‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jours d'Auvergne en 1665 (volume 2)Chapitre 31 sur 98 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

six voix à la mort; mais tout le reste fut pour elle, et.se contenta de la condamner au fouet, à la fleur de lis et au bannissement. Les juges mêmes s'étonnèrent après de leur douceur, et avouèrent eux-mêmes qu'il y avoit un certain hasard dans les jugements, qui, je ne sais par quel mouvement, anime ou relâche l'esprit des juges, et sauve quelquefois des criminels et condamne des misérables.

On jugea le même jour une plainte de M. GrifTet, médecin de Bourbon, contre un baigneur qui, par une témérité sans exemple, avoit osé se révolter contre lui. Il n'est point d'art plus souverain que la médecine ; elle ordonne avec autorité tout ce qu'il lui plaît, et menace de mort ceux qui refusent d'obéir à ses ordonnances. Tous les malades sont ses sujets, et tous ceux qui veulent vivre reconnoissent son pouvoir et révèrent ses ordres. Aussi il n'est rien de plus glorieux qu*un médecin qui prétend qu'on lui doit honneur par un précepte de l'Écriture * , et qu'il est nécessaire à la république. Les baigneurs de Bourbon qui n'ont pas l'esprit de juger des choses, et qui n'ont pas lu par malheur les livres delà Sagesse, n'avoient pas cette soumission d'esprit et cette obéissance aveugle pour leur maître. Ils croyoient que leur science étoit indépendante de celle d'Hippocrate et de Galien, et qu'ils savoient aussi bien les règles du bain que M. Griffet et M. Delorme. Ce dérèglement parut si étrange que ces Messieurs jurèrent par Esculape qu'ils les rangeroient bien à leur devoir ; ils le firent avec beaucoup de chaleur, et depuis ils n'ont vu que des baigneurs soumis. Mais fomme ces soumissions contraintes ne sont pas éloignées de la révolte , et qu'une domination violente trouve quelquefois delà résistance, il s'en trouva un qui ne porta pas tout l'honneur qu'il devoit à M. le médecin, et qui se doit réparer par toute sorte de voie. L'occasion se présenta bientôt de venger l'injure reçue en vengeant les intérêts publics; et

1- Ce précepte se trouve dans V Ecclésiastique , chap. xxxyiii , 1 : « Ho- «non medicum propter necessitatem ; etenim illum creavit Altissimus. p

quelque personne qui prenoit le bain s*étant évanouie entre les mains de ce baigneur révolté, il fallut lui faire de grandes leçons et le menacer d'un ton bien grave ; mais il n*eut pas assez de vertu, et s'échappant en paroles, il appela H. Griffet dne de médecin. Toute la faculté de Bourbon, qui réside en lui, en fut scandalisée, et lui fit procès devant Messieurs des Grands-Jours, qui, pour l'exemple et pour la satisfaction d'un médecin dont ils peuvent avoir besoin, si Dieu réduit leur santé à la nécessité des eaux de Bourbon, condamnèrent ce misérable à lui demander pardon, à lui payer une amende de 100 francs, et à être suspendu durant six mois de ses fonctions de baigneur; il est vrai que ce sont des mois d'hiver où son office est inutile. Voilà comme on a puni ce téméraire. Le médecin pourtant murmure encore, et trouve qu'il n'a pas sujet d'être satisfait.

Le 14, on jugea l'afiaire du comte de Beaune^ sur la comédie du coflre. Ce gentilhomme, des principaux de la province et pour la qualité et pour les richesses, étant d'une noblesse ancienne, et ayant près de 50 000 livres de rentes, fut arrêté en vertu du décret pour venir se présenter à la Chambre. Jamais homme ne fut plus épouvanté que lui, quoique sa vie fût tout à fait sans reproches. M. Nau, qui se trouvoit intéressé et piqué au jeu, lui avoit dit dans sa colère des choses fort désobligeantes, et l'avoit menacé fort indiscrètement de la question. Ce procédé auroit paru fort

