‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jours d'Auvergne en 1665 (volume 2)Chapitre 29 sur 98 · Mossala est ici · texte numérisé non relu

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père, il falloit prendre les choses du côté le plus favorable, et que, selon la commune façon de parler, le bon emporte le pire. Gela paroissoit si bien fondé que la théologie, même la plus saine, tient que, si Adam n*eût pas péché, sa femme auroit eu beau manger des pommes , nous n*en aurions point senti d'incommodité. Les autres crioient au contraire contre des esclaves qui vouloient rompre leurs chaînes et briser leurs fers, et soutenoient que la mère doit faire la condition des enfants, parce que, quoiqu'elle ne soit pas le principal principe de notre naissance, elle en est le plus assuré. Ils alléguoient les diverses coutumes de la province qui sont expresses sur ce fait. Ils avoient l'autorité des lois anciennes, qui laissoient dans la condition d'esclave, lorsque l'un ou l'autre parent l'étoit , parce que les mariages des escla- Tes n'étoient pas de véritables mariages : non matrimonia^ sed sodalUia; ils faisoient enfin valoir cette maxime vulgaire, que la naissance suit la condition de la mère : partm ttntrem sequitur. M. Talon dit les plus belles choses du monde sur l'esclavage et sur la liberté, et quelque apparence qu'il y eût de maintenir ce droit d'usage et de coutume, il trouva que ces droits étant odieux et contraires aux lois du christianisme , il falloit les réformer, et conclut i la rédemption de ces captifs sans chaînes ; mais il ne fut pas suivi , et la cour appointa* l'affaire.

Le 6'*, on fit exécuter un misérable* qui avoit commis un adultère et un inceste tout ensemble, et qui avoit entrepris sur l'honneur d'une femme qui étoit sa belle-sœur et sa belle-fille. Ils avoient aimé en même lieu son fils et lui, et avoient épousé deux sœurs qu'ils avoient recher-

1. On appointait un procès , lorsque , la question paraissant trop délicate on trop compliquée T on renvoyait les parties à une décision qui devait être priie ultérieurement sur le vu des pièces. C'était quelquefois un moyen i^Ênner indéfiniment la solution d'un procès.

1 Le 6 novembre 1665.

- 1. n M nommait Claude Boudniauge , d'après le Journal dt Dongoit,

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chées avec honneur. Heureux s'ils eussent joui i^l&cun de leurs amours, et s*ils n'eussent pas confondu leur famille. Le père , après avoir passé quelque temps dans une assez grande tranquillité dans son domestique, trouva «nfinqae le choix de son fils étoit plus raisonnable que le sien, et par une corruption commune parmi les hommes qui cessent d*aimer ce qu'ils ont en leur possession, et qui trouvent plus beau tout ce qu'il ne leur est pas permis d'aimer, il devint amoureux de sa belle-fille, et la traita, comme Jupiter fit Junon , de sœur et de femme : et soror et caryux; il en fut convaincu , il en fut puni.

Ce 7* novembre , on a condamné à mort le curé de Saint- Babel, pour un crime qu'il avoit commis il y a environ trois ans. G'étoit un homme qui ne manquoit pas d'esprit , et qui étoit assez intelligent dans les affahres , mais qui se laissoit emporter à ses passions , et qui ne se piquoit pas trop de donner de grands exemples dans sa paroisse. Il étoit particulièrement décrié pour^ses amourettes, et l'on raconte de lui d'assez plaisantes histoires; plaisantes, si l'impiété n'étoit pas jointe à l'amour, et si l'on n'y trouvoit partout un caractère éloigné de la sainteté du sien. On l'accusoit dans le monde d'avoir instruit ses paroissiennes d'une manière toute nouvelle ; de leur avoir inspiré quelque autre amour que celui de Dieu , et de leur avoir fait des exhortations particulières, bien différentes des prônes qu'il leur faisoit en

