‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jours d'Auvergne en 1665 (volume 2)Chapitre 28 sur 98 · I. Joannes, V, 2 sqq · texte numérisé non relu

I. Joannes, V, 2 sqq

U MI^MOiriES DK FLËCHŒR

avoit trois sœurs de différents monastères qui s'étoîent donné rendez-vous à la fontaine de Vichy, De tout ce nombre, j'en trouvai deux qui avoient de Tesprit. L'une étoit si retirée et vivait si régulièrement , qu'elle ne sortoit point de sa cellule, et passoit tout ce temps de liberté que les autres prennent, dans une exactitude de retraite, comme si elle eût été dans la clôture; elle étoit QUe de qualité, et avoit du mérite infiniment. L'autre étoit une sœur de M. de La Feuillade\ qui se communîquoit un peu davantage, et qui n'avoit pas moins d'esprit et de vertu. Je passai quelques moments d'entretien avec elle ; mais comme ces beautés voilées ont je ne sais quoi de triste et de contraire à mon inclination , je m'attachai particulièreaient à la conversation de Mme de Brian , qui fut ma meilleure rencontre. C'est une dame de Paris, fille de M. de La Barde', autrefois ambassadeur en Suisse, qui est une personne aussi aimable qu'on en puisse voir. Elle est encore fort jeune, mais elle a plus de prudence et plus de vertu que d'âge. Elle o'est pas de ces beautés qui ont grand éclat et grande apparence, mais elle a quelque chose de doux et d'agréable, qui vaut mieux que tout le beau et tout le brillant des autres. Son esprit est fort vif et fort réglé, et Ton remarque bientôt en elle beaucoup de discernement et beaucoup de modestie. Elle avoit été accordée à M. Malo, conseiller au parlement; mais quelque différend étant survenu inopinément , le traité fut rompu. >L de Brion^ fut plus heureux que lui, quoiqu'il eût peut-être moins de réputation et qu*il demeurât en Auvergne , où il a de fort belles terres. Il emporta les parents de la fille par son bien , et ôta à la fille la peur de la pro-

1« £lisahÊth d^Aubusson, sœur de François d' Aubusiton , duc de LaFeiiil- Ude, Apfè» avoir é:é prieure des Carmélites de Riom, elle devint abbesse At b Hègle h Limoges j et y mounit le 12 niurs 1704.

), Jtmt de La B&rde, marquis de MaroLks-sur-Seiue, né vers 1600, mort m tOtfS^ Il & laissé \iûe histoire de la miiionté de Louis XIV (1643-1662), i«ffil8 •» litiu.

1 Jmii du Bnon , mavqnis de Combronde.

rince en achetant une charge de conseiller au parlement de Paris. Mais , après l'avoir épousée, il lui proposa de faire un Toyage en Auvergne pour ud mois , où il la retient depuis quelques années , et laisse sa charge aussi inutile que si elle éUnt vacante, son nom étant presque inconnu dans le parlanent, et sa personne presque inconnue dans sa Chainbre même. Qoelque répugnance naturelle qu'eût cette dame pour la province , elle se conduit avec tant de sagesse et s'accommode si bien aux volontés de son mari, qu'on ne rouit jamais plaindre ni de ce long séjour , ni d'autres choses dont les autres se plaignent souvent ; elle est attachée à son petit ménage, se contentant de quelques entretiens de pro- Tinœ, elle qui peut fournir aux entretiens les plus relevés, et ne trouve point d'exil où elle est avec son mari ou par son ordre. La bonne opinion que j'avois de son esprit et de saiertu m'excita à rechercher sa conversation, et l'honneur que j'avois d'être déjà connu d'elle et la soUtude du mari me donnèrent la commodité de la voir souvent. Je lui prttai quelques livres nouveaux et quelques poésies que fanas reçus de Paris , et je lui promis de lui faire part de tooles les curiosités que je recevrois à l'avenir, dont elle me sotliorCbongré.

briron ce temps, un capucin qui n'avoit point la barbe si fteéraUe que les autres , et qui se piquoit d'être un peu plus du monde que ses confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j'avois prêté quelques livres de poésies , se lonvint d*avoir vu mon nom au bas d'une ode ou d'une élégie \ et d'avoir vu quelqu'un à Bourbon , qui se disoit de mes amis ; car le bon père va de bain en bain , et se croit appelé de Dieu pour consoler les dames malades qui prennent les eaux. H ne manqua pas de me faire compliment et de me traiter de bel esprtt, et sa bonté passa jusqu'à dire partout que j'étois poète. Faire des vers et venir de Paris, ce

1. Probablement Télégie intitulée Plninte de la France à Rome tur Vinn>i<f (aùe à l'ambassadeur le 20 août 1662.

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sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés , et c*est là le comble de l'honneur d'un homme d*eq)rit. Ce bruit de ma poésie fît un grand éclat, et m'attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié , et qui crurent qu'elles passeroient pour savantes, dès qu'on les auroit vues avec moi, et que le bei esprit se prenoit ainsi par contagion. L'une étoit d'une taille qui approchoit un peu de celle des anciens géants, et son visage n'étant point proportionné à sa taille , elle avoit la figure d'une laide amazone ; l'autre étoit, au contraire, fort petite, et son visage étoit si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose , sinon qu'elle avoit un nez et des yeux. Je pris garde même qu'elle étoit UA peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et l'autre se croyoient belles. Ces deux figures me firent peur, et je les pris pour deux mauvais anges qui tâchoient de se déguiser en anges de lumière ; Je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachafH encore comme leur parler , j'attendis leur compliment cb pied ferme. La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi : < Ayant de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le révérend père Raphaël, il est probable» monsieur, que vous tenez, dans Paris, un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de ne céder à aucun de Messieurs de l'Académie. G'est|

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Je leur répondis , avec un peu d'embarras , que j'étois le plus confus du monde ; que je ne méritois ni la réputation que le bon père m'avoit donnée, ni la bonne opinion qu'elles avoient eue de moi ; que j'étois pourtant très-satisfait de la bonté qu*il avoit eue de me flatter, et de celle qu'elles avoient de le croire, puisque cela me donnoit occasion de connottre deux aimables personnes qui dévoient avoir de resprit infiniment, puisqu'elles le cherchoient en d'autres. Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les excuser, si elles avoient la curiosité d'ou- Trir quelques livres qu'elles voyoient ; que c'étoit une curiosité invincible pour elles. Parmi tous les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction de Y Art d'aimer d'Ovide, par Nicole ^ Je ne sais si le titre leur en plut, et si elles espérèrent y pouvoir apprendre quelque chose ; mais elles me prièrent de leur prêter cet ouvrage, qu'elles avoient tant où estimer dans l'original. Je leur prêtai donc Y Art d'ai- »wr; je leur eusse bien voulu donner encore celui de se rendre aimables. Elles me proposèrent un petit voyage à une belle maison de campagne qu'elles avoient à deux ou trois lieues de là , et firent mille beaux desseins de me régaler.

D arriva ce jour-là même une lettre à Mme de La Peuillade', par laquelle on lui marquoit que j'étois prédicateur ie mon métier, et qu'elle tâchât de m'engager à prêcher àRiom, dans l'église de leur monastère. Cette qualité fut d'abord connue de tout le monde, et j'allois jouir d'une

1. Cette traduction de Y Art d'aimer, en vers français, ne renferme que des fragments du poème d'Ovide ; elle est de Claude Nicole , président de Telectîon de Chartres, oncle du célèbre moraliste de ce nom. On retrouve toujours ici le Fléchier des premiers temps , qui , en fait de poésie , suit la Bode et ne songe nullement à la contrarier; il est pour la poésie d'idylles, de sonnets , de recueils choisis , et du Mercure galant , pour la poésie i la Deshoulières.

?. Elisabeth de La Feuillade , prieure des Carmélites de Riom. Voy. p 46.oote I.

belle réputation ; mais une occasion pressante , que je n'avois pas prévue, m'obligea de partir le lendemain pour Clermont, et de rompre tous ces commencements d'habitude qui étoient déjà à demi formés. Mme de Brion prit d*abord résolution de partir aussi, et j*eus la satisfaction de m*en retourner avec elle, et de ne laisser rien après moi, que je pusse regretter. Nous passâmes par une abbaye de Saint-Benott, où nous fûmes fort bien reçus de Tabbesse, qui est une dame de grande vertu, qui a été, durant quarante ans, coadjutrice de la précédente. Elle a de beaux droits seigneuriaux, et je me souviens qu'elle nous fit juges d'un procès qu'on plaidoit devant elle. Elle tient de jeunes garçons pensionnaires dans l'abbaye , et il y a de quoi s'étonner de voir de fort belles images vivantes dans leur clôture ; c'est un monastère fort bien réglé*.

Je remarquai par toute la campagne et dans Glermont, lorsque j'y fus arrivé , que la terreur étoit générale. Toute la noblesse étoit en fuite, et il ne restoit pas un gentilhomme qui ne se fût examiné , qui n'eût repassé tous les mauvais endroits de sa vie , et qui ne tâchât de réparer le tort qu'il pouvoit avoir fait à ses sujets , pour arrêter les plaintes qu'on pouvoit faire. Il se faisoit mille conversions , qui venoient moins de la grâce de Dieu que de la justice des hommes , et qui ne laissoient pas d'être avantageuses , pour

arrêter M. le vicomte de La Mothe de Canillac*, fort considéré pour sa qualité dans la province, et, au sentiment de tous, le plus innocent de tous les Canillac. La comparaison que î*en fais avec les autres de son nom ne le justifie pas tout à fait, et ces sortes d'innocents ne veulent dire que moins coupables. L'ordre fut donné au premier huissier de prendre avec lui le prévôt d'Auvergne , arec ses archers , et de ne lui communiquer ses ordres que lorsqu'il faudroit les exécuter , parce qu'on sa- Toit qu'il étoit des intimes amis du vicomte , et qu'il venoit même de donner à dîner ce jour-là. Ils allèrent donc ensemble dans la maison , où il étoit déjà couché , et l'huissier lui ayant intimé ses ordres d'un ton de voix un peu éclatant , comme il a le ton un peu haut , le criminel fut si étonné , qu'il ne sut depuis ce qu'il faisoit , si ce n'est qu'il mit entre les mains du prévôt quelques lettres qu'on tient qu'il venoit de recevoir d'une maltresse ; car il étoit homme à galanterie. Il fut conduit dans les prisons de la ville , attendant qu'on lui Ht son procès. On l'avoit fort raillé à table sur les Grands-Jours ; mais il se trouvoit si innocent , qu'il ne se croyoit point en danger , et qu'il ne craignoit point de s'exposer à la plus sévère justice ; il déploroit même l'obstination de quelques gentilshommes de ses amis qu'il avoit ïTertis de se retirer , et qui demeuroient encore , contre ses avis , dans la province. Voilà comme on s'aveugle dans ses intérêts propres , et particulièrement dans la confiance de son innocence. Cependant il est accusé , il est pris le premier ; il est Canillac ; il a été d'un mauvais parti. Voici le fait:

Dans le temps des guerres civiles , M. de La Mothe, qui avoit quelque crédit dans la province , fut sollicité de s'at-

1. Le Ticomte de La Mothe-Canillac fut arrêté le 3 octobre 1665. Les nzettes et autres journaux de l'époque prouvent avec quel intérêt on attrait les éTénements des Grands-Jours. On en trouvera quelques extraits

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tacher aux intérêts de M. le Prince* , et reçut une somme d'argent de lui pour lever des troupes de cavalerie. Il employa ses soins et ses amis , et particulièrement un gentilhomme nommé d*Orsonnette, à qui il donna 5000 francs pour faire quelques compagnies de cavaliers; et croyant avoir mis ordre à toutes choses, il se rendit auprès de M. le Prince, qui , ne trouvant pas son argent bien employé , et ne voyant pas venir des troupes aussi promptement que Texigeoit la nécessité de ses affaires , en témoigna quelques plaintes et s'emporta contre le vicomte. Lui, qui est assez fier de son naturel , ne souffrit pas les reproches qu'on lui faisoit là-dessus, et, se retirant du parti du prince, se rendit en Auvergne et demanda compte à d'Orsonnette de l'argent qu'il lui avoit confié. Ce gentilhomme ne lui rendit ni argent ni cavaliers ; soit qu'il eût considéré qu'il falloit lever des troupes contre le parti du roi , soit qu'il eût besoin de la somme qu'on lui avoit remise entre les mains , il n'exécuta point les ordres qu'il avoit reçus , et suivit les lois que la fidélité ou la nécessité lui proposèrent. Il fut pourtant contraint de rendre raison de sa conduite, d'avouer la dette et de s'obliger à restituer cet argent. On prétend qu'on lui donna une année entière de terme ; après quoi faisant difficulté de payer , au lieu d'un procès , il se fit entre eux une querelle de gentilhomme, et la haine croissant avec le temps , ils en vinrent à des voies de fait. Le malheur de

et c'est le procureur général qui lui fait partie au nom du roi.