par des archers comme un homme prévenu de crimes; mais la résolution avoit été prise, et il en fallut passer par l'avis le plus sévère. Après que le premier feu fut passé , et que ces Messieurs irrités eurent fait un peu plus de réflexions, ils s*apâisèrent , et , pour raccommoder les choses, proposèrent de lerelftcher sur sa parole et lui donner la ville pour prison. Les autres représentèrent qu'il n'étoit pas moins coupable aujourd'hui qu'hier, et qu'il falloit ou n'avoir point ea tant de chaleur, ou avoir plus de fermeté ; qu'ils étoient pourtant bien aises qu'on en revint à leur opinion, et qu'on ne témoignât point tant d'ardeur pour un petit intérêt d'amende. Ainsi Ton se radoucit et l'on jugea que M. de Beaune seroit obligé de fournir 20 000 francs , ou de les faire fournir par Mme de Canillac, lui donnant recours contre elle^ Il donna d'abord 10000 francs, et est encore arrêté pour les autres 10 000. A son particulier, il est condamné à une amende que les uns vouloient faire grande , et que la plupart réduisirent à 200 francs. Il est fort content de cet arrêt, ou parce qu'il croit que Mme de La Mothe ne fera point fifBculté de payer la somme, dont on attend des nouvelles dans trois jours , ou parce que , dans l'épouvante où il étôit, il est bien aise de sortir d'affaire, à quelque prix que ce soit.

Le 16, qui fut le lundi , il n'y eut point assez d'affaires pour fournir l'audience , et l'on jugea en particulier deux femmes, toutes deux accusées d'un même crime. L'une avoit eu une inclination particulière pour le vicaire de son village, et je crois que l'inclination avoit été mutuelle • ; ils s'étoient fait

1. Le Journal de Dongois présente ici quelques différences : a II ( le VKODt» de Beaune) fut condamné d'aumôner la somme de huit vingts liTTtt parisis applicable au bâtiment des religieux augustins réformés y et [ttyer en son nom la somme de seize mille livres parisis d'amende , adjugée pt Varrét intervenu contre Gabriel de Beaufort-Canillac , comte de La Mothe, pour lesqueUes sommes il tiendroit prison jusques à l'actuel Fifiont.»

2. Cette fille , nommée Antoinette Farges , fut condamnée au fouet et

leur déclaration réciproquement, et il y eût paru quelques mois après, si cette femme artificieuse n*eût caché les marques apparentes de son amour. Elle se conduisit fort adroitement, mais elle ne put point éviter le soupçon de quelque voisine malicieuse qui s'aperçut du désordre qui lui étoit arrivé; elle accoucha pourtant fort secrètement en enterrant son enfant, qu'elle prétend être venu mort au monde ; elle ne creusa pas assez avant dans la terre, et je ne sais par quel hasard un chien, fouillant en cet endroit, trouva ce petit corps, et, le rongeant, le tratna par tout le village. Les voisines ne manquèrent pas de parler ; elle fut condamnée par les juges à la mort, et fut appelante aux Grands-Jours. L'autre étoit dans la même espèce, et la seule difiérence, c'est qu'elle étoit plus jolie, et qu'elle ne s'étoit pas amusée au vicaire de sa paroisse, mais à quelque jeune homme de son voisinage. Elle fut plus adroite à cacher sa grossesse, et les voisines, soit qu'elles fussent moins soupçonneuses, soit qu'elle les vît plus rarement , n'en eurent jamais le moindre vent. Elle enterra son enfant comme la première, et un chien s'étant amusé à le déterrer, il s'en fit information en la justice du lieu, et le juge, qui étoit un vieux raffiné, ordonna qu'on visiteroit toutes les filles du village, et qu'on verroit s'il ne s'en trouveroit point quelqu'une qui eût du lait. Elle se trouva la misérable, et avouant sa fragilité et désavouant le meurtre de l'enfant, comme l'autre, elle fut

toutes choses, excepté la mort. Ce jugement n'auroit point passé à la Toumelle , et l'on trouvoit étrange qu'il eût passé à la Chambre des Grands-Jours.