horter la malade à bien mourir, il sollicitoit celle qui se portoit bien à mal vivre , et la prenant par la main et par le menton : « Quelle peine, disoit-il, pour moi, d'être appdé par une personne que Tâge et la maladie ont réduite à l'extrémité, et quelle joie seroit-ce de venir pour vpus, ({ui avez de la jeunesse et de la beauté ! Je vous avoue que je n'aime point à entendre ces vieux péchés que nous racontent ces bonnes anciennes, et que ceux des jeunes gens me paroissent bien plus agréables ; que Madame songe comme elle a passé ses années, et songeons comme nous passerons les nôtres; qu'elle s'examine si elle a péché, et que je sache cependant de vous si vous pouvez aimer qui TOUS aime. Ne vous étonnez pas de me voir dans la résolution de quitter mes fonctions pour satisfaire mon inclination, et si vous m'aimez, regardez en moi l'homme et ne regardez pas le curé; et songez que vous pouvez être et mon amante et ma paroissienne , et que vous trouvez en moi et un pasteur et un amant également affectionné. »

Ainsi il abandonna la pénitence pour suivre la volupté , et abusant de la simplicité de cette ûlle , il trompa la bonne intention qu'avoit l'autre de se confesser , et commit un péché loi-mème, lorsqu'il devoit entendre ceux de l'autre. Ce n'est pas sur ce crime qu'on l'a jugé. 11 avoit une grange à quelques pas de la paroisse, où il avoit accoutumé de recueillir non-seulement les fruits de son revenu , mais encore ceux de ses amours. Outre qu'il y tenoit ses grains , il y enfermoit encore une jeune maltresse qu'il avoit choisie dans son église, faisant de ce lieu un lieu de plaisir et de nécessité pour lui. Pour être plus en repos et plus en secret, il avoit détourné un chemin qui pouvoit donner aux passants la cmîosité de voir ce qu'il faisoit dans sa retraite ; mais quelque peine qu'il prit à se cacher, il ne put pas éviter le soupçon, et ensuite le murmure de tout le village. Un paysan, qui avoit ou plus de zèle ou plus de malice que les autres , mtreprit de découvrir tout le mystère , et ayant pris son

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temps , alla fermer la porte de la grange où ces deux amants étoient en repos , si Ton peut appeler moments de repos ces moments que l'amour occupe et que le crime trouble infailliblement, n fallut attendre en patience la miséricorde de quelque passant pour sortir de là, et souffrir cependant la honte d'être reconnu publiquement pour un homme de mauvaise vie. Il dissimula tout ce jour son désespoir, et ayant appris que cet homme importun, qui Tavoit trahi, ajoutoit à l'affront encore la raillerie, il le menaça de l'en punir , et sa menace fut si emportée et si violente , qu'elle lui flt craindre l'extrémité de son désespoir. Le succès montra qu'il en avoit bien sujet ; car comme il étoit dans un cabaret avec quelqu'un de ses amis, on lui vint donner avis de ne point sortir, parce qu'on l'attendoit pour le maltraiter. Ils n'eurent pas assez de déférence pour celui qui les avertissoit charitablement, et sortirent avec assez de confiance sur ce que l'un d'eux avoit un pistolet. Ils rencontrèrent d'abord le valet du curé tout épouvanté, et lui ayant demandé où il alloit, il leur répondit, comme en tremblant, qu'il n'en savoit rien. A peine eurent-ils avancé quelques pas, qu'ils virent sortir quatre ou cinq hommes conduits par le curé, qui les chargèrent vertement à coups de bâton et les mirent d'abord hors d'état de défense. Mais, comme ils s'attachèrent particulièrement à celui qui étoit le sujet de leur violence , ils donnèrent à l'autre le temps de s'échapper

c'étoit la cruauté du curé. D'autres disent que se voyant réduit k la mort, il demanda à son ennemi la vie ou l'absolution, sur quoi il lui déchargea le dernier coup. Vit-on jamais une absolution plus forte que celle-là, et l'Église, qui craint le sang et la violence, a-t-elle jamais des sacrements qui &ssent mourir? Quoi qu'il en soit, on entendit de grands cris et un dernier coup , après lequel il ne fut plus ouï. Il fut trouvé assommé de coups.