On a parlé diversement de la conduite de ces Messieurs qui le firent arrêter si subitement. Les uns ont cru que M. le président a voulu faire voir qu'il suivoit aveuglément les intérêts de la justice du roi, et qu'il avoit oublié toutes les considérations qui le pouvoient toucher, en arrêtant d'abord un homme qui est dans son alliance * ; les autres se sont ioQaginé qu'il avoit voulu commencer par un grand exemple 9 et faire trembler tout le reste de la noblesse, en faisant le procès à un homme de qualité, et qui paroissoit le plus innocent de la famille. D'autres ont estimé que le nom de Canillac étant extrêmement décrié à la cour, on ne pouvoit pas mieux faire valoir auprès du roi l'autorité des Grands-Jours qu'en arrêtant un gentilhomme de ce nom , quoiqu'il ne fût pas des plus criminels. Je n'entre point dans ces considérations particulières ; mais je sais bien que des gens qui jugent fort sagement des choses , ont trouvé que M. le président et M. Talon auroient bien pu consulter les principaux de ces Messieurs sur cette affaire , et principalement M. de Caumartin , qui tenoit parmi eux un rang assez considérable, et qu'ils auroient mieux fait de n'épouvanter pas d'abord un grand nombre de gentilshommes qui se retirèrent d'abord après cette prise. En effet, pour ne pas laisser échapper la capture d'un demi-coupable, on fit perdre l'occasion d'arrêter cent criminels; et tout le monde est d'accord que cette première capture est un bon coup pour le juge , mais non pas pour la justice. Si le fait étoit comme sa parenté l'expose , il y auroit fort peu à craindre pour lui ; mais je doute fort que les

donnés par Fléchier , il n'est pas inutile de le citer. Il fournit une preuve de la Téracité du spirituel auteur des Mémoires sur les Grands-Jours de ClermoHt. Voy. Appendice y n» XI.

I. Catherine Potier, fille du président de Novion, était belle- sœur de ^nium^ Beaufort de Montboissier-Canillac. Voy. Appendice y n' IX.

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charges soient conformes à leur relation ; et je crois que le nom de Canillac et le malheur d*avoir porté les armes contre le roi seront deux chefs d'accusation tacite qui ne serviront pas beaucoup à le faire absoudre.

Mme de La Mothe , sa femme , avec Mlle sa fille , Agée de onze à douze ans , se jettent tous les jours aux pieds des juges, et implorent toutes les lois, la larme à l'œil; mais ils plaignent son malheur , sans oser lui donner espérance de le soulager. Le 8 et le 9 octobre , dans l'extrémité de sa douleur , elle est venue, avec toute sa parenté , conjurer M. de Gaumartin, qui tient les sceaux, de lui accorder des lettres de rémission et de grâce pour M. son mari , sur un exposé qui fait le cas tout à fait rémissible. Quoique M. de Gaumartin eût bien de la disposition à les leur donner, il ne voulut pourtant pas le faire ^ sans en avoir conféré avec M. le président et M. Talon, qui furent d'avis qu'il ne falloit point en donner ; que la cour auroit sujet de se plaindre, et que cela romproit toutes les mesures de la justice. Ils alléguoient deux raisons : la première, que les desseins des Grands- Jours n'étant que d'abréger les procédures , et de faire bonne et prompte justice , il falloit éviter toutes les choses qui pouvoient donner lieu aux accusés de chicaner et de reculer le jugement de leurs procès, comme étoient les lettres de grâce; la seconde, que ce seroit une conséquence pour

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exclusion de toate abolitioo, mais qu'elle n'excluoit pas les rémissions; 2« que ces lettres qu'on appelle de rémisâoa, sont plutôt lettres de justice que de grâce, qu'on ne sauroit refuser au dernier des sujets du roi , lorsqu'il eipose qu*il s'est trouvé innocemment à quelque meurtre, 00 qu'il a tué sans sortir des bornes d'une juste défense ; 3" qu'étant accusé d'affectation ^ , il falloit en ôter le soupçon , Ceûsant les voies de droit libres ; 4« que n'ayant aucune instruction de la cour sur cela, il n'avoit qu'à suivre la loi et l'ordonnance, sans qu'on pût le blâmer avec raison; 5* si l'exposé n'étoit pas conforme, les témoins ne serviraient de rien; que s'il l'étoit, on ne le pouvoit condamner, quand il n'auroit pas des lettres. Il parla le matin devant qu'on fût assemblé à l'audience , et tous les conseillers à qui il s'en ouvrit confidemment furent de son avis. Il est vrai que l'ayant proposé avant qu'on eût commencé l'audience , les plus anciens se retirèrent , et dirent qu'ils n'avoient point d avis à lui donner là-dessus. Il résolut donc d'accorder ces lettres , et trouva cet expédient : il fit passer un appointem&kX entre l'accusé et l'accusateur qui sont d'accord , pour tous les moyens d'obreption et de subreption , et réponse à iceux, de n'employer que ce qui est dans le procès, et iit promettre que les lettres scellées seroient d'abord commises entre les mains du grefBer , pour être présentées le lendemain. Les lettres furent lues le lendemain samedi , 10 du mois , M. de La Mothe ayant été conduit à l'audience et mis dans la posture accoutumée*. Ainsi la grâce fut accordée, sans que le procès fût reculé d'un moment. Chacun informa la cour de son procédé, et M. de Caumartin fut loué de tout le monde , d'avoir donné cette satisfaction à la parenté d'un

1. Le mot affeelaHon était alors employé dans le sens de pattion ^ faveur, fiostuet a dit dans ce sens : a Je me contente d'être prêt à exposer mes M&timents sans affectation de qui que ce soit.

2. Celui qui obtenait des lettres de rémission en entendait la lecture à

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homnM^de qualité , et d*aYOir ntisfait a toute sorte de justice*. Nous attendons l'issue do procès.

Outre les affaires criminelles, nous entendons plaider ici bien des causes civiles. Il y a trois ou quatre jours qu'on plaide l'affaire d'un moine qui réclamoit contre ses vœux , et qui , ayant quitté le froc par avance , faisoit le galant en Auvergne. On le voyoit avec un justaucorps bleu, depuis deux ans , être toujours avec les dames, et passer pour bon courtisan. M. Talon en fît la plus agréable peinture du monde, en pleine audience, et conclut à lui remettre son froc , et le faire rentrer dans son cloître. Il fallut jeter la perruque', quitter le justaucorps , et dire adieu à toutes les dames. On nous parla ensuite de plusieurs religieuses qui réclamoient , ou qui avoient quitté l'habit , depuis quelque temps , en Auvergne. Je ne m'en étonnai pas ; on les contraint pour des intérêts domestiques, on leur ôte , par des menaces, la liberté de refuser, et les mères les sacrifîent avec tant d'autorité , qu'elles sont contraintes de souffrir le coup sans se plaindre.

M. Chéron , qui a été grand vicaire dans l'archevêché de Bourges, étant un jour prié d'assister à la réception d'une religieuse, pour y faire la cérémonie, et recevoir les vœux de cette jeune fille , qui paraissoit assez disposée à la religion , se rendit au monastère , et après l'avoir instruite en particulier et s'être revêtu des habits d'église, il fit les

us GRANDS-iOlJBS DE 4605. 57

âon propre à faire ses protestations, parce qu^ffcy avoit assez de témoins pour les eonfirmer. Si les filles qu'on sacrifie tous les jours avoient cette résolution , les couyents seroient moins peuplés , mais les sacrifices y seroient plus saints et plus volontaires.

Comme on se lasse d'entendre parler de procès et de crimes, on est bien aise de trouver des conversations plus douces et plus divertissantes , et Ton se sert de tous les moyens qu'on a de tourner le discours agréablement. Nous parlâmes donc d'abord de l'esprit des personnes qui en font profession, et d'une infinité de dames et demoiselles de Paris, qui en ont infiniment, et qui font voir que l'esprit est de tout sexe , et que rien ne manque à la plupart des filles pour être savantes , que l'usage de se faire instruire , et la liberté de savoir. « Pourquoi, disoit une dame de la compagnie , nous veut-on défendre l'usage de raisonner ? Et pourquoi veut-on que la nature nous ait bornées à certain agrément extérieur, et qu'elle nous ait retranché la raison , parce qu'elle nous a donné peut-être un peu de beauté ? H y a de l'injustice d'avoir tenu nos esprits captifs , depuis tant de siècles , et les hommes ont tort de s'être imaginé que la raison fût toute pour eux.— Ils ont eu quelque raison , repartit un de nos amis , de s'être conservé , par cette imagination, un peu de crédit dans le monde. (Test votre esprit de vous faire aimer , c'est notre industrie de nous faire admirer, et de pouvoir dire que , si vous êtes belles , ils sont savants. — Quel malheur seroit-ce, disoit un autre , si les femmes avoient de l'étude ! Elles triomphent assez de nous , d'ailleurs , sans nous vaincre encore en science. Il seroit bon qu'elles eussent un peu plus de cœur , un peu moins d'esprit , moins de connoissances et plus de tendresse , et qu'elles n'eussent pas tant de raison à opposer à nos passions. »

Je leur montrai là-dessus une petite poésie que je venois de recevoir de Paris , qui étoit de la façon de Mlle de Scu-

58 MËMOIEES DE FLÉGHIBI : .

déri, msr le sujet d*une tubéreuse que le roi aToit dans sa chambre. Elle fait parler cette fleur le plus galamment du monde, se mettre au-dessus de toutes les autres fleurs, se moquer des palmes et des lauriers, et publier avec fierté la bonté que Sa Majesté a de la souffrir auprès de lui ^ Gela fit que nous parlâmes des romans de Sapho * et d*une aventure plaisante qui lui arriva à Lyon , lorsqu'elle revenoit à Paris avec M. de Scudéri, son frère*. On leur avoit donné une chambre dans l'hôtellerie, qui n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une autre chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvoit les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avoient pas grand équipage, mais ils trainoient partout avec eux une troupe de héros qui les suivoient dans leur imagination ; et quoiqu'ils allassent à petit bruit, ils avoient toujours dans l'esprit des grandes aventures; quoiqu'ils n'eussent qu'à compter avec leur hôte, ils avoient de grandes affaires à démêler avec les plus grands princes du monde ; si bien que leur conversation la plus ordinaire étoit un conseil d'Ëtat; et, sans s'émouvoir, ils faisoient le procès aux plus redoutables princes. Durant quinze jours qu'ils furent en chemin , ils firent donner je ne sais combien de batailles. Qu'^ est beau de voir toutes les intrigues d'un siècle passer par l'imagination de deux personnes qui font le destin de ceux qui faisoient autrefois celui du monde! Dès qu'ils furent arrivés à Lyon, et qu'ils

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la mort; et la sœur, comme d'mie complexioa plus tendre, prenoit le parti de la pitié, et vouloit bien lui sauver la vie. Os s*échaufC&rent un peu sur ce différend , et Sapho étant revenue à Tau tre avis, la difficulté ne fut plus qu*à choisir le genre de mort. L*un crioit qu'il falloit le faire mourir trèscruellement, l'autre lui demandoit par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Ils parloient si sérieusement et si haut, que le gentilhomme d'Auvergne logé dans la chambre voisine, crut qu'on délibéroit sur la vie du roi ; et ne sachant pas le nom du personnage, prit innocemment le héros du temps passé pour celui du nôtre, et fit un attentat d'un divertissement imaginaire ; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui, ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fit appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces Messieurs, qui croient qu'ils ont seuls le pouvoir de faire mourir, se saisirent de leurs personnes, et jugeant à leur mine et à la tranquillité de leur esprit qu'ils n'étoient point si entreprenants qu'on les fîguroit, leur firent la grâce de les interroger sur-le-champ : s'ils n'avoient point eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur arrivée ? M. de Scudéri répondit que oui ; s'ils n'avoient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison ? il l'avoua ; s'ils n'avoient pas concerté ensemble le temps et le lieu ? il tomba d'accord ; s'ils n'alloient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à leur dessein? il ne le nia point. Là -dessus on leur demande leurs noms, et ayant ouï que c'étoient M. et Mlle de Scudéri, ils connurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qulls n'avoient autre dessein que de faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue; ces Messieurs se retirèrent après leur avoir demandé pardon , chargés de honte et pleins de respect, et ceux qui faisoient le procès aux héros donnèrent grâce à ces hommes simples *.