Cependant que toutes ces choses se jugeoient , une troupe de comédiens de campagne étoit arrivée pour venir donner du divertissement à ceux qui donnoient de la terreur à tout le monde. Ils dressèrent d'abord leur théâtre, et furent prêts à jouer le lendemain. M. le président donna la première comédie aux dames dans sa maison , où elle fut représentée par des gens à peu près comme M. la Rapinière et M. l'Étoile du roman de Scarron *. Ils disoient tout rôle du mieux qu'ils pouvoient, changeant l'ordre des vers et des scènes, et implorant de temps en temps le secours d'un des leurs qui leur suggéroit des vers entiers, et tâchoit de soulager leur mémoire. Je vous avoue que j'avois pitié de Corneille, et que j'eusse mieux aimé, pour son honneur, que M. d'Aubignac * eût fait des dissertations critiques contre ses tragédies, que de les voir citer par des acteurs de cette façon. Il y avoit une de leurs femmes qui récitoit assez bien , et il faut leur donner cette louange qu'ils représentoient assez bien le burlesque, parce qu'ils étoient assez burlesques eux-mêmes, et qo'ib étoient meilleurs farceurs que comédiens. Comme ils sont seuls dans la province, il faut bien se contenter d'eux. Cela fait qu'on y va presque pour y trouver compagnie plutôt que pour y entendre les comédiens , et qu'il s'y passe bien d'autres amours que ceux qu'on représente sur le théâtre. L'assemblée est composée de quelques dames de la ville qui sont de tous les divertissements, de quelques galants qui les

1. La Rapinière et TËtoile sont des personnages du Roman comique de ScarroQ.

2. L'abbé d'Aubignac venait de faire paraître ses critiques de plusieurs pièces de Corneille. Il avait publié, en 16G3, deux Dissertations concernant ^ poème dramatique , en forme de remarques , sur les deux tragédies de C^neille intitulées : Sophonishe et Sertorius. La même année parut encore oûOQTragede Tabbé d'Aubignac intitulé: Troisième et quatrième disserta- ^^ concernant la tragédie de Corneille intitulée OEdipe, et réponse à ses c«fciimtef.

IfO MÉMOIRES DE FLÉCHIER

suivent ou qui les mènent, et de quelques-uns de Messieurs des Grands-Jou]*s qui jouent des personnages bien différents dans cette ville. Ils font dresser des écbafauds pour les exécutioDs; ils font dresser des théâtres pour leurs divertissements ; ils font le matin les tragédies dans le palais, et viennent entendre Taprès-dtnée les farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles, et veulent après qu*on les fasse rire ; et comme si la judicature étoit attachée à leur robe, ils dépouillent toute leur sévérité en la dépouillant, eH ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habillés de court. Ils voient pourtant dans la représentation du théâtre une partie * de ce qu'ils voient en instruisant les procès, c'est-à-dire des tyrans qui ont opprimé les foibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux indignement, des femmes qui ont donné ou qui ont reçu du poison de leurs maris, et cent autres passions dont on se plaint daps la {province et dont on se rit dans le tripot * , qui peuvent pourtant servir pour exciter à la justice, parce qu'on les représente toujours punies.

Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la go* médie, et qui s'emportent contre un divertissement qui peut être indifférent, lorsqu'il est dans la bienséance; je n'ai pas la même ardeur que les Pères de l'Église ont témoignée contre les comédies anciennes, qui, selon saint Augustin, faisoient une partie de la religion des païens , et qui étoient accompagnées de certains spectacles qui offensent U pureté chrétienne. Aussi je ne crois pas qu'il faille mesurer les

