle?
Il demande à tout venant Si l'on la croit sûrement Pucelle, pucelle.
< Ils dévoient épouser dans quelques jours, et il s*est déji passé quelques mois sans qu'il y ait aucune assurance de mariage. Tous ceux qui jugent sainement des choses, disent que ce n'est qu'une galanterie de la part de l'intendant ; que la fille a trop peu de biens pour lui, et qu'il amusera l'affaire jusqu'à la fin de son emploi. L'on dit qu'ils attendront au moins jusqu'après la tenue des Grands-Jours » et il court dtià un méchant couplet de chanson
SUR LES GRANDS-JOURS DE i665. 35
pas tort d*aYoir du cœur et de vouloir être madame la mattresse des requêtes. Voilà» monsieur, les belles histoires de notre province, me dit cet homiête homme en finissant : dites-moi ce que vous en pensez. — Les incidents d'euxmêmes, lui dis-je, m'en ont paru très-agréables , et vous les ivei racontés avec tant de doucem* et d'agrément, que je les trouve merveilleux ; que si vous voulez que je me déclare, je prends parti pour Fayet contre Tinfidèle, et je souhaite pour la punir que l'intendant l'amuse quelque temps , et pois l'abandonne, et qu'elle revienne en conter à Fayet, sans que Fayet veuille l'entendre. Le ciel punit bien souvent des infidélités par d'autres. — Il n'auroit pas ce courage , reprit-'d , et je ne désespère pas , si l'occasion s'en présente jamais, qu'il ne revienne de lui-même; il songe encore tons les jours à elle ; il se plait à raconter ses amours ; il la loue continuellement ; il cherche des raisons pour excuser son changement, autant qu'il peut, et ne l'appelle jamais qifê son adorable trompeuse '. » Cependant nous nous approchions insensiblement du carrosse, et il ne nous restoit de jour qu'autant qu'il en falloit pour arriver jusque chez ooQs, où je lui fis mes compliments et le remerciai du plaisir que j'avois reçu, cette après-dtnée, et de la douceur de son entretien et de celle de la promenade.
Le lendemain, nous partîmes pour Glermont, où tous les Messieurs des Grands-Jours se rendirent avec beaucoup de bruit et autant de magnificence qu'ils purent*. Ces deux villes sont éloignées de deux lieues l'une de l'autre, mais le chemin en est si beau, qu'il peut passer pour une longue allée de promenade ; il est bordé de faux' des deux côtés, plantés 1 dgde distance, qui sont arrosés continuellement de deux
f. Bltl|Mmsa, plus tard, Christophe de La Barge.
Il fùm MBumsaires des Grands-Jours arrivèrent à Glermont le 25 sep-
ti MtoM, dn latin fagus. Le précédent éditeur des Grands-Jours a pensé |M It «fft faux était une erreur de copiste , parce qu'aujourd'hui il ^tàêê pia de hêtres dans la plaine ; mais il faut remarquer que la route
ruisseaux d'une eau fort claire et fort vive, qui se font comme deux canaux naturels, pour divertir la vue de ceux qui passent , et pour entretenir la fraîcheur et la verdure des arbres . On découvre en éloignement les montagnes da Forez d'un côté, et une grande étendue de prairies qui sont d'un vert bien plus frais et plus vif que celui des autres pays. Une infinité de petits ruisseaux serpentent dedans, et font voir un beau cristal qui s'écoule à petit bruit dans un lit de la plus belle verdure du monde. On voit de l'autre les montagnes d'Auvergne fort proches, qui bornent la vue si agréablement , que les yeux ne voudroient point aller plus loin, car elles sont revêtues d'un vert mêlé qui fait un fort bel efiet, et d'ailleurs d'une grande fertUité.
Tout le peuple de Clermont et de Montferrand étoit sorti de leur ville pour voir passer cette troupe de magistrats qui venoient leur rendre justice; tous les corps assemblés étoient venus au-devant, et les derniers attendoient, d'espace en espace, le temps de débiter leurs harangues, en pleine campagne, remplies, pour la plupart, de lune et de soleil, de grands et de petits jours*. Après avoir essuyé toutes ces mauvaises rencontres, nous entrâmes dans la ville, où il fallut encore entendre des harangueurs qui ne voulurent rien perdre de toutes leurs études passées, et qui prétendirent se mettre en réputation par une ostentation fort ennuyeuse de leur méchante éloquence ; après quoi chacun se retira bien fatigué dans la maison qu'on lui avoit préparée K
actuelle n'est pas précisément ceUe qu*a suivie Fléchier. Au xvu* siècle, le chemin longeait les collines.