I. Ce trait a foarai à HH. Scribe et Delestre Poirson le sujet d'une

Gomme nous étions sur la fin de notre conte, un conseiller des Grands-Jours arriva, qui nous raconta qu'il venoit de juger et de faire donner la question à une femme de Lyon. On Taccusoit d'avoir brûlé deux ou trois maisons, et il est probable qu'elle est incendiaire, suivant la coutume des habitants de ces montagnes , qui ne menacent que de brûler ceux qui leur font quelque déplaisir, et qui étant toujours sous la neige ne laissent pas d'avoir souvent recours au feu pour se venger*. Comme le crime d'incendie est d'une preuve très-difflcile, parce qu'on ne le commet que de nuit, qu'avec précaution et sans autre ministère que celui de sa propre malice, on avoit peine à la convaincre qu'on l'avoit vue sortir de nuit de chez elle avec du feu, et qu'on avoit vu bientôt brûler une maison. L'indice auroit été considérable; mais le témoin se brouilla, lorsqu'il fut interrogé. Un autre témoignoit lui avoir ouï dire que son confesseur aToit mis sa conscience bien en repos, en l'assurant qu'il y avoit moins de crime à brûler une maison qu'à tuer un homme, parce qu'il y a des matériaux pour rebâtir l'une, mais qu'il n'y a point de secret pour faire renaître l'autre. Il étoit constant que c'étoit une femme de mauvaise vie, et qu'elle avoit eu des enfants sans avoir été jamais mariée. Aussi, lorsque les juges l'interrogèrent si elle avoit été mariée, eUe répondit que non ; et comme on lui eut demandé d'où venoit donc qu'elle avoit eu deux enfants, elle répondit hardiment

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sage de Paris; elle la souffrit avec beaucoup de constance; et comme on la menaçoit de la tourmenter, si elle n'avouoit son crime : < Je ne le ferai pas, disoit-elle, parce que cet homme-là, » montrant le conseiller, « me feroit pendre. » Elle fut marquée à la fleur de lis, fouettée par la ville et exilée, au hasard de brûler encore quelque maison et d'avoir encore quelques enfants IcÂn de son pays.

(Test une chose agréable que la conversation ; mais il faut un peu de promenade au bout, et je ne trouve rien de plus doux que de prendre un peu l'air de la campagne, après avoir passé quelques heures d'entretien dans la chambre. Nous montâmes donc en carrosse avec quelques dames, et allâmes à la source des fontaines de Clermont, qui est une des curiosités du pays.

On voit au haut d'une montagne, dont la montée est fort adoucie, deux ou trois rochers d'une grandeur prodigieuse, qui semblent des masses suspendues, et qui, s'entresuivant à longs espaces, font des grottes naturelles où se rendent toutes les eaux qui se sont formées des canaux sans artifice et courent sans confusion. Qu'il y a de plaisir de voir mille ruisseaux qui sortent tous du sein d'un rocher ! les uns courent à petites ondées et à petit bruit , les autres tombent avec murmure, et font des cascades qui valent mieux que celles de Vaux \ et qui ne coûtent rien aux surintendants. Les autres roulent, par des pentes à demi creusées, dans des conduits qui les vont rendre à leurs bassins. On voit, en entrant dans la grotte, les sources se répandre par tant d'endroits qu'on craint d'abord une inondation ; mais elles courent toutes séparément et se recueillent dans un réservoir qui est au milieu, d'oii elles ne sortent que pour se distribuer à toutes les fontaines de Clermont. Il semble que ces eaux si vives, si claires et si fraîches, sortent avec plaisir

1. Vaux-le- vicomte , célèbre par le château et les jardins du surintendant des fioances , Nicolas Fouquet , est situé dans le département de Seine-et- MtfDe. près de Ifelun.

du creux de ces masses informes pour se jeter dans des canaux souterrains qui sont d'un travail de plusieurs années, et qu'elles s'empressent à passer par un aqueduc qui coûte plus de 80 000 écus, pour venir fournir aux nécessités de la ville. La montagne est percée tout autour , et l'on y a fait comme un chemin , au bout duquel tombe cette quantité d'eaux ramassées , qui prennent ensuite chacune leurs routes, et se partagent, comme on a voulu, selon le besoin des habitants. Nous entrâmes assez avant dans le rocher, où l'on nous lit prendre garde que le temps seroit beau le lendemain, parce que ce rocher ne fumoit point ; ce qui est infaillible, selon la remarque qu'on en a faite. Nous eûmes encore le plaisir de divertir toutes les eaux, et de faire cesser pour quelques moments toutes les fontaines. Je crois qu'on se joueroit bien souvent de ces pauvres eaux, si la grotte n'étoit fernHÎe et si les clefs n'étoient en sûreté chez les échevins de la ville. Il y a deux autres grottes qu'on laisse ouvertes et qu'on abandonne aux divertissements des yeux et à l'ornement de la campagne, et, à quelques pas de là, on voit des rochers par où se précipitent des torrents qui font des chutes d'eau admirables. Mais ce qui me paroît plus agréable, c'est qu'il s'en forme par tout le chemin, jusqu'à Clermont, de petits ruisseaux qui, coulant d'un côté et d'autre sur des herbes extrêmement vertes, semblent un pur cristal qui coule ^r un fond d'émeraude. Nous vîmes un ancien bain

SLR LES GRANDS-JOimS DE 4665. 63

Lorsque nous fûmes arrivés, nous trouvâmes au logis M.Vintendant qui revenoit d^Aurillac, et qui avoit eu bien delà peine à se tirer des neiges qui sont déjà tombées sur les montagnes. H avoit fait arrêter un président de l'élection de Moude , qu*on accusoit de plusieurs crimes , et particulièrement de magie. Un de ses valets déposoit qu'il lui avoit donné des caractères qui le faisoient quelquefois élever de terre, lorsqu'il étoit à l'église, à la vue de tout le monde. L'intendant l'ayant interrogé sur cet article, il fut si interdit qu'a faillit à perdre l'esprit ; il s'emporta furieusement, et supplia qu'on ne le pressât pas davantage , qu'il n'étoit point en disposition de rien avouer pour ce jour, et qu'on lui donnât terme jusqu'au lendemain , qu'il confesseroit tous les dérèglements de sa vie. On lui accorda sa demande, et M. de Tortia le mit entre les mains de quatre de ses gens. Je ne sais s'il avoit tiré promesse du diable qu'il s'échapperoit des mains d'un maître des requêtes, ou si, par son art, il charma ceux qui le gardoient ; mais il est certain qu'il trompa la vigilance de ses gardes, et qu'il se jeta dans des bois et des montagnes, où l'on le poursuit encore depuis trois jours. Voilà comme le diable est de bonne foi et d'amitié pour ceux qui l'aiment, et comme il trompe même les intendants. Teus bien du regret qu'on eût perdu cette occasion d'apprendre des nouvelles du sabbat, et de savoir l'art des caractères ; peut-être que quelque bon ange , ennemi de son démon, le livrera encore à la justice.

Le lendemain , je me levai assez matin pour assister à Fouverturc de l'audience ; car on trouve ici peu d'habitudes à faire, et les matinées sont si longues et si difficiles, qu'il faut, après l'église, suivre le palais, et, après avoir imploré la miséricorde de Dieu, aller s'informer de la justice des hommes, et passer du pied de l'autel au pied du tribunal ; mais les Messieurs des Grands-Jours aiment mieux juger

remarquable. Soas le chœur de Téglise actueUe de Royat est une crypte uiDée dans le roc.

64 HËMOIRES DE FLÉCUlËR

des causes criminelles en particulier *, que d*entendbe des causes civiles dont chacune tient ordinairement une audience, par l'obstination des avocats qui veulent s'accréditer par leurs harangues, et par Tambition des parties qui veulent que leurs causes soient remarquées comme des causes imr portantes, et nous laissèrent attendre jusqu'à dix heures, sans déterminer s'ils dévoient paroître en public. Unde nos amis qui étoit à la porte de la chambre nous vint avertir, en riant, qu'on alloit faire entrer un grand criminel, qui seroit assurément bien puni, parce qu'il étoit accusé d'un grand crime ; son crime étoit d'avoir jeté un sortilège sur deux jeunes mariés, et d'avoir troublé toute la fête de leurs noces. Je voulus savoir cette affaire comme curieuse, et je me fis donner les informations par un greffier de notre connoissance , qui nous dit qu'elles étoient plaisantes. Voici ce qu'elles contiennent :

Dans une paroisse assez voisine de Clermont, un jeune berger étoit devenu amoureux d'une bergère, la plus jolie et la plus honnête de son village. S'il est vrai que jamais les Céladons ni les Myrtiles ne furent si agréables que lui, il est aussi certain que les Astrées et les Amarylles ne la valoient pas, quelque belles qu'on nous les représente dans les romans ou dans les comédies. Ils se rencontrèrent heureusement dans la campagne , où leur condition les attachoit ordinairement pour la conduite de leurs troupeaux. Il sem-

commi elles sont sans reproches, elles sont aassi sans honte elssBS déguisement. Tantôt ils cueilloient des fleurs dans les prairies, et s*en portoient des bouquets sous une petite allée yerte, que la nature avoit formée au pied d'un rocher, où ils ayoient leurs rendez-vous ; tantôt ils se faisoient présent, chacun à son tour, de quelques fruits fraîchement cueillis, et qui avoient encore toute leur fleur, qu'ils portoient dans une corbeille d'osier jaune qu'ils avoient travaillée ensemble, et lorsqu'ils étoient pressés de la soif, ils se doonoient à boire l'un à l'autre , dans le creux de leurs mains, de l'eau de quelque claire fontaine. Ils furent longtemps sans penser à autre chose qu'à se voir et à se plaire , et ne s'aimèrent que pour avoir le plaisir de s'aimer. Mais comme les passions deviennent toujours plus ardentes par le bon usage qu'on en fait, et qu'un feu brûle plus fort , plus il est pur, ces deux amants résolurent de s'unir plus étroitement par les liens sacrés du mariage ; et selon la façon d'agir de ces sortes de gens qui n'ont point d'articles à signer , et qui donnent tout ce qu'ils ont en se donnant, ils furent bientôt disposés à recevoir ce sacrement qui devoit les rendre heureux, et s'en allèrent trouver le curé pour les épouser. Ds passèrent auprès d'une petite ferme , qui étoit tenue par un fermier qui passoit pour le plus méchant homme de la province, et qui étoit accusé de plusieurs crimes. 11 y aroit une mare devant sa porte, où il entretenoit des canes, et c*étoit là toute sa ménagerie. Le chien de la belle Étiennette (c'est ainsi que s'appeloit la bergère), s'étant jeté dans Teau, poursuivit avec tant d'ardeur ces petits animaux, que, quelque peine qu'on prît à l'appeler, et quelques pierres qu'elle jetât pour le détourner, il ne revint point qu'il n'en eût tué deux. Ce méchant fermier sortit de sa maison, en colère, etparce qu'il savoitlê dessein de ces amants, crut qu'il falloil différer de les punir, pour les punir plus cruellement ; et les ayant suivis jusque dans l'église, où le curé les épousa, il jeta sur eux le plus cruel de tous les maléfices.