trop bons acteurs , pourvu qu'ils ne jouent pas indifféremment tout ce qui leur tombe entre les mains, et qu'ils n'offensent ni l'honnêteté ni l'ordre de la société civile. Nos comédiens manquèrent en ce point, plutôt par simplicité qoe par malice, et entreprirent de jouer une méchante parodie que quelques envieux ont composée et dont ils ont fait une satire contre M. Chapelain, dont la vertu, la prudence et rérudition sont connues partout où il y a des gens de bien et des gens savants K Je fus étonné lorsque j'appris qu'ils avoient eu l'indiscrétion ou l'effronterie de réciter publiquement ces vers injurieux, et de faire revenir l'ancienne licence de la comédie. G'étoit un usage de mauvais exemple, que la liberté de la république et la jalousie du peuple contre les grands avoit introduit, dt mettre parmi les rôles qu'on faisoit publiquement, des satires contre les principaux àtojesas d'Athènes. Ce ne fut pas une simple tolérance, ce fut une coutume confirmée par une loi qui permettoit que la comédie qnod veUet vel de quo veîlet nominatim diceret^ dit ce qu'elle voudroit, et nommât ceux qu'elle voudroit blâmer màne par leur nom. Elle attaqua d'abord les séditieux et fit des satires contre les Cléons et les Cléophons, avec quelque espèce de justice, voulant flatter le peuple, en condamnant des noms qui lui étoient déjà fort odieux ; quoiqu'il eût été plus à propos qu'ils eussent été condamnés par un censeur que par un poète, dit saint Augustin : Ejusmodi cives a cen^ wt quam a pœta notari. Mais comme la médisance s'insinue insensiblement et que la liberté se change aisément en licence, elle entreprit de décrier les gens de bien, et de dire des injures à Périclès et à Socrate. Se servant des actions et des personnages véritables et connus, comment auroiteDe épargné les gens de bien, lorsqu'elle n'épargnoit pas

< id hominam non modo honore civium reliquorum carere , sed etiam tribu •ooreri DOtatione censoria Toluenint.» De civit. Dei^ lib. II, c. xiii.

1- n s'agit probablement de la parodie satirique intitulée : Chapelain dâ- ^Hé. EUe avait été composée en 1664.

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même les dieux ? et quel respect pouvoit-elle avoir pour la société, puisqu'elle n'en avoit point pour la religion, et qu'on se moquoit des autels sur le théâtre ? Nous en trouvons cent exemples dans l'antiquité ; mais je fais une réflexion et non pas un traité sur ce sujet.

La nouvelle comédie, soit que le gouvernement fût changé et que les grands fussent plus puissants, soit que le siècle fût plus réformé et qu'on fût devenu plus sage , s'arrêta à des vraisemblances agréables , et ne chercha pas des vérités odieuses. Elle inventa des noms et des actions, et quittant cette satire découverte , elle se contenta de décrier le vice et de marquer le défaut des hommes en général, et de toucher les spectateurs sous des personnes empruntées. Ainsi Ménandre peut passer pour meilleur auteur qu'Aristophane, quand même il n'auroit pas tous les autres avantages que Plutarque lui donne, puisqu'il a été plus retenu et moins médisant. Le théâtre fut dans les mêmes dérèglements parmi les Romains , et commença par la même jalousie contre les plus puissants de leurs concitoyens; mais on réprima cette insolence, et l'on fit une loi par laquelle on condamnoit et celui qui auroit fait les vers, et celui qui les auroit récités : faisant un même crime et de l'auteur et de l'acteur de ces satires , qui actilavisset nut carmen œndidisset quod infamiam facerel flagitiumve alteri^. Ils jugeoient fort bien que notre vie ne devoit point être exposée à C66 insuites , et que nos actions ne dévoient être sujettes qa'aaf

faisoient parottre leur honnêteté civile, ils négligeoient la rdigion , et conservoient Thonneur de leurs citoyens , sans se soucier du culte de leurs dieux, puisqu'ils ne défendirent point qu'on se moquât de leurs actions ou de leurs mystères. C'est la réflexion de saint Augustin : ils eurent soin de la réputation de leurs sénateurs, et n'en eurent point de l'autorité de leurs dieux; ils avoient plus de considération pour Rome que pour le ciel ; les intérêts de la cour les touchoient plus que ceux du Gapitole : Plvris habenda visa est existimatio curÙB vestrœ quam CapUolii \; et lorsqu'il se rencontroit parmi eux des gens d'honneur qui eussent trouvé mauvais que Plante ou Nœvius eussent mal parlé de Scipion ou de Gaton, il ne se trouva ni censeur, ni sénateur, ni pontife qui prit la cause des dieux. Lorsque Térence excitoit un jeune comédien à la débauche par l'exemple de Jupiter, ces désordres étoient considérables, et l'on avoit raison d'employer toute l'autorité des lois pour en arrêter le cours ; mais les sages ne s'en étonnoient point , et Socrate a donné sur ce sujet un exemple de modération et de fermeté qui devroit être connu de tout le monde. Aristophane , qui étoit un poëte badin et médisant s'il en fut jamais, ayant perdu toute considération pour la sagesse , se mit à écrire une comédie très-injurieuse contre Socrate, ou à la sollicitation de ses ennemis, ou par ta propre jalousie, sur ce que ce philosophe estimoit brqiidQ plus que lui, et ne lui faisoit pas l'honneur d'as- «stor à ses comédies, comme il assistoit aux tragédies de son rival. Il se proposa de le tourner en ridicule , et voyant qu'il entreprenoit non pas Qéon , qui étoit un esprit séditieux et tout à fait de mauvais bruit parmi le peuple , ni les Lacédémoniens et les Thébains , que les différends et les jalousies d'État rendoient odieux à la république d'Athènes , ni Périclès même , qui avoit des envieux et de