1. L'extrait de Tabbé Ducreux développe ainsi la phrase du manuscrit de Clermont : i Harangues remplies de comparaisons tirées du soleU et d« mi rayons, de la lune et de sa douce lumière, des grands et des petits jo«f, ceux-là propres aux grandes entreprises par leur durée et leur séréqité, ceux-ci plus favorables à l'exécution des mauvais desseins que des Imus, à cause des ténèbres et de l'obscurité qui les couvrent presque toijyoun. »
3. Dongois raconte aussi dans son journal l'entrée de Messieufi dts Grands-Jours à Clermont. Il ne sera pas sans utilité de comparer ces àa$ passages. Voy. Appendice , n* X.
ï. Talon ^ alla d'abord visiter les prisons, pour voir si elles étoient sûres et capables de contenir autant de criminels qu'il espéroit en faire arrêter, et, suivant les chambres et les cachots , il minutoit déjà les conclusions qu'il devoit donner; il fut ensuite au palais pour le faire disposer, et prit tous les soins nécessaires pour mettre la justice en état de se (aire craindre.
Le samedi et le dimanche , car nous étions arrivés le vendredi , se passèrent à considérer un peu la ville , ou à attendre une infinité de compliments particuliers des principaux ofBders des justices voisines, qui venoient s'humilier devant celle de Paris , et des religieux de différmtes couleurs , qui venoient en corps citer saint Paul et saint Augustin , comparer les Grands-Jours au jugement nniYcrsel , et rapporter tout ce que leur fournit TÉcriture qui peut s'appliquer au sujet de la justice des hommes. Un jésuite à la tête de son collège , et un capucin le plus Tteérable de sa province , se signalèrent entre les autres à citer les plus beaux endroits des saints pères à la louange des Grands-Jours , et firent voir que saint Augustin et saint Ambroise avoient prophétisé ce qui se passe présentement en Auvergne.
Pour la ville de Qermont , il n'y a guère de ville en France plus désagréable. La situation n'en est pas fort commode, à cause qu^elle est au pied des montagnes. Les mes y sont si étroites , que la plus grande y est la juste mesure d'un carrosse ; aussi deux carrosses y font un embarras à faire damner les cochers , qui jurent bien mieux id qu'ailleurs, et qui brûleroient peut-être la ville, s'ils éloiait en plus grand nombre , et si l'eau de mille belles
1. Denis Talon, arocat général an parlement de Paris , président à mortier en 1889, mort en 1698. Il était procureur général du roi à la cour des 8nnds-Jonrs. Voy. Af>pendice, n* HI. — Flécbier parle presque toujours de ce Bigistrat et de sa mère avec une ironie qu'explique la rivalité des &wUci Talon et de Caumartin.
fontaines n'étoit prête d*éteindre le feu. Les maisons y sont assez belles , et , ce qui est admirable , toutes soutenues en Tair , la coutume étant de creuser des caves audessous des fondements , qui ne sont appuyés que sur un peu de terre suspendue , et qui tient si ferme qu'il n'en est jamais arrivé aucun accident. En récompense , la ville est bien peuplée ; et si les femmes y sont laides , on peut dire qu'elles y sont bien fécondes , et que si elles ne donnent pas de l'amour, elles donnent bien des enfants. C'est une vérité constante qu'une dame qui mourut il y a quelques années, Agée de quatre-vingts ans , fit le dénombrement de ses neveux et nièces, en compta jusqu'au nombre de quatre cent soixante-neuf vivants, et plus de mille autres morts, qu'eDe avoit vus durant sa vie. Peu ai vu la table généalogique que M. Biaise Pascal , son fils , qui a été si connu par ses inventions mathématiques et par les Lettres Provinciales^ en a fait dresser pour la rareté du fait K Après cela , peut-on douter de la propagation prodigieuse d'Israël pendant le temps de la servitude? et n'a-t-on pas sujet de demanda ici ce que les Hollandois demandoient , lorsqu'ils entrèrent dans la Chine , et qu'ils virent la foule du monde qu'il y avoit , si les femmes de ce pays-là faisoient dix enfants à la fois ? Il est vrai que depuis Abraham on n'a point ouï parler d'une postérité aussi nombreuse , et qu'on peut dire qu'elle approche bien du nombre des étoUes du ciel. Quoi
fil-huitième de leurs enfants, et quelques autres , que l'on imoit pour jeunes , ne comptoient pour rien de n'avoir eu qoedix garçons. Aussi la yérole, qui est là contagion des CDbnts, s'étant répandue, s'est enfin lassée dans la ville, et, après en avoir emporté plus de mille, elle s'est retirée le dépit qu^eUe a eu qu'il n'y parût pas. Toutes les dames de la ville vinrent pour rendre leurs respects k nos daines , non pas successivement , mais en troupe. On ne sauroit recevoir une visite que la chambre ne soit toute plône ; on ne peut suffire à fournir des chaises : il se passe longtemps à placer tout ce petit monde ; vous diriez qœc'est une conférence ou une assemblée, tant le cercle est grand. Tdi ouï dire que c'est une grande fatigue de saluer tant de personnes à la fois, et qu'on se trouvoit bien embarrassé et devant et après tant de baisers. Gomme la plupart ne sont pas faites aux cérémonies de la cour , et ne savent que leur façon de province , elles vont en grand nombre , afin de n'être pas si remarquées , et de se rassurer les unes les autres. Cest une chose plaisante de les voh* entrer, l'une les bras croisés, l'autre les bras baissés comme une poupée ; toute leur conversation est bagatelle , et c'est un bonheur pour elles quand elles peuvent tourner le discours à leur coutume, et parler des points d'Aurillac*. Les échevines rendirent leur visite en corps , et firent le présent de la rille. La personne qui nous parut plus raisonnable fut Mme Périer*; les louanges que Mme la marquise de Sablé* lui donne, la réputation que M. Pascal, son frère, s'étoit
1. On appelait points d'AurilUie des dentelles de fil qui étaient un article de commerce important au xvii* siècle. Cette branche d'industrie est ittintenant presque abandonnée.