Sur la plainte de l'ami du mort, les juges informèrent, et n'ayant interrogé que des amis du curé, ils le déchargèrent du crime par leur sentence, et reçurent la preuve (Ton alibi qu'il leur présenta. Quoiqu'il soit vrai que pendant ce temps-là on ait trouvé la porte du presbytère ouTorte, qui marquoit qu'on étoit sorti et qu'on devoit rentrer peut-être en désordre parmi l'obscurité de la nuit, ce bon ecclésiastique ne manqua pas de faire sa plainte luimême contre son délateur, disant qu'on l'avoit trouvé avec un pistolet de nuit, et qu'il falloit qu'il fût le meurtrier; mais il se prouve qu'ils n'avoient jamais eu querelle ; qu'ils avoient même de l'amitié l'un pour l'autre , et qu'il a été assommé du bâton, et non pas tué d'un pistolet. Ce que je trouve de pitoyable, c'est que le lendemain de cette action, il flt lui-même le service, et dit la messe pour le mort, ne craignant pas d'offrir le sacrifice innocent, après en avoir fait un si cruel et si sanglant , et osant faire le prêtre après avoir fait le meurtrier , et offrir le sang de Jésus-Christ lorsqu'il avoit ses mains encore teintes de celui de son frère. Cependant, après toutes ces preuves convaincantes, il a toujours persisté à désavouer son crime; il a récusé les témoins , il a protesté aux juges , sur la sellette , qu'ils ne le condamnoient que sous de fausses accusations; il a reçu son arrêt avec beaucoup de fermeté, mais avec les mêmes protestations de faux témoignages ; il les a réitérées sur la potence, et a toujours assuré qu'il avoit 2«sez commis de crimes, mais qu'il étoit innocent du sang

de cet homme. Je ne sais si c'est ou par une vaine ostentation de se justifler devant les hommes , ou par un comble d'aveuglement qui continue même à la mort, quand on a mené longtemps une mauvaise vie , ou pour sauver un de ses neveux qui étoit présent à l'action , ou pour rendre ce témoignage à la vérité de sauver son innocence ; les juges ne laissent pas d'être en repos sur leur arrêt , et les preuves étoient si évidentes qu'on n'a point pu éviter de le condamner à la mort. M. Hébert, que M. l'évéque a fait son officiai^ pendant les Grands-Jours, poiur les procès des ecclésiastiques qui surviendront , l'avoit jugé avec deux chanoines , l'official et deux avocats , à toutes les pénitences que l'Église ordonne pour les grands crimes, suppliant la cour de vouloir se contenter de ce châtiment ; ce qui est une dauâe qu'on ajoute quand on reconnott le criminel digne de mort. M. l'évéque l'avoit déféré à M. le président, ce qui peut faire douter s'il n'y a pas quelque espèce d'irrégularité , sans qu'on y pense. Voilà la fin de ce procès qui passe pour une exécution considérable, à cause de la qualité * de la personne». Il avoit été arrêté par le lieutenant du guet, qui, sous prétexte de faire dire des messes, s'insinua dans sa maison, et le conduisit fort adroitement à Glermont.

Un petit rayon de soleil qui parut ce jour-là nous obligea d'aller prendre l'air des champs, et de faire fort subitement une partie de promenade. Nous choistnies une maison de

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monde ; elle est sur une émineiice fort douce à monter, de laquelle on voit une grande étendue de prairies , qui sont beaucoup plus vertes et plus fleuries que celles de Paris, et qui, étant rafraîchies par une infinité de ruisseaux, ont on émail plus vif et plus sensible que les autres. On voit en perspective deux villes de distance égale qui semblent parottre belles pour faire honneur à cette maison. La montagne de Dôme avec une grande suite d'autres bornent la Tue d'un côté, et une plaine s'étend de l'autre, qui donne toute la liberté aux yeux de voir en éloignement des rochers d'une autre province. Le bâtiment est fort petit, mais il est assez propre ; et s'il est défectueux , sa situation et sa belle Toe font qu'on lui pardonne tous ses défauts. Il y a des grottes d'où viennent les eaux, et c'est une chose considérable que les sources mêmes sont dans la maison et font de fort plaisantes figures. On y trouve^ des bassins où se rendent mille fontaines, des lies flottantes qui font autant de cabinets, où l'on fait toutes les parties de divertissement; des cascades qui font un bruit fort modéré , et qui répandent à petits bouillons l'eau la plus vive et la plus claire dans le jardin et dans la prairie; une volière dans laquelle il y a même des chutes d'eau et une grotte où l'eau coule de tous c6tés par cent petits canaux de plomb , et où l'on voit une Diane dans une niche qui jette des filets d'eau et qui est toute couverte d'un voile liquide et coulant, qui tombe sans interruption et qui conserve toujours sa figure. Cette maison appartient à H. Champflour, dont les parents étoient attaehésaux intérêts et aux afiaires de MM. d'Effiat; et dans le dessein qu'avoit le maréchal surintendant des finances de ne faire qu'une ville de Clermont et de Montferrand, il avoit jeté les yeux sur ce lieu , pour en faire une merveille de la proYince. Nous flmes le tour des allées, et, après avoir rendu visite à toutes les naïades dans leurs grottes, nous l'encoDtrâmes, dans la suite de notre promenade, un chanoine qui paroissoit homme d'esprit et homme de bien , et