1 D. AugiistinuB, De citit. Dei^ xii. Le mot curta, la cour, le lieu où s issembUit le sénat , désigne ici les sénateurs eux-mdmes.

mauvais interprètes de ses actions , mais un philosophe qui passoit pour le plus homme de bien de son temps , au jugement de Torade même, il résolut d'y employer toutes les grâces de la raillerie et de gagner, par ses bons mots, les applaudissements de la multitude, n réussit dans son dessein, et trouva des esprits, qui étoient naturellement portés à s*élever contre les sages magistrats et les hommes vertueux , disposés à écouter toutes ses folies. Ce spectacle les surprit si agréablement et leur parut si plein d*esprit, qu'ils battirent des mains mille fois, et le déclarèrent vainqueur par mille cris de joie redoublés. Socrate , qui étoit le plus grave, le plus modeste et le plus juste de tous les hommes, ne fréquentoit point les théâtres, et n'aimoit point la comédie , parce qu'elle lui paroissoit trop injuste et trop dissolue. L'estime qu'il avoit pour Euripide , tant à cause de sa sagesse qu'à cause de la force judicieuse de sa poésie , l'engageoit à se trouver aux défis que lui faisoient les nouveaux poètes tragiques , ou aux théâtres publics , ou dans le Pirée ; il avoit toijgours témoigné beaucoup de répugnance lorsque Âlcibiade et Gritias le voulurent mener, comme par force, à la comédie. Aristophane, piqué ou corrompu par argent , choisit le jour de la fête des Bacchanales , où toute la Grèce s'assembloit , et crut faire un affront bien sanglant à ce philosophe ; mais cet lionime sans reproche vint lui-même à rassemblée , monta

SUR LES GRANDS-^OURS DE 1665. 13i

ia faveur du ciel fait nattre parmi nous des Socrates , la jostice des hommes doit punir les Aristophanes qui les persécutent devant le monde. Ce fut cette considération qui (èligea Messieurs des Grands-Jours de faire défense aux comédiens de réciter à Tavenir de telles satires. Ce fut M. de Gaumartin qui représenta à rassemblée que c'étoit une chose qui' concerne les bonnes mœurs ; qu'il étoit de la justice publique de régler ces sortes de dérèglements ; que si Ton souffiroit cet usage de médire des gens de bien , (m ne rerroit aucune vertu à l'épreuve de la calomnie ; qu'on joueroit les plus sages par leur nom , et qu'on rendroit ridicules les actions les plus sérieuses ; que c'est un intérêt public et particulier qui le poussoit à leur donner cet avis ; que ceux qui récitoient des satires contre un homme d'honneur et un auteur de réputation, pouvoient en réciter contre Messieurs des Grands-Jours, et qu'il se pourroit trouver dans la province des poètes satiriques , aussi bien qu'à Paris; qu'enfin il étoit ami de M. Chapelain, et qu'il avoit trop d'estime pour lui pour assister à des représentations qui ofiEensent la vertu en général , plutôt que son mérite particolier, et qui doivent être plus f&cheuses à ses amis qu'à hn-mème. Toute l'assemblée trouva la proposition fort raisonnable , et l'on fit défense aux comédiens de jouer à l'avenir cette parodie.