2. Gtlberte Pascal, qui a laissé une Tie de son frère Biaise Pascal. Elle était née en 1630 et aiait épousé, en 1641, Florin Périer. Elle mourut en 1687.
t. Madeleine de Souvré, née en 1602, morte en 1678. Cette femme, célèbre par son esprit , a laissé un recueil de Maximes et Pensées diverses (Pirit,1678,in-12).
MÉMOIRES DE FLÉCHIEIl
acquise , et sa propre vertu , la rendent très-considérable dans la ville , et quelque gloire qu'elle tire de Testime oi& elle est, et de la parenté qu'elle a eue, elle seroit illustre, quand il n'y auroit point de marquise de Sablé , et quand il n'y auroit jamais eu de M. Pascal.
Nous assistâmes , le matin du samedi , à la messe du Saint-Esprit qu'on dit pour l'ouverture de la Chambre, qu'on nomme communément la messe rouge, parce que les Messieurs y assistent en robes rouges , ou la messe des révérences , parce qu'ils vont à l'offrande en faisant des révérences de tous côtés. Le président* y alla tout seul*, M. de Caumartin' suivit après, et les conseillers y furent deux à deux \ Quoique la chose se fût ainsi passée de concert , il y en eut quelques-uns qui trouvèrent qu'on avoit trop accordé au maître des requêtes , de lui avoir donné ce rang d'égalité avec le président, soit parce qu'il y a toiyours opposition entre le conseil et le parlement , soit parce qu'ils craignoient que cette préférence ne lui donnât quelque avantage dans la contestation qu'ils avoient entre eux touchant la présidence, si M. de Novion venoit à être absent ou récusé. M. l'évêque de Clermont* fit l'office, et fut ensuite conduit dans le palais, où il fut complimenté publiquement à l'ordinaire , et rendit le compliment avec beaucoup de gravité. Tout le monde crut qu'il avoit dit de
fort belles choses , mais personne ne les entendit. On fit ktore de la déclaration du roi K L'ouverture des Grands-Jours se fit, le lundi', par une belle harangue que prononça M. Talon avec une éloquence merveilleuse*. H commença par une maxime de philosophie : que toutes choses agissent avec plus de force ou plus de foiblesse , selon qu'elles sont ou plus proches ou plus ékHgnées ; il expliqua ce principe par des exemples tirés de la nature , et conclut que la cour, étant fort éloignée de cette province , ne pouvoit pas y faire de grandes impresâoDS de justice , si elle n*envoyoit des juges de temps en temps avec Tautorité du prince. Il tomba insensiblement sur les louanges du roi , et montra qu'il y avoit eu des princes qui fuyoient les yeux du peuple, dont le cabinet étoit comme un voile mystérieux qui couvroit toutes leurs actions ; qu'ils affectoient de se mettre au rang des dieux par le peu de commerce qu'ils avoient avec les hommes , et qu'ils avoient quelque sujet de soutenir leur majesté par leur retraite , et de cacher leurs défauts , de peur de s'attirer le mépris et la haine des peuples ; que le nôtre n'avoit point de ces raisons de cacher ses actions, qui étoient toutes grandes et toutes éclatantes ; qu'aussi il se communiquoit à ses sujets, et qu'il leur rendoit la justice ou par lui-même , ou par des officiers choisis qu'il leur envoyoit dans les provinces ; il fit un petit abrégé de toute la vie du roi , et fit voir qu'il ne lui manquoit que cette belle action à faire , de réprimer les violences qui se commettoient dans son royaume, et de tirer les peuples de l'oppression des puissants. Il entra ensuite dans l'éloge des