Les noces furent célébrées avec toute la joie que Famour innocent inspire. Toute la parenté y fut appelée, et après tous les divertissements que la simplicité de leur condition pouvoit souffrir , ils se retirèrent pour jouir des douceurs que leur innocence leur avoit fait attendre, et que la sainte liberté du sacrement leur permettoit de goûter. Mais, hélas! ils furent charmés durant six jours, et le sacrement ne put avoir son dernier effet. Ils alloient sécher de langueur, lorsqu'un de leurs amis les avertit que ce fermier s'étoit vanté de troubler leurs plaisirs, et de confondre toutes les espérances de leur mariage. Ils s'adressèrent au curé qui découvrit toute la malice, et tira de ce malheureux toute la confession de son crime. 11 sut qu'il s'étoit servi d'un bois de coudre, que, l'ayant partagé en deux, il l'avoit attaché à une cheville du même bois, et qu'il avoit prononcé trois fois une invocation magique qui fait peur, et que je n'oserois redire. L'Église, qui est une bonne mère, fit brûler ce bois perfide, et rendit la liberté à ces deux misérables languissants, par les prières qu'on fit pour eux ; si bien qu'ils jouissent de toutes les douceurs de l'amour , sans empêchement, à la grande gloire de Dieu et à la grande satisfaction de leurs âmes. Cette petite histoire nous fait voir qu'il ne faut point tenir ces enchantements pour des fables. Hincmar, archevêque de Reims, composa un livre, du temps de Charles le Chauve, contre les noueurs d'aiguillettes, où il donne deux voies pour s'en

même ceux dont les interprètes hébreux parlent sur le mot itchoùer^ qu'ils expliquent lier^ qui dénote les noueurs d*aiguillettes, dont Virgile semble avoir parlé, Églogue VIII : c Necte tribus nodis, etc. >

Le 23 octobre, le procès de M. le vicomte de La Mothe- Canfllac fut jugé, et il fut exécuté quatre heures après. Les lettres de grâce qu'il avoit demandées avec tant d'instance, et qu'on lui avoit accordées avec tant de peine, furent des lettres de rigueur pour lui, et le firent condamner pour un fait qui ne pouvoit être prouvé, s'il ne l'eût eiposé luimême, n avouoit qu'il avoit blessé d'Orsonnette, et qu'un des siens, dans la chaleur de la passion, avoit tué son faucomiier, supposant que c'étoit en se défendant contre son ennemi qui avoit été l'agresseur, et qui l'avoit attendu en embuscade, derrière une muraille, pour l'assassiner. Mais les témoins déposoient que le vicomte étoit accompagné de treiie à quatorze cavaliers, et que l'autre étoit lui cinquième. En effet, il fuit avec son monde, à bride abattue, et fut poursuivi plus de deux mille pas, jusque dans le village prochain, sans faire aucune résistance, ce qui prouve rin^[alité du nombre. Deux huissiers témoignent qu'ils suivoient d'Orsonnette qui alloit faire donner un exploit à une personne considérable , et qu'ainsi il n'avoit aucune pensée contre M. de Canillac, qui avoue, dans ces termes, qu'un nommé Murât se détacha de sa troupe, et alla avertir ce gentilhomme que M. de La Mothe le chargeroit, s'il ne se retirait promptement; ce qui marque délibération. Ainsi, avouant lui-même qu'il avoit tiré le coup de pistolet au travers du corps de son ennemi , et étant prouvé d'ailleurs qu'il avoit été l'agresseur, il se convainquit lui-même d'assassinat*. Il étoit encore constant que le vicomte avoit menacé de charger son ennemi, deux ou trois ans auparavant

1. Voy., dans la Correspondance administrative sous Louis X/F, t. II, P- 161 . ane lettre adressée à Colbert par le présideut de Novion. Elle continneles détails donnés par Fléchier.

Faction ; qu'il avoit même patôé bien accompagné auprès de son château, pour lui faire affront, dont ce gentilhomme avoit fait sa plainte devant le lieutenant criminel de Riom, et avoit obtenu permission d*en informer. Cela paroissoit assez considérable pour marquer sa mauvaise volonté.

Il y avoit bien des circonstances favorables dans son affaire : il avoit été maltraité par un honmie d'une qualité inférieure à la sienne, qu'il avoit choisi comme ami, pour des intérêts de parti, à qui il avoit confié cinq mille huit cents livres, qui depuis avoit déjà avoué avoir reçu de l'argent, et qui avoit été contraint de passer une obligation de mill< livres, se fit restituer*, et prit des lettres très-injurieuses i son honneur ; quand il auroit même attaqué, il n'avoit que blessé sa partie, avec qui il étoit d'accord pour les intérêts civils. Son ressentiment paroissoit juste et son action rémissible. Il se trou voit dans ce procès une chose très-singulière, et qu'on ne sauroit rencontrer que dans un pays aussi plein de crimes que celui-ci : c'est que l'accusateur, celui qui avoit fait l'information, et les témoins, étoient plus criminels que l'accusé même. Le premier est accusé par sou père même d'avoir tué son frère, d'avoir voulu être parricide , et de cent autres crimes ; le second a été reconnu faussaire, et condamné comme ayant violé la foi publique; et les autres, pour plusieurs crimes, sont ou aux galères ou au bannissement perpétuel, et sont actuellement fugitifs, au lieu qu*on ne peut reprocher que cette action à Taccusé,

le plus innocent des Canillac , et quoiqu'il ne fût pas tout à fait homme de bien par lui-même, il Fétoit par comparaison. Les Grands-Jours étimt établis particulièrement pour arrêter les oppressions et potHr réprimer l'insolence de la noblesse, on n'accusoit point celui-ci d'aucune violence, et plusieurs le louoient même de sa bonté : voilà ce qui embarrassoit un peu les juges. D'autre part, il étoit convaincu par les témoignages d'avoir attaqué et poursuivi assez longtemps son ennemi, et, de sa propre intention, lui avoit tiré un coup, dont apparemment il devoit mourir, et d'avoir excité ses gens à en faire de même. Ainsi on l'accusoit d'un assassinat délibéré, où il étoit meurtrier de volonté et d'exhortation, et l'on ne pouvoit pas dissimuler qu'il n'eût voulu toerFun, et qu'il n'eût fait tuer l'autre. Quoique son ressentiment parût légitime selon le monde, il ne Tétoit pas selon les lois ; et bien qu'il eût pu être absous devant une assemblée de gentilshommes, il ne devoit pas l'être devant des juges qui viennent rétablir l'ordre dans une province déréglée, où Ton trouve que tous les nobles font les tyrans.

On disoit que la première plainte faite contre lui marquoit son dessein de trois ans auparavant l'action , et que c'étoit une preuve très-considérable pour la suite, et que si le notaire qui avoit dressé l'information avoit été criminel , cela ne devoit point inflrmer les actes qu'il avoit faits. On rapportoit l'exemple d'un esclave fugitif, incapable de toutes charges publiques, qui, par son adresse, parvint à la dignité de préteur, sous l'empire d'Antonin, et fit plusieurs ordonnances dans Rome; qu'ensuite ayant été reconnu, on voulut casser tout ce qu'il avoit ordonné pendant l'exercice de sa charge ; mais que le sage Ulpien ayant été consulté , fut «Tavis qu'il falloit laisser subsister ses actes, que l'erreur publique avoit autorisés, et que la foi et la tranquillité publiques dévoient maintenir. Quant à son aveu , on ne le trouvoit pas moins coupable pour avoir été sincère. On disoit que la justice seroit inutile, si l'on devenoit innocent en

70 MÉMOIRES DE PLÉGHIER

avouant qu'on est criminel, et que les méchants auroient bien de la confiance, s*ils pouvoient espérer l'impunité par la confession ; qu'il falloit considérer cela, ou comme un effort de la vérité qui se découvre souvent sans qu'on y pense, ou comme un embarras où le crime jette bien souvent ceux qui l'ont commis; que ces lettres de grâce dévoient avoir été concertées, et que, dans toutes les apparences , on avoit voulu adoucir l'affaire , plutôt que de le désespérer ; enfin, que lui et les témoins faisoient son arrêt. Pour ce qu'il étoit le plus innocent de sa parenté, cela ne concluoit point qu'il ne fût coupable, et qu'il ne devoit pas trop passer pour homme de bien, parce qu'il y en avoit dans sa maison qui l'étoient moins ; que ces innocences de comparaison donnoient quelque impression devant le peuple, et ne justifioient pas devant des juges ; que c'étoit une mauvaise raison de dire qu'on n'est point méchant, parce qu'on en sait qui le sont encore davantage, et que le témoignage qu'on rendoit qu'il étoit moins violent que les autres Canillac , étoit une grande honte pour les autres, et n'étoit pas une louange pour lui; qu'enfin, ce n'étoit point un motif de rémission que d'avoir des parents plus méchants que soi, et qu'il y avoit un certain état de crime, où k plus et le moins ne devoit point sauver un accusé. On trouvoit même que, dans la nécessité de faire un exemple, il seroit plus terrible en la personne d'un homme de qualité aiîssoit pas pour trop criniinel, ali

SL'H les grands-jours de i665. 71

les avis, et parla pour lui près de deux heures; il fut admiré de tout le monde, et ne persuada personne. M. de Caumartin, qui devoit suivre, par le droit du rang, éluda son ordre, pour n'être pas obligé d'ouvrir une opinion de mort , et M. le président lui fit la grâce de faire commencer par M. Nau, qui est le dernier, et de faire suivre cet ordre. Ils furent tous portés aux avis de mort, excepté M. de Pressy *, qui suivit l'opinion du rapporteur. Il est vrai (jue plusieurs opinèrent en tremblant, et qu'ils firent bien roir, en le condamnant, qu'ils eussent voulu le sauver. M. de La Faluère le fit presque la larme à l'œil, et avec une certaine confusion qui marquoit que son cœur n'étoit pas d'accord avec son esprit , et que la justice faisoit violence à sa tendresse. Il n'y eut que quatorze juges, parce que M. Hébert et M. Lepelletier, étant conseillers clercs, n'y assistèrent pas; que M. Tronson s'étoit récusé, à cause de sa parenté , et que M. de Saron n'avoit point été à la première instruction du procès, à cause de quelque commission qu'il avoit eue hors de Clermont ; et de ces quatorze, douze opinèrent à la mort. Il fut exécuté, sur les cinq à six heures du soir, dans une place qui est devant la cathédrale, quoique les chanoines eussent fait semblant de s'y opposer. Il a laissé une fille âgée de douze à treize ans , qui est fort bien faite, qui faisoit toute la joie de sa famille, et qui fit toute sa douleur à sa mort. Ceux qui font des réflexions sur la conduite des choses croient qu'il y a une providence secrète qui a voulu ou le punir ou le sauver par son supplice, après les déréglenfents de sa vie. 11 avoit comme enlevé sa femme à M. Turcan, quoiqu'il eût gardé des formalités; il avoit passé neuf ans sans aller à confesse, et s'étoit un peu mal servi de deux sacrements. Ce fut un grand malheur pour lui que M. Perrault, proche parent de sa femme, qu'on croyoit avoir été nommé pour être de la commission des

1. Destrappes de Pressy, un des commissaires. Voy. Appendice , n"* et m.

Grands-Jours, n'y fût point venu. Sa présence auroit sans doute bien adouci les choses, et Ton ne se fût pas si fort pressé de rarrêter.

Pendant que tout le monde se préparoit à voir Texécution, et que chacun parloit diversement delà sévérité des Grands- Jours, nous résolûmes de sortnr de la ville, et d*aller un peu divertir, par la promenade, les idées tristes que donne toujours la mort d'une personne qu'on estime plus malheureuse que coupable; mais les portes de la ville étoient fermées, et il n'eût pas été bienséant de les faire ouvrir pour aller se divertir aux champs , lorsqu'on étoit ou dans l'étonnement ou dans la douleur par toute la ville ; il fallut donc passer l'après-dînée en conversation. On dit tout ce qu'on savoit sur le sujet de la justice et des exécutions, de la férocité de Biron*, de la foiblesse de Bouteville", de la fermeté du jeune d'EfQat •, de la gravité de M. de Thou * , du malheur de Marillac », de la piété de Montmorency •. On nous fit souvenir de répigramme qu'on fit à Toulouse sur son exécution devant un buste de marbre de Henri IV qu'on voit dans la cour de la maison de ville :

«c Ante patris statu am nati iroplacabilis ira Occubui , indigna morte manuque cadens.

niorum ingemuit neuter ; mea fata videntis Ora patris, nati pectora marmor erat '. »

1 . Charles de GoQtault , duc de Biron , maréchal de France , fût décapité le 31 juillet 1602, comme coupable de lèse-mij^té.