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qui sembloit s'être retiré là pour y faire quelque méditation sérieuse.

Je le saluai aussi civilement que je pus, et l'abordant avec un air riant et qui tenoit pourtant un peu de ma gravité ordinaire : « Si je croyois, monsieur, lui dis-je, que votre retraite fût une retraite d'application, et que vous fussiez ici pour occuper votre esprit plutôt que pour le relâcher, je ne troublerois point l'entretien sérieux que vous auriez avec vous-même; mais comme je crois qu'on ne cherche cette maison que pour le divertissement , et qu'on ne prétend ici que le plaisir de la promenade, je prends la liberté de vous séparer un peu de vous-même, et de vous avertir qu'il faut être un peu moins sérieux dans un lieu si propre à récréer les yeux par le paysage , et à divertir l'esprit par quelque conversation libre et peu sérieuse. » Il répondit à mon compliment de la meilleure grâce du monde, et se joignit avec tant de bonté à notre entretien, qu'il étoit aisé de connoître qu'il étoit bien aise d'avoir été prévenu. Il m'avoua que l'exécution qu'on faisoit par l'ordre des Grands-Jours, ce jour-là , étoit le sujet de sa retraite ; qu'il avoit eu peine à se trouver dans une ville où le sacerdoce devoit être déshonoré par le supplice d'un prêtre corrompu et plus encore par ses crimes , et que sa solitude étoit une retraite de tristesse et de bienséance , plutôt que de divertissement et de promenade. Je lui dis que la foiblesse est

« Vous savez sans doute, monsieur, que notre église est fort ancienne, et qu'elle a été fondée par saint Austremoine, au même temps que saint Denis fonda celle de Paris , saint Saturnin celle de Toulouse, saint Martial celle de Limoges, c'est-à-dire, selon saint Grégoire de Tours, qui étoit natif de Glermont, au milieu du m* siècle. On raconte qu'après avoir gouverné trente-six ans cette église naissante, et réduit la plupart des infidèles à reconnoltre leurs erreurs , il se retira dans une solitude à Issoire, et se démit de son évèché, et passa six ans dans une vie particulière et pénitente , après lesquels il mourut en odeur de sainteté; mais il ne fut honoré comme saint que trois cents ans après, par Tordre d'un de ses successeurs *, qui ordonna qu'on Tin- Toquât et qu'on fît des prières sur son tombeau. On devoit cet honneur à celui dont on avoit reçu la foi , et Ton devoit bien reconnottre celui par qui nous connoissions la vérité. D eut pour successeur saint Urbic, qui étoit un honune de qualité de la ville , qui fut tiré de Tétat laïque pour entrer dans l'ordre de l'épiscopat, et séparé de sa femme et de la conduite de sa famille pour être attaché au gouvernement de TËglise; mais comme les liaisons que le mariage fait sont presque étemelles et ne se rompent jamais, et qu'il y a des retours dans le cœur, lors même qu'on a voulu l'obliger à une séparation et à un divorce religieux , l'épouse du monde l'emporta sur l'épouse de Jésus-Christ, et les tendresses de la chair et du sang eurent plus de force sur lui que les considérations de son état et la sainteté de son caractère ; mais il le reconnut bientôt après , et fit une pénitence exemplaire dans un monastère de son diocèse '. Je ne vous raconterai pas la suite de nos prélats; je vous dirai seulement qu'ils ont été saints pendant plusieurs siècles , ou parce qu'ils étoient très-religieux , ou parce que la sainteté étoit alors

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