M. de Ghastillon donna , ce soir même , à souper après h comédie , fort proprement. Il avoit prié quatre dames de ce pays et plusieurs autres dames. Messieurs, tant des Grands-Jours que de la province, y assistèrent, qui en étoient avertis plutôt que priés , et qui venoient à une conversation plutôt qu'à un festin de cérémonie. On y dansa , on y vint en masque , et on s'y divertit avec beaucoup de liber^ jusqu'après minuit. La fête fut plus galante que magnifique , et telle qu'un garçon et un galant h(Mnme la devoit donner.

Quelque divertissement qu'on eût pris le soir , il falloit

132 MÉMOIRES DE FLÉCUIER

venir au palais le matin ; et quoiqu'on eût été gai jusqu'à deux heures après minuit , il falloit reprendre son sérieux cinq heures après , et faire le juge après avoir fait le galant. On jugea une affah^e qui est d'assez bel exemple pour être sue , et qui fait voir qu'il y a d'honnêtes femmes dans le monde. Dans un village d'Auvergne qu'on nomme Mirefleurs , il y avoit une villageoise assez belle , qui eût pu plaire non-seulement aux bourgeois de son village , mais même aux plus délicats de la cour. Toute la jeunesse de ces quartiers-là avoit brûlé pour elle , et après avoir attiré tous les yeux , elle avoit gagné tous les cœurs de ceux qui l'avoient regardée ; mais elle avoit autant de pudeur que de beauté , et l'honneur lui fit toiyours mépriser l'amour indiscret. Une. certaine modestie sévère qu'dle affectoit de fah^e parottre sur son visage, et je ne sais quel air impérieux et indifférent, laissoient tous les jours quelqu'un de ses amants dans le désespoir , et faisoient que tous se sentoient forcés de l'aimer, et qu'aucun n'osoit espérer d'en être aimé. Aussi , quoiqu'on ne soit pas accoutumé parmi ce petit monde à faire l'amour respectueusement , elle avoit gagné sur l'esprit de tous ceux qui la voyoient, qu'ils auroient autant de sagesse que de bonne volonté pour elle, et leur avoit protesté qu'elle jugeroit de leur amitié par leur retenue , rt par ce moyen les avoit quasi tous rendus honnêtes gens , autant que leur condition le pouvoit permettre. Gonmie c*est

toujours proposée, n y en eut un qui n*eut pas toute la modération qu*il falloit , et qui eut la hardiesse de lui faire une déclaration d*amour en des termes fort embarrassés , qui n'expliquoient pas bien ses pensées , mais qui découvroient sa passion , et qui se faisoient d'autant mieux entendre qu'ils sembloient être confus et peu intelligibles. On peut juger avec quelle fierté cette beauté sévère répondit à cet eflBronté. Elle lui interdit sa maison ; elle le menace de découvrir à son mari son insolence , et lui représente en trois mots qu'il devoit la connoltre , qu'elle étoit au désespoir qa'on eût osé seulement lui faire une proposition d'amour contre sa fidélité; et le regardant d'un air sévère, die appela deux ou trois de ses voisines , et sous prétexte de leur faire voir de la toile qu'elle venoit d'acheter, elle s'arrêta arec elles en conversation , et ne regarda plus ce misérable , qui sortit moins satisfait , mais non pas moins passionné. Il y a des mouvements si forts en amour, qu'il faut beaucoup de sagesse pour les modérer. Ce galant n'en eut pas assez pour se vaincre , et un jour, sachant que le mari de cette belle étoit , pour quelque affaire , à un village au delà de la rivière , il se servit de cette occasion , et résolut d'avoir par force ce qu'il ne pouvoit obtenir par le mérite de sa passion. Il eut l'adresse de se cacher dans la maison ; il entra la nuit dans la chambre où elle étoit couchée; elle y avoit laissé une chandelle allumée, ou à cause qu'elle étoit seule, ou qu'elle craignoit de se trouver dans les ténèbres; il se glissa jusque dans le lit et voulut tenir la place de l'absent ; mais le bruit qu'il fit dans l'embarras où 3 se trouvoit l'ayant éveillée, elle fit un cri qui eût pu alarmer le voisinage, si la maison n'eût été un peu séparée des autres. Elle saute de son lit, lui dit les choses les plus touchantes du monde, pour l'obliger à se retirer sans poursuivre son mauvais dessein, et quelque crainte qu'elle eût, elle le menaça de son désespoir. Cet homme insolent ne se laissa toucher ni à ses larmes ni à ses prières, et voulut s'a-