2. Fnuiçoi^iif M^.EiUiii.ErtJi:v-I^outevi[l0em la tête tratiohée pQUf g'être

Nous n*oubIiâmes pas le tombeau que nous avions vu à Moulins. Sur ce qu'on jugeoit que M. Perrault devoit être Tenu solliciter, on nous dit que M. de Thou d'aujourd'hui * , sachant Tétat où étoit son frère à Lyon , avoit pris la poste pour y venir, et que lorsqu'il fut entré dans la ville, il ouït deux hommes qui s'entretenoient de sa fermeté et de son courage à souffrir la mort, ce qui le fit évanouir. Nous laissâmes enfin ces grands exemples pour parler d'un homme qui fut condamné à Ghâlons, il y a quelques années. Il avoit ea quelque démêlé avec son oncle , et l'étant allé trouver , il lui tira froidement un coup de pistolet. Les passions les plus farouches étoient en lui des passions douces qui n'en étoient pas moins malfaisantes ; c'étoient des fureurs tranquilles, et 3 faisoit sans bruit et de sang-froid ce que les autres font avec feu et avec emportement. Il fut arrêté sans résistance, et il ne voulut point perdre sa gravité par sa fuite ou par sa défense, quoiqu'il le pût. Il fut jugé et condamné à être pendu ; il entendit son arrêt, et le racontoit à tous les autres prisonniers sans s'émouvoir , comme on raconte une histoire indifférente. On l'avertit d'appeler au parlement ; il trouva ce retardement inutile, et que c'étoit se jouer de la justice que d'aller de tribunal en tribunal , et ne voulut point consentir à cet appel. On le mena pourtant à Paris, et on n'eut besoin que d'un bon homme qu'on lui donna pour l'accompagner, plutôt que pour le conduire. Ils s'en allèrent tous deux ensemble, et le criminel de bonne foi se remit eo prison. M. le président de Thou l'interrogea, s'il n' avoit pas connu son oncle ? il répondit que oui avec toute la sincérité possible ; s'il ne l'avoit point tué? il répondit que oui. M. le président le renvoya là-dessus, fort content de luimême, d'avoir si bien dit la vérité et d'avoir expédié son

timent du fils, et reçus, d'un bras indigne, une mort indigne de moi. Ni le père, ni le fils ne me plaignirent : les yeux de l'un , le cœur de l'autre «taient de marbre. »

1. Jacques- Auguste de Thou, président aux enquêtes du parlement de Paris.

74 HÉMOIRES DE FLÊCHIER

affaire. Après la confirmation de l'arrêt, il fut renyoyéà Châlons, ou , pour mieux dire, il y revint sans s*inquiéter, et ne fit que chanter durant tout le chemin. Étant arriré dans la prison, il salua les prisonniers, et se mit à leur raconter que c'étoient les gens les plus heureux du monde que les prisonniers de Paris ; qu'ils étoient traités conune de bons bourgeois, et qu'on viyoit mieux dans le Ghfttelet que dans la meilleure maison de Champagne ; qu'au reste, il avoit eu l'honneur de parler avec le lieutenant criminel de Paris (il appeloit ainsi le président de Thou), qui étoit un très-galant homme , qui n'ennuyoit pas les accusés par des interrogations inutiles, et qui n'aimoit point à perdre du temps, louant extrêmement pour les personnes de justice la civilité et l'expédition. On lui donna toute la satisfaction qu'il attendoit à Châlons, et, pour l'expédier, on lui lut son arrêt, qu'il entendit d'un esprit aussi tranquille que si c'eût été une chanson ; il n'en perdit pas un morceau de son dîner. Il ne fallut point que son confesseur l'exhortât , il eût été capable d'exhorter ses confesseurs lui-même, et s'étant disposé à mourir chrétiennement, il alla sans trembler au supplice, priant le bourreau de ne le point lier ; et trouvant que c'étoit une cérémonie inutile de mener les patients dans une charrette, il fut à pied jusqu'à réchafaud, le monta sans peine, et se souvenant qu'on avoit accoutumé de chanter des prières pour ceux qui meurent par la justice publique, il les entonna lui-même,

SUR LES GRANDS-JOURS DE i665. 75

grinns de Lucien K Celui-ci ne fut point constant par ostentation; il méprisa la douleur de bonne foi, et mourant comme il avoit vécu, sans artifice, il fit voir jusqu*où pou- Toit aller la nature sans le secours de la persuasion , et ce qoe la fermeté du cœur pouvoit faire sans la préoccupation de l'esprit. H est vrai que la crainte que nous avons de Dotre fin Tient plutôt de notre foiblesse que de la cruauté de la mort, et que nous sommes dans cette opinion , parce que nous la trouvons établie parmi les hommes. Ce n*est pas que je sois de l'avis d*un philosophe de nos amis , qui tient qa*U 7 a du plaisir à mourir; que la séparation de l'âme et da corps se fait par un chatouillement très-sensible qui touche les sens agréablement, et qu'on a remarqué que œux qui sont tués meurent toujours en riant. Je ne pousse pas la philosophie si avant ; je me contente de croire qu'on peut se passer de craindre la mort, sans consentir qu'on paisse Taimer, et c'est bien assez pour moi de l'estimer plus supportable qu'on ne s'imagine , sans la figurer douce ^ agréable à souffrir; que si c'étoit un plaisir de mourir, faorois regret qu'on ne pût mourir qu'une fois , et je trouverois assez inutile un plaisir qui ne revient plus et qui fait finir tous les autres.

Nous étions logés dans une maison des plus belles et des plus grandes de la ville, où nous trouvions , outre les commodités du logement, celle de la conversation. Notre hôtesse ' étoit une dame fort aimable , et quoiqu'elle n'eût pas un esprit fort fin et fort délié , elle avoit une certaine douceur et une naïveté qui étoient très-agréables. Son mari étoit d'une humeur un peu sauvage ; il se plaisoit à la campagne, et ne paroissoit que de temps en temps pour faire les

f. Lucien raconte qu'un philosophe cynique, nommé Pérégrinus^ se l'rAU solennellement aux jeux Olympiques, l'an 165 de Jésus-Christ, dans r«pénoca de s'immortaliser.

}. KUe se nommait Françoise de La Tour, et avait épousé, en 1658, Anait Bigon , trésorier de France à Riom.

honneurs de sa maison; mais, en récompense, il avoit un frère qui est homme d'esprit, et dont l'entretien est fort divertissant, tant à cause de mille bons mots et de mille contes que sa mémoire lui fournit à propos , que parce qu'il remarque assez bien les choses , et qu'il leur donne un tour plaisant. Il tombe quelquefois un peu sur la satire; c'est ce qui Ta obligé de traduire les Satires d'Horace en vers françois, qui ne sont pas partout polis , mais qui sont bien tournés en plusieurs endroits , et qui rendent presque toujours fort IBdèlement le sens de l'auteur ; enfin il a bien du feu ; mais il n'est pas toujours réglé , et son esprit l'emporte quelquefois un peu trop avant. J'appris qu'il avoit eu autrefois quelque galanterie avec Mme sa belle-sœur, lorsqu'elle étoit fille, et qu'elle avoit fini d'une manière fort bizarre.

C'étoit une fille d'une très-ancienne maison qui porte le nom de La Tour d'Auvergne, parente de M. de Bouillon et du maréchal de Turenne*. Outre sa noblesse, sa beauté la rendoit encore remarquable dans la province ; elle avoit la taille fort avantageuse, des yeux fort doux qui faisoient paroître que le cœur n'étoit pas inflexible ; le teint fort uni et fort blanc, et un certain air de qualité qui marquoit sa naissance. Je ne sais si c'est que nous étions prévenus de sa maison, mais nous trouvions qu'elle avoit quelque air de l'abbé d'Albret» et les yeux de Mlle de Bouillon. Son père s'étant tout à fait mésallié et l'ayant laissée , avec une de ses sœurs dont nous parlerons après , à une mère qui n'avoit

SUR LES GRANDS-JOURS DE i6G5. 7^

villes, elle ne se sentoit pas tout à fait du village. Comme die fut un peu avancée, elle vint à Clermont, où ayant vu les dames et s*étant trouvée aux bals et aux assemblées , elle connut qu'elle pounroit bien se faire à cette manière de vie , et sentit qu'il étoit bien doux de danser et de se divertir à la mode de la ville. Elle obligea sa mère à passer l'hiver et à lui permettre tous les divertissements innocents de la saison, me fut l'admiration de tout le monde, et plusieurs jeunes hommes furent touchés des charmes de cette beauté naissante. Aussi des cœurs plus délicats que des cœurs d'Auvergne s'y fussent pris. M. Begon, c'est ainsi que se nomme son beau-frère, fut un des premiers qui se déclara pour elle; il lui rendit tous les soins et toutes les assiduités qu'on rend à une mattresse. Il la suivoit partout où elle alloit, et lui témoignoit par ses regards les tendres sentiments de son cœur. Quoique l'étude et le naturel lui aient donné du talent à faire des vers, l'amour seul le rendit poëte en cette occasion. Il avoit deux ou trois choses qui lui donnoient grande approbation : son bien , sa conversation enjouée et sa poésie ; mais fl passoit pour un esprit un peu satirique, qui auroit mieux aimé perdre sa maltresse qu'un bon mot, et pour un cœur plein d'inconstance. H avoit déjà plusieurs fois changé d'inclination ; il se piquoit pourtant d'attachement pour celle-ci ; il lui faisoit des déclarations badines qui la divertissoient, et qui ne laissoient pas de lui dire en passant ce qu'il prétendoit. Enfin , un jour dans un bal il lui dit un peu plus sérieusement qu'à l'ordinaire : « Si vous voulez souffrir, madame, un homme qui soupire depuis longtemps pour vous, il peut vous offrir un cœur qui sera à vous autant que vous le voudrez, et qui brûlera d'une flamme éternelle. » Elle qui eût mieux aimé un mari qu'un amant , et qui se défioit un peu de la constance de celui-ci : « Ne parlons point d'éternité, lui dit-elle; je vous permets de promettre moins, et j'aorois tort de vouloir vous obliger à plus que vous ne me pouvez tenir. Aimez-moi tout le reste du carnaval , et faites

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cet effort sur vous-même , d'être un mois entier sans m'abandonner. » Elle disoit ces mots en riant, et lui, juroit que sa fidélité seroit éternelle, et qu'il vouloit l'adorer jusqu'au dernier soupir de sa vie. Il se rendit encore plus assidu qu'il n'avoit été; il lui écrivoit mille billets doux; il la menoit dans toutes les assemblées» et toute la ville attendoit le succès d'une passion si connue. Le jour du mardi gras , il lui donna le bal le plus superbe qu'il put ; jamais on ne vit tant de profusion et tant de passion qu'en cette rencontre. D la prit à danser plusieurs fois, il lui dit cent douceurs devant tout le beau monde qu'il avoit prié, et jusqu'à minuit on ne le vit jamais ni plus gai ni plus passionné. Mais tout à coup un laquais qu'il avoit laissé en sentinelle lui étant venu dire tout bas que la douzième heure étoit sonnée, U prit en même temps un air sérieux. Il lui tenoit une main et il la rejeta comme avec dépit ; il tenoit la coiffe de sa maltresse, et il la laissa tomber avec quelque espèce de mépris; et prenant un air fort indifférent : « Vous n'aviez demandé mon cœur que pour le reste du carnaval , lui dit-il , voilà le t^nps, voilà l'amour expiré ; » et tirant de sa poche un sonnet qu'il avoit préparé à cet effet , il l'exhorta de lire. Je n'eus pas la mémoire assez prompte pour le retenir tout entier. En voici quelques vers qui me sont restés :

Aimable liberté , te voilà de retour ;

J'entends noJnuit qui sonne , et voici le carême ,

Qui, tout maigre qu'il est, détruisant mon amour,

SLR LES GRANDS-JOURS DE i665. 79

pris de ce procédé , et lui , oubliant tout à fait qu'il eût jamais aimé , se mit à la fenêtre pour la voir sortir , et se plaignit de ce qu'il y avoit quelqu'un qui prtt la peine de la conduire. Cette bizarrerie la toucha , mais elle devoit connoltre l'humeur du personnage. Jamais cœiu* ne fut rendu et ne fut repris plus précisément. Son cadet prit sa place , et réparant cette légèreté par une constance de six ans , il l'a épousée. L'espérance d'avoir carrosse , d'être établie dans la ville et d'avoir beaucoup de biens , l'engagea à ce mariage; mais elle s'est trouvée un peu loin de son compte ; car les aiOfaires ayant mal réussi , et l'aîné s*étant marié, contre l'opinion de tous ses parents , elle se voit dans une famille où elle a un mari qu'elle n'aime pas beaucoup , et un beau- frère qui ne l'a pas beaucoup aimée. Elle s'est jetée dans une grande dévotion , et mène une vie fort retirée.

Ce n*est pas la seule infidélité qu'a faite le beau-frère , que de l'abandonner sans retour. Il fut ensuite amoureux d'une demoiselle qui est la Sapho de ce pays , et qui est assurément l'esprit le plus fin et le plus vif qu'il y ait dans la ville. Elle étoit aimée par tout ce qu'il y avoit de beaux esprits. Les esprits ont leurs liaisons , qui font bien souvent ceBes du corps. M. Pascal , qui s'est depuis acquis tant de réputation , et un autre savant , étoient continuellement auprès de cette belle savante. Celui-ci crut qu'il devoit être de la partie , et qu'on ne pouvoit passer pour bel esprit qu'en aimant une dame qui en avoit , et qui étcnt aimée par des gens qui passoient pour en avoir. Il prenoit donc le temps que ces deux rivaux n'étoiént plus auprès d'elle, etvenoit faire sa cour après qu'ils avoient fait la leur, croyant qu'il ne falloit jamais laisser une belle sans galants, la tenir toujours en haleine, et ne pas lui donner le temps de respirer en repos. 11 arriva que ces trois amants étant un jour en compagnie , on vint à parler de cette dame , et que chacun ayant dit très-précieusement qu'elle méritoit

80 MÉMOIRES D£ FLLCHIEM

d*étre d'un plus beau siècle que le nôtre , et que ce n'^it pas une fille du temps, ce substitut de ces deux autres amants fît un sonnet dont le sens étoit que cette beauté n'étoit plus de ce temps, et que.... , dont elle fut si offensée qu'elle ne le voulut voir de longtemps. Il se raccommoda par un autre sonnet , car il conmiençoit et fijiissoit toujours ses amours par un sonnet ; mais il se brotiilla encore une fois par quelque médisance dont il étoit auteur ou complice. Ainsi , il y a huit ans qu*ils ne se sont tus ; nous les avons remis bien ensemble , la demoiselle protestant toujours que c'étoit un esprit agréable, mais dangereux.

Les dames qui yenoient nous rendre visite , n*ayant pas grand entretien d'ailleurs , prenoient plaisir de nous raconter les histoires de leur ville , et faisoient successivement la confession de Tune et de l'autre. Le temps étoit si mauvais depuis que j'étois arrivé à Clermont , qu*après quinze jours je ne connoissois pas encore le soleil du pays. Je crois qu'il en étoit de même à Paris ; car conmie c'est ici le pays des expériences , on a observé qu'il n'y a que cette différence , que le beau ou le mauvais temps vient ici régulièrement un jour plus tard , ce qui peut venir de la différence des degrés d'élévation. La maison où nous étions étoit assez vaste , mais peu commode pour tant de monde. D n'y a pas de chambre pour la nécessité , il y a de la superfluité en salles. C'est l'usage de la ville d'avoir par toutes les maisons des salles d'une grandeur prodigieuse qui puissent fournir au bal , et à danser les bourrées d'Auvergne dans toute leur étendue ; mais nous avions l'avantage de voir du plus haut étage de la maison une fort agréable campagne et des montagnes en éloignement qui font une belle perspective. Ce qui me troubloit dans ce logis étoit une fontaine qui jaiUit dans un jardin du voisinage , et qui fait en tombant un petit bruit si semblable à la chute de la pluie , que je ne savois plus où j'en étois.

II se faisoit dans mon imagination une confusion d'espèces : lorsqu'il pleuvoit, je croyois que c*étoit la fontaine, et fétois bien surpris lorsque je me voyois arrêté dans le logis ; lorsqu'il ne pleuvoit pas, je croyois que c*étoit la pluie que j'entendois , et je n'osois aller en ville. Ainsi , la crainte et la surprise me rendoient solitaire en dépit de moi. Je prends plaisir quelquefois de voir de ma chambre blanchir les montagnes, et regardant les neiges du coin de mon feu , j*étois ravi d'être bien chaud et de voir l'hiver à deux lieues de moi , car c'est ici la coutume de le voir un mois avant qu'on le sente. Enfin, après deux ou trois jours de pluie, étant ennuyé d'être si longtemps reclus, j'allai par hasard à l'église des pères jésuites.

Je vis une grande afduence de peuple , un autel fort paré , où l'on avoit exposé le saint sacrement , tout le tour tapissé comme pour quelque solennité joyeuse ; des prêtres revêtus de blanc, et des jésuites qui les suivoient en beaux surplis, s'étant rendus proche de l'autel, me donnoient l'idée de quelque fête glorieuse, et j'attendois qu'on entonnât quelque hymne joyeux ; mais je fus bien surpris d'entendre chanter le De proftmdis. Je croyois qu'il falloit quelque chose de plus lugubre pour ces sortes de dévotions, et que la piété envers les morts devoit être accompagnée de deuil. Je ne trouvois pas à propos qu'on se souvint si gaiement de ses parents morts ; qu'on fit une fête de joie d'une cérémonie de tristesse, et qu'on dût être en habit blanc quand on prioit pour les ftmes qui sont dans des demeures ténébreuses, et que toute l'antiquité a appelées des ombres. Il me sembloit qu'on ne devoit point chanter des hymnes de gaieté pour des âmes qui pleurent dans le purgatoire : et , pour m'informer de la qualité de cette fête, lorsque le chant fut achevé, je tirai à part une bonne dame que j'avois déjà vue, et, au hasard de troubler un peu sa dévotion, je lui demandai quel étoit le sujet de l'établissement de cette fête. Elle me répondit que

82 MÉMOIRES DE FLÊCBIER

c'étoit une indulgence que les bons pères avoient obtenue du pape, avec qui ils sont fort bien, pour faire sortir les imes du purgatoire. Qu*on n*avoit qu*à visiter l'église ; qu*à peine y étoit-on entré, que les morts sortoient du lieu de leur prison. Qu'outre les bulles des papes , il y avoit des visions qui rendoient la chose authentique , qu'une de ses voisines qui est fort âgée, et qui dit tous les jours l'office des morts , les sept psaumes et cinq fois le Libéra^ avoit mérité de voir les âmes qui étoient délivrées de leurs peines par les prières de tant -de boniie3 dames , passer en file comme des nuages lumineux vers le sommet du Puy-de-Dôme , et laisser une trace de lumière qui est la marque de leur gloire. Je la remerciai de son avis, et ne m'étonnant plus de la joie qu'on témoignoit , puisque c'étoit conduire des malheureux dans la gloire avec des cantiques de triomphe, je sortis de l'église après avoif donné quelque temps à ma dévotion ; et ayant rencontré un honnête homme de .ma connoissance, il me jeta sur le discours de cette indulgence , et me fit le conte de son établissement. Outre qu'il étoit de Clermont, il étoit encore janséniste, qui sont deux points d'inimitié irréconciliable contre les jésuites.

« Les jésuites , me dit-il , ont été établis à Montferrand et y ont tenu le collège , jusqu'à ce que , se trouvant trop solitaires et voyant que k cour des aides avait été transférée à

politique. Ils implorèrent la même faveur pour s'établir, qu'ils implorent pour détruire ceux qui les choquent ; ils obtinrent donc des lettres de cachet, et intéressèrent Tautoritë du roi. Ils furent installés à Clermont par l'intendant de la province et par un huguenot qui leur avoit prêté son carrosse, et ouïrent pour premières acclamations les murmares de toute la ville. La vigilance des magistrats et le raisonnement du cocher de l'intendant contribuèrent fort à arrêter les violences d'un peuple ému et prêt à faire sédition : les magistrats criant d'un côté qu'il ne faUoit pas résister à l'autorité du roi, qu'on feroit des députations et des remontrances ; et le cocher criant de l'autre qu'ils n'avoient pas de quoi se plaindre, qu'ils pourroient à l'avenir vivre avec plus de licence qu'auparavant, qu'ils auroient dans leur TÎlle des gens tout prêts à les absoudre. Ils chassirent avec fioloice ceux qui avoient le soin de l'instruction de notre jeunesse y et voulurent instruire nos enfants malgré nous. Pour gagner le peuple et arrêter les murmures des bonn^B femmes qui, comme vous savez, par le droit de leur sexe et parrautorité que leur donne l'âge, font bien plus de bruit que les autres, ils firent valoir cette indulgence et choisirent le troisikne dimanche du mois pour célébrer cette fête. Mais les cannes qui sont leurs voisins se plaignirent qu'on leur ôtoit toute la dévotion de leur confrérie, que leur scapulaire seroit déserté , qu'ils avoient tous les droits d'ancienneté, que c*étoit d'abord trop entreprendre, et qu'il (Uloit un peu Bénager ses voisins. Cette raison de voisinage eut plus de yiÉToir sur l'esprit de ces bons pères que toute autre, et |ov n'avoir point d'ennemis à leur porte, ils changèrent %r fête au premier dimanche ; mais ce jour étant encore pris par une paroisse de la ville, le curé qui étoit homme iâé,et qui aimoit que toutes choses fussent dans Tordre, se plaignit ouvertement, et monta en chaire, alléguant les conciles en faveur de la paroisse et faisant grand bruit contre les usurpateurs de ces fêtes. Cela fit que l'indulgence fut

remise au second dimanche. Les cordeliers en ont murmuré; mais quelque droit de préséance qu'ils eussent, et quelques bonnes voix qu'ils aient pour se plaindre aussi haut que les autres, on a jugé qu'il ne falloit point tourmenter la société ni traîner de dimanche en dimanche leur confrérie. C'est pour cela qu'ils se sont arrêtés au second, et qu'ils font aujourd'hui les cérémonies que vous avez vues. »

Cet honnête homme, qui, comme j'ai appris depuis, est un des chefs du parti de province et fort avant dans la ligue de Port -Royal, me fit coimoltre qu'il avoit été des principaux à s'opposer à la translation de ce collège, et que s'il eût été bien secondé, les affaires seroient allées bien autrement. Je l'interrogeai sur l'état du parti de saint Augustin, et j'appris de lui que M. l'évêque , qui n'est pas théologien, et bien loin de là, étoit fort zélé contre la saine doctrine, et qu'une fausse complaisance pour les jésuites qui l'oflt gagné, et une malheureuse reconnoissance pour la reine mère qui l'a fait évêque , l'avoient tourné du côté des molinistes ; que tout le clergé qui étoit fort ignorant avoit donné dans ces sentiments , comme les plus communs et les mieux reçus à la cour ; mais que les honnêtes gens et les savants de la ville ne s'étoient point laissé corrompre, et qu'ils aimoient la vérité ; qu'il y avoit eu un chanoine régulier de saint Augustin qui avoit bien soutenu l'honneur des saints pères, et que,

qui est toute suspendue en l'air ^t prête à s'abtmer sans eux; qu'il ne veut rien acheter de tout ce qui vient de Maringues, parce que les huguenots y ont un prêche ; mais quelque horreur qu'il ait pour les calvinistes, il tient les jansénistes encore plus damnés; jusque-là que voulant convertir un gentilhomme qui lui disoit qu'il seroit janséniste, s'il se rendoit catholique, il lui répondit qu'il valoit mieux rester où il étoit. Il s'oflfre de mettre la main au feu pour confirmer rinfaillibilité du pape, et croit absolument qu'elle ne brûleroit pas ; il ne parle que de massacrer tous les ennemis de l'infaiUibilité, et il a tenu les Messieurs des Grands- Jours pour hérétiques, parce qu'ils ont ordonné qu'il y auroit des marguilliers dans chaque paroisse; ce qui est, à son avis, oitreprendre sur la juridiction spirituelle et ruiner la doctrine de Molina. L'entretien de cet homme me divertit fort. Mais revenons aux nouvelles des Grands-Jours.