vancer vers elle, mais Thonnéteté donne de la force, et la fureur fait, en ces occasions, ce que la crainte et la foiblesse ne permettroient pas en d'autres. Elle chercha le moyen d'éviter ce déshonneur, et trouvant une hallebarde au coin de la chambre où elle s'étoit réfugiée, elle en perça le cœur de ce malheureux qui brûloit pour elle. A peine en sortit-il deux ou trois soupirs ardents avec lesquels il expira. L*amour qu'elle portoit à son mari lui fit trouver du plaisir même dans son crime, et Thorreur qu'elle avoit pour le crime de cet amant malheureux étoufb en elle tous les sentiments de pitié , et cet homme sacrifié à sa chasteté fut un spectacle qui ne lui déplut pas pendant cette nuit; elle sortit pourtant tout effrayée de sa maison, appela quelques-uns de ses voisins et leur fit le récit de son action. Le témoignage de ces bonnes gens et la réputation de sa vertu la firent absoudre.

Cette action , qui ne la rendoit pas criminelle devant les juges, la rendoit encore plus agréable qu'elle n*étoit aux yeux de son mari ; mais les parents du mort ayant fait informer et porter l'affaire devant les Grands-Jours, où le meurtre étoit bien prouvé et la vertu de la meurtrière peu reconnue, la cour obligea toute cette famille à se venir présenter, et la condanma à une amende considérable pour des gens d'un bien et d'une condition fort médiocres. Cette action peut être considérée ou selon les lois de la société.

SUE LES GRANDS-JOURS DE 1665. i35

pas qa*on peut réprimer un ressentiment si violent et si pardonnable, pourquoi ne seroit-il pas licite à une dame qui se voit réduite à se défendre contre la force, de sacrifier à sa chasteté celui qui veut la contraindre au crime ? Ces sortes d*amours ne peuvent être punis que par la mort. Elle poorroit éstre meurtrière pour n'être pas infidèle ; Tardeur de conserver son honneur pouvoit être aussi forte en elle que la passion de le lui ravir étoit insolente en lui-même. Quelqu'un avoit si bien instruit cette aimable homicide, ou elle avoit de si beaux principes d'esprit, qu'elle répondit avec beaocwp de grâce et de force à ses juges, qu'elle faisoit ^oire du crime dont on l'accusoit, et que c'étoit un éloge pour elle que d'être accusée d'être trop pudique; qu'elle avoit plus de honte d'avoir pu être sollicitée par un amant forc^ié, qu'elle n'avoit de peur d'être condamnée par des juges sévères ; et qu'une femme qui avoit eu le courage de tuer, auroit bien aussi le courage de mourir pour ce sujet ', que la nature avoit donné aux hommes la force de repousser toutes sortes d'injures, et n'en avoit laissé aux femmes que pour résister à leur déshonneur; qu'on faisoit un crime de ce qui devoit être un exemple à tout son sexe ; qu'on ne devoit pas considérer en cette rencontre une femme qui tue, un honune qui meurt, mais un amant qui est transporté d'une passion brutale, et une femme qui devient cruelle pour être chaste ; qu'enfin elle avoit ouï parler de Lucrèce, et qu'elle savoit qu'il y a eu des siècles où ces crimes-là ont mérité des récompenses. Elle disoit ces choses avec une modestie qui témoignoit son innocence, et faisoit connottre à ces Messieurs qu'elle n'avoit fait que punir un criminel qu'elle leur eût réservé pour faire un exemple de leur plus sérère justice, si le péril n'eût été pressant, et si elle eût pu se sauver sans le perdre. Selon les maximes de la religion, saint Augustin est d'avis qu'il n'est point permis de tuer, même dans ces occasions, et tient le précepte si général, qu'il ne croit pas qu'on puisse faire mourir quelqu'un inno-

cemment, si ce n'est par Tordre de Dieu, comme les héros de l'ancienne loi qui ont entrepris des guerres sanglantes, et comme Abraham, qui fit un acte de piété d'une résolution parricide, ou par une inspiration particulière, comme Samson et Jephté, ou par l'autorité d'une dignité publique qui porte un caractère de justice et qui a ordre du ciel de punir les coupables K II est malaisé de faire l'application de ces règles à cette action particulière. Il trouve même que c'est un crime à une dame de se tuer pour éviter le déshonneur, et ne peut point souffrir qu'on allègue l'exemple de Lucrèce, n faut, dit-il, qu'elle ait été ou déshonnète ou injuste; elle a fait de deux crimes l'un, ou l'adultère ou l'homicide; ou elle consentoit à la perte de sa pudeur, et elle étoit criminelle ; ou elle n'y consentoit pas , et elle étoit meurtrière d'une personne chaste et innocente. Ainsi l'on peut dire avec raison : Si elle est adultère, pourquoi la loue-t-on depuis tant de siècles? si elle est chaste, pourquoi se tuoit-elle? C'est une vanité de Romaine qui n'aimoit pas tant l'honnêteté qu'elle craignoit la honte, et qui ne cessa de vivre que parce qu'elle n'osoit paroitre devant le monde; pourquoi faisoit-elle un crime elle-même pour éviter celui d'un autre? Quoi qu'il en soit, saint Âmbroise est d'un avis contraire, et il prend plaisir, dans le livre de ses Offices^ de louer la constance et la résolution de quelques vierges qui se sont précipitées, ou qui ont prévenu par un meurtre ou par une mort volontaire les violences de leurs tyrans.

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toute la jeunesse s*assemble, et s*étant mise sous les armes, fait le tour de la ville en bel ordre pour faire honneur à la fête. Chacun cherche les armes les plus bruyantes, et c'est une gloire parmi eux d'avoir tiré le plus grand mousquet et d'avoir fait le plus grand bruit. Lorsque M. l'évêque de Clermont * fit son entrée et qu'il reçut les compliments de tous les corps , il y eut une troupe fort nombreuse d'habitants armés qui allèrent au-devant de lui, et l'accompagnèrent jusque dans son palais en le saluant incessamment de toute leur mousqueterie. Son cheval, qui étoit fougueux, bondissoit si fort qu'on craignoit que la joie ne fût troublée par quelque malheur , et que le prélat ne fût pas assez bon cavalier pour soutenir ces agitations violentes. Ce cheval croyoit d'être dans un champ de bataille plutôt que dans une ville de paix , et porter un général d'armée , non pas un évêque. Toutes les bénédictions que l'évêque donnoit à peine restoient à demi formées en l'air, et il ne pouvoit faire qu'un demi-signe de croix , que le mouvement interrompoit a tous les coups qu'on venoit d'entendre. Toute la ville loua Dieu de leur avoir donné pour le gouvernement de son église un homme qui , outre qu'il étoit homme de bien , étoit encore bon écuyer, et l'on reconnut l'importance qu'il y a qu'un évéque soit bon homme de cheval, lorsqu'il fait son entrée dans ces provinces. Ce Gaschier dont je parle étoit de cette joyeuse escadre, des plus lestes et des mieux armés , et voyant une bourgeoise de sa connoissance qui , pour voir passer la pompe plus en repos , étoit montée avec quelques-unes de ses compagnes sur un monceau de pierres assez élevé , ou pour la saluer, ou pour répouvanter par divertissement , tira son mousquet si proche d'elle que la poudre et le feu ayant fait un effort considérable et pénétré jusqu'au corps au travers des jupes , elle resta morte sur la place. Le gendre de cette pauvre malheureuse qui étoit présent , voulut venger la mort de sa belle-

1. M. de Vainy d'Arbouze avait fait son entrée à Clennont le 80 noîembTe]664.

mère, et poursuivit son meurtrier l'épée à la main ; mais on rarréta. Ce criminel involontaire représente aujourd'hui ses justifications , et a reçu des lettres de rémission qui ont été lues et examinées.

Le 28* novembre *, l'affaire de MM. du Palais fut décidée, qui fut la première contumace qu'on ait jugée dans la cour des Grands-Jours. L'arrêt en fut sévère , parce que l