Tout le monde avoit cru qu'on ne tenoit les Grands-Jours q[ue pour arrêter les oppressions et pour punir les violences delà noblesse, mais on fut bien étonné, quand on ou'it dire qu'ils venoient de donner un arrêt pour la réformation du dergé% et que M. Talon venoit de faire un des coups des plus hardis et des plus heureux qu'il ait jamais faits contre les ecclésiastiques et les communautés religieuses , en faisant casser d'un seul coup tous leurs privilèges. Cet homme, redoutable à tous les états, représenta, avec son éloquence sé?ère, les abus de l'état ecclésiastique, par le peu d'assiduité des chanoines, le libertinage des monastères déréglés et des religieux qui se prétendent exempts de la juridiction épiacopale, le désordre et scandale des religieuses de la campagne, et mille autres choses qu'il nommoit par des Qoais assez désobligeants et capables d'émouvoir les juges. D eut tout le succès qu'il espéroit, et trouva ou rendit tout

1. Le Journal de Dongoit (fol. 11 3- 138) donne tous les articles de cette ordoonaDce arec une longue discussion sur le droit qu'avaient les magistrats d*inter?enir dans la discipline ecclésiastique.

le monde si révolté contre le clergé, qu'on ordonna pai^ arrêt qu'il y auroit des juges qui visiteroient tous les bénéfices, pour voir les réparations qui y sont à faire, et y contraindre les bénéficiers par la saisie même de leurs revenus; que les supérieurs des monastères établis depuis trente ans seroient tenus de rapporter, dans quinze jours, les lettres patentes de leur établissement, avec la vérification, à peine de suppression de leurs maisons et communautés ; que les monastères ou communautés ecclésiastiques seroient tenus de faire voir leurs acquisitions depuis dix ans, et les lettres d'amortissement obtenues, sous peine de quitter et perdre leurs, acquisitions ; que les chanoines seront obligés de m trouver tous les jours , selon les décrets , aux trois grandes heures de matines, la grand'messe et vêpres; leur défend d'en sortir sans permission de celui qui préside au chœur que tout le service ne soit achevé, et plusieurs autres choses; que les séculiers et réguliers seront justiciables de Févêque, et répondront devant lui de leurs crimes et scandales ; que les monastères des religieuses qui ne gardent pas la clôture seront renfermés; qu'elles auront un an pour cela, après quoi défense de prendre des novices , si elles n'ont satisfait à l'arrêt, suivant l'ordonnance de Blois; que le nombre des prêtres qui composent des conununautés sera réduit par l'évêque, selon la possibilité de leur revenu, ainsi que le nombre dos chanoines, où les distributions ne suffisent pas

visiter les églises et les tabernacles dans les maisons religieuses j cassant tous les privilèges et exemptions prétendues par les religieux et les chapitres.

Les sentiments furent différents sur cet arrêt : les uns trouvoient que M. Talon avoit eu trop d'autorité dans la compagnie, et qu'on avoit un peu excédé le pouvoir de leur commission ; que les conciles provinciaux n'en faisoient pas tant, lorsqu'ils avoient pouvoir de s'assembler; qu'il ne falloit pas d'abord casser tous les privilèges; qu'ils dévoient faire les juges , sans faire tant les réformateurs , et punir les crimes des nobles, sans s'amuser à régler les chanoines et les religieux. Les chapitres et les communautés ^ religieuses murmuroient de cette réformation, alléguoient des bulles et des privilèges, et se plaignoient qu'on étoit janséofete dans les Grands-Jours, et qu'on n'y tenoit point d'infaillibilité du pape K Les autres, au contraire, trouvoient qu'il falloit commencer par la réformation de la discipline ecclésiastique; qu'on ne sauroit assez étendre la juridiction desévéques, ni favoriser assez les curés, qui sont, ceux qui OQt plus d'autorité et qui sont les plus chargés dans l'Église; ils alknent encore jusque dans les secrets de la cour, et croyoient qu'il y avoit eu des ordres secrets du roi pour ces ordonnances. Ils faisoient une affaire d'état de cet arrêt; les desseins qu'on a de réformer toutes choses leur faisoient soupçonner que ce ne fût une démarche qu'on leur fît faire pour en faire un règlement plus général. Plusieurs des juges mêmes étoient dans cette opinion quand ils opinèrent. Les opinions étoient ainsi partagées dans le public ; mais on remontroit à la cour qu'il y avoit des choses qu'il fanoit réserver au roi, et qu'il y avoit des ordonnances un peu trop hardies , trop nouvelles et trop générales , et l'assemblée du clergé murmure encore du règlement des portions congrues qu'on assigne aux curés. Tant il est vrai

I. Telle est la leçon du manuscrit de Clermont; il faudrait peut-être lire fv'M M'y tenait point compte de VinfailHhHHé du pape.

88 MÉMOIRES DE FLËGHIER

que chacun suit sa passion et ses intérêts dans rétablissement des choses même importantes pour la discipline. M. le président et M. Talon vouloient cet arrêt encore plus fort qu'il n'a été donné. M. le président ne goûta pas les diilicultés ni les scrupules de H. Hébert et de quelques autres qui appréhendoient que la cour ne fût pas tout à fait de cet avis. M. Talon donna sa réponse, M. le président la mit entre leg mains de M. Nau, qui l'expédia brièvement, et le lendemain il rapporta cet arrêt tout dressé. M. le président l'appuya de toute sa force *.

On diroit que M. Talon est le plus grand réformateur des âyiaQds-Jours , et qu'on ne sauroit rien ajouter à sa sévérité et à son humeur de législateur ; il est pourtant vrai qu'il y a une personne plus entreprenante , plus jalouse de l'ordre et de la discipline, et plus agissante que lui; c'est Mme ihlon \ sa mère, à laquelle il doit l'honneur, en quelque manière. On savoit bien qu'elle faisoit autant de lois, et ({n'elle donnoit autant et d'aussi sévères conclusions dans son domestique , que M. son ûls en donnoit pour les affaires du palais, et qu'elle avoit eu même autant de rigueur contre ses amours *, qu'il en a lui-même contre les crimes des aobiaés; mais on ne savoit pas qu'elle fût aussi hardie dam-kf affaires publiques ; et n le roi eût su son humeur réformatrice , il auroit pu lui expédier une commission particulière pour les Grands-Jours. Elle fut à peine arrivée à Clennont,

conseils et des bons avis que lui donnoit M. Nau, homme fort expérimenté en ces matières, pour y procéder avec ordre, elle se fit apporter tous les poids de la ville , ceux des marchands, ceux des orfèvres, ceux des bouchers; les examina les uns après les autres, et comme elle a Tesprit fort pénétrant, elle découvrit bientôt qu'il y avoit du défaut et de la tromperie dans l'usage des poids et des mesures, et fît connottre à tout le monde que la livre de Clermont n*avoit que treize à quatorze onces , au lieu qu'elle en a seize partout ailleurs. Cette injustice qui surprend les étrangers, et qui confond Tordre de leur dépense, lui donna si mauvaise opinion de la ville, qu'elle ne l'a jamais aiméff depuis, n est vrai qu'elle fit grand bruit et qu'elle voulut réformer cet abus, qu'elle trouvoit d'autant plus considé^ rable qB*il étoit de conséquence pour tous les jours; mais il est si bien établi , qu'il eût fallu renverser toutes les coutumes du commerce , et ruiner toutes les lois de leur trafic particulier. Il fallut donc se contenter de diminuer du prix des choses, à peu près autant qu'on en diminuoit du poids, par des règlements qu'elle voulut faire publier. Elle entre- Usaaà tous ceux qui la venoient voir, de cette affaire , et pnoeît toutes les dames à témoin du so^i qu'eOe avoit de la justice distributive. Mais comme elle vit qu'oti ne prenoit à cceur une affaire de cette importance, elle résolut de laisser à chacun la liberté de faire sa dépense , et ne voulant point donner mauvais exemple, ni passer pour mauvaise ménagère comme les autres , elle se faisoit apporter chez elle tout ce qu'elle achetoit, et le pesoit à sa manière, quelque remontrance que lui pussent faire les marchands qui, par la crainte de l'autorité du fils et de la colère de sa mère , subissoient les lois qu'on leur imposoit.

Cette première réforme qu'elle voulut introduire fut comme un essai de celles qu'elle devoit entreprendre pour l'exercice de la charité des dames , et pour le soulagement des pauvres. EBe établit des assemblées dans les paroisses sur l'exemple

90 MÉMOIRES DE FLÉGHIER

de celles de Paris, et convoqua toutes les femmes de qualité de la ville; et parce qu'il s'étoit glissé une certaine opinion parmi elles, qu'il falloit avoir passé cinquante ans pour avoir séance dans ces compagnies de piété, elle représenta qu'on pouvoit être charitable étant plus jeune; que pour être un peu plus belles et plus enjouées, elles n'en dévoient pas être moins vertueuses ; qu'il étoit beau de voir qu'une dame qui alloit au bal , ne refusoit pas de venir aux hôpitaux, et qu'après avoir dit en riant des douceurs à ses galants, elle venoit parler sérieusement des nécessités de la paroisse et des moyens de faire subsister ceux qui sont pauvres ; qu'enfin tout âge étoit propre à la dévotion comme avoit dit saint Augustin, et qu'il falloit corriger ce désordre. Pour cet effet, elle pressa Mme de Gaumartin la jeune * de se trouver à l'assemblée , afin de convaincre les esprits par son exemple, et de montrer qu'on n'excluoit pas la jeunesse de ces sortes de consultations charitables. On s'assembla donc dans une salle qu'on avoit choisie pour cela, et M. le curé et les dames ayant pris leur place, et le curé ayant vouhi dire quelques mots d'exhortation, et se trouvant un peu embarrassé , Mme Talon prit la parole, et après avoir fait elle-même un petit discours à sa façon, pour persuader qu'il falloit se régler §ur l'ordre observé à Paris, elle finit par une figure de rhétorique qui émut toute cette pieuse troupe , et fit qu'on travailla à faire des règlements.

fois plus d*ambition sous ces apparences de modestie, et qu'elle avoit oui dire à M. son fils que le pape n'étoit pas plus humble pour s'appeler serviteur des serviteurs de Dieu. Elle donna ses conclusions, et dit qu'on l'appelleroit supérieure , selon l'usage de Paris , et non pas servante. On élut ensuite une trésorière qui garderoit les aumônes et qui tiendroit le coflre des charités , qui n'excèdent jamais la somme de deux ou trois écus; mais Madame trouva qu'il falloit qu'il y eût de Tordre dans la distribution de cet argent, et que, pour ne laisser pas trop d'autorité à la trésorière, il falloit que le coffire fût fermé de deux clefs , et que la supérieure en eAt une; que ce n'étoit point par aucune défiance, mais pour se conformer aux établissements de Paris , ce qui étoit sa raison plus forte et plus ordinaire. La dernière élection lut celle d'ime dame qui eût soin de la distribution, et parce qu'on ne trouve pas ici des sœurs grises, elle expliqua tous les devoirs de cet emploi, le curé ne faisant que louer la providence de Dieu d'avoir suscité une personne de cette Tertu et de ce mérite à son église. Quand ces offices furent assignés, elle fit lever les officières l'une après l'autre, les iustruisit gravement de tous leurs devoirs, donna des règles à la supérieure, exhorta la trésorière, et s'arrêta particulièrement à donner des leçons à l'économe. Elle lui disoit de quelle grandeur devoit être la marmite de la charité, la quantité d'eau qu'il falloit mettre dedans, et cent autres belles choses qui concemoient son emploi. « Vous, vous, madame, lui disoit-elle d'une manière pleine d'instruction et de piété, vous êtes choisie pour nourrir les pauvres qui sont les frères de Jésus-Christ, et qui sont les nôtres ; vous imitez plus particuUèrement que les autres Notre-Seigneur dans le sacrement de l'eucharistie, qui se donne à nous en nourriture, selon que j'ai ouï dire à un bon père capucin dans une exhortation qu'il faisoit à une assemblée des dames de notre paroisse ; pour mériter devant Dieu toutes les récompenses de votre emploi, vous devez vous étudier à savoir

faire un bon potage , aux moyens de Téclaircir, s'il est trop épais, en y mettant de Teau plusieurs fois, ou de Tépaissir, s'il est trop clair, en y mettant cinq ou six œufs. »

Cependant il se faisoit tard, et les dames commençoient à s'ennuyer ; cela l'obligea de finir et de donner le bonsoir à la compagnie , après avoir ordonné cpi'on rapportât la semaine d'après le papier de la dépense que l'on auroit faite. Tous ses ordres furent exécutés ponctuellement, et à l'assemblée d'après, l'économe apporta le rôle de la dépense qu'elle avoit mise en écrit selon l'ordonnance. On ne sauroit croire la joie qu'en eut Mme Talon. Elle loua Dieu de ce commencement de réforme, tira mille bons augures pour l'avenir, et dit que c'étoit là la plus belle écriture qu'elle eût vue, quelque barbouillée qu'elle fût, et que rien n'avoit jamais tant récréé sa vue que ce blanc et ce noir qu'elle apercevoit sur ce papier. M. le curé voulut dire quelques mots d'exhortation, mais il ne put jamais obtenir silence de cette troupe tumultueuse. Il commença son discours en ces termes : Parci après, mesdames, et comme il ne fut pas écouté, Parci après, reprit-il d'un ton plus haut...; mais le murmure des dames supprima sa voix, et l'obligea de redire encore une fois, Parci après , et de se taire. Il n'y eut que Madame qui put obtenir une favorable audience, laquelle examina la dépense, et ayant interrogé l'économe, qui étoit une dame de qualité de la ville, sur la distribution

parler de qudque temps; mais ayant enfin recueilli ses esprits, elle fît voir qu'elle avoit encore employé davantage, et qu'on lui étoit redevable de plus de dix sols. Mais elle ne fut pas écoutée, et Ton Tassura qu'elle se trompoit; mais toutes les dames en furent si effarouchées qu'on croit que rassemblée sera déserte à l'avenir, et qu'il faudra des citations d'autorité pour les faire revenir.

Non-seulement elle entreprend les dames, elle veut même réformer les religieuses qu'elle va visiter et sur lesquelles elle prend tous les droits d'abbesse. Son premier exploit fat contre les religieuses de l'Hôtel-Dieu dont on lui avoit bit de grandes plaintes. Ceux qui ont fondé l'Hôtel-Dieu pour le soulagement des pauvres malades ont laissé du revenu pour l'entretien de plusieurs personnes et une place d'une assez grande étendue pour les loger. Le dessein ^ du bitiment étoit assez bien pris pour le lieu, et comprenoit deux corps de logis capables de loger bien du monde. Soit (joe l'argent manquât au dessein, ou que le nombre des pauvres ne fût pas grand, on fit élever une partie de la maison, et le plan demeura imparfait pour l'autre, et Ton n'y fit que marquer les endroits et jeter quelques fondements. Les religieuses de l'Hôtel-Dieu, établies à Loches, euroit vocation de venir assister les misérables de cette ville, et en détachèrent deux de leur maison pour venir Éûre une colonie de charité. La ville les reçut avec bien de la joie, et on espéra d'abord beaucoup de fruit de leur soin et de leur piété ; mais on a reconnu dans la suite du temps qu'elles ont plus travaillé pour leurs intérêts que pour ceux des pauvres, et qu'elles ont plus acquis de bien qu'elles n'ont soulagé de maux. Comme c'est l'ambition ordinaire de ces communautés d'étendre leurs droits et d'augmenter leur nombre et leur bâtiment, elles tâchèrent d'attirer des filles et de se multiplier insensiblement. 11 fallut avoir un

1. Le manuscrit porte dessein et non dessin. Il s'agit Ici, en effet, du projet de faAiiment et non du dessin proprement dit.

94 MÉMOIRES DE FLÉCUIER

logement conforme à leur famille, et trouvant la place où Ton avoit déjà commencé à bâtir, elles s'en servirent sans ordre, et firent des logements pour des religieuses où le fondateur avoit voulu faire loger des pauvres. Lonqa'elles se virent assez puissantes pour se soutenir par èUeiHnémes, et que la supérieure, qui est une fille hardie et hautaine, se vit appuyée par les principaux de la ville dont elle avoit reçu des filles à profession, elles négligèrent la charité, et s'appliquèrent à leur profit particulier. Tout le secours qu'on tiroit d'elles, c'étoit qu'elles jetoient tous les matins de l'eau bénite aux malades et qu'elles nettoyoient leurs chambres légèrement. Quoiqu'il y eût des filles très-habiles pour le soulagement des maladies et pour toutes les opérations même de la chirurgie , elles n'en faisoient aucune fonction ; elles ne vouloient point soufOrir que les administrateurs prissent connoissance de leur emploi, et demandoient un prix si excessif pour fournir des remèdes qu'on avoit été obligé de s'en fournir d'ailleurs. Le nombre de leurs religieuses excédoit le nombre des pauvres ; enfin elles ne servoient qu'en apparence, pour avoir le prétexte de leur établissement.

Quelques personnes de piété voulurent entreprendre de réformer cet abus et se déclarèrent contre elles; mais ils furent excommuniés par M. l'évêque qui étoît prévenu pour elles, et les Grands- Jours se tenant ici, on en fit plainte.

état, et dans ksgpielles elles exposoient que, par vœu et par profession , elles s^étoient obligées de s'appliquer entièrement au soin des pauvres et d'employer leurs personnes, Itt biens qu*elles peuvent acquérir, et leur dot même au aervice des hôpitaux. Cette dame leur fît connottre que leur condiiite étoit très-éloignée de leur institut , puisque, bien loin de donner le leur, elles employoient celui des autres à leurs usages ; qoe c'étoit un sacrilège de pervertir les desleins des fondateurs, et de se servir de ce qu'on a consacré pour les nécessités publiques. Elle ne se contenta pas de ces remontrances, elle prit quelques personnes avec elle, et pria M. Nau de l'accompagner à la visite qu'elle alloit faire de ce monastère. Elle fît d'abord venir toutes les religieuses, leor fit plusieurs interrogations qui les troublèrent un peu , et les embarrassa si fort qu'elles ne savoient plus ce qu'elles disoient. Elle voulut apprendre le nombre des religieuses et n'en sut jamais tirer une réponse précise. L*une répondoit que c*étoit à la supérieure de le savoir ; l'autre disoit qu'elles ne se comptoient point dans ce monastère ; il y en eut une qui dit qu'il y avoit autant de religieuses qu'il y avoit de lits dans la maison. On entra dans les chambres , tout y étoit fort propre, tout bien bâti et bien orné ; une boutique aussi bien fournie qu'aucune boutique d'apothicaire de Paris, et toutes choses en si bel ordre qu'on n'auroit qu'à les louer, si elles avoient soin de leurs fonctions principales. EDes ne vouloient point qu'on sût le nombre des sœurs, et, parce qu'il eût paru par celui des chambres habitées , elles eo avoient fait tirer les lits et les meubles pour faire croire qu'elles n'y logeoient point ; mais M. Nau qui est homme de hoù sens, et qui sait toutes les chicanes, découvrit la ruse et pénétra jusqu'à l'endroit où Ton avoit caché ces ameu- Uements. Cette visite finit par des corrections assez aigres, et l'on ne sait encore ce qui doit arriver de cette affaire*.

Voy.ilppeiidii», n»XVl.

Mmesde La Feuillade que j'avois rencontrées à Vichy, où elles prenoient les eaux , m*obligea d'aller passer la fête h Riom avec M. le lieutenant, qui est un homme d'esprit, de mérite et de probité , qui rend la justice avec toute l'équité qa*<Mi peut souhaiter, et qui soutient les lois par son autmité et par son exemple. Il m'avoit recueilli un petit auditdre choisi, et s'étoit piqué, par bonté, de me faire voir bonne et belle compagnie. Il m'avoit si bien prêché auparavant que j'eusse prêché moi-même, qu'on voulut bien avoir quelque bonne opinion de moi sur sa parole. Je prêchai donc; je passai quelque temps en conversation avec les dames religieuses et quelques autres dames qui étoient venues goûter des fruits du sermon ; et , après avoir encore fait un tour de promenade , j'allai passer quelques bons moments chez Mme de Brion, dont la conversation est si agréable, si pleine d'esprit , et si judicieuse , qu'on ne la quitte jamais qu'avec regret.

Le lendemain, j'employai toute la matinée, selon l'usage de l'Église , à penser à mes amis morts , et h leur rendre ces pieux devoirs que la charité chrétienne exige de nous pour notre consolation et pour leur repos. Ce fut dans l'église des Cordeliers, qui est ce jour-là d'un grand abord, que je fis mes prières. Je ne vis jamais dévotion plus tumultueuse que celle que l'usage a introduite et que la pradence devroit abolir. On voit plus de vingt cordeliers, di«

très sont priés de l'autre côté, et font comme un écho déambulatoire qui répond aux premiers. Cependant deux Tdx sortent d'un autre endroit, et l'on n'entend que chant lugubre par toute l'église. Les premiers achèvent lorsque les derniers commencent; il y en a de plus ou de moins iTancés, et cela fait à la vérité un peu de confusion. Ce que f admire, c'est que ces bons pères sont si préparés à oda qu'à la moindre aumône qu'on leur présente, au moindre mot qu'on leur dit, au moindre signe qu'on leur fait, ils entonnent leurs prières de commande à qui mieux mieux , cependant que les autels sont chargés d'oifrandes et de pain et de vin. Ce qui m'étonna davantage , ce fut que je vis un bon frère au milieu de l'église , qui vendoit du vin aux bonnes fenunes pour leurs oblations , et qui faisoit un trafic de vendre et d'acheter que l'Évangile n'approuve pas. Je voulus dire ce que j'en pensois , mais on m'avertit que c'étoit une coutume établie , et que le peuple feroit sédition ]dotôt que de la perdre. Une autre persécution qu'on souffre ce jour-là , c'est celle d'une infinité de petits enfants et de petites filles qui viennent interrompre votre dévotion, et TOUS exiiortent d'acheter un De propwndis ou les sept psaumes de la pénitence de David ; ils mettent les prières à bon marché, et pour un sou on leur fait bien tourner des feuil- Jib. J'en avois la tête si rompue, qu'après avoir dîné chez r Ibne de Brion et passé quelque temps en conversation , je partis pour Effiat, qui est une belle maison , où j'avois appris que Mme de Caumartin s'étoit arrêtée à son retour de Vichy.

Les Messieurs des Grands-Jours, qui s'étoient dispersés la îeille de la fête, se réunirent deux jours après, et travaillèrent comme auparavant. Dans la première audience, ils jugirent une cause assez célèbre, que deux avocats de Riom plaidèrent aussi bien que le pouvoient des gens nourris dans h province, qui ne manquent pas d'esprit, mais qui n'ont pis le tour ni la politesse de Paris, et de qui l'on peut dire,

comme Messala * disoit de Tite Live*, qu'ils ont encore l'air de leur pays, et qu'ils font bien connoître qu'ils sont de Riom et de Clermont. Voici le sujet du procès : les chanoines réguliers' de Saint-Augustin, qui ont plusieurs maisons en ce pays, ont un droit de domination fort particulière dans un certain endroit du pays de Combrailles *, par lequel ils ont des sujets esclaves et dépendant d'eux en toutes manières. Les coutumes écrites de ces provinces, l'usage et la longue possession les autorisent; mais il semble que la charité chrétienne et les règles de la douceur évangélique sont fort contraires à cette servitude personnelle , qui consiste à ne pouvoir point sortir du lieu de leur habitation, sans la permission des seigneurs, à n'être pas libres dans la disposition de leurs biens , les seigneurs étant leurs héritiers au préjudice de tous les parents collatéraux, et à mille autres redevances fort onéreuses •.

Quelques-uns voulurent s'exempter de cette sujétion, et demandèrent la liberté avec instance. Ils avoient quelque raison en ce qu'ils étoient nés d'un père Ubre, et qu'ils prétendoient que la condition se tiroit de celui qui étoit le premier dans la famille et le principal auteur de la naissance, et que le malheur qu'ils avoient d'être sortis d'une mère esclave ne devoit point faire de conséquence pour leur état ; que quand il n'y auroit aucune prééminence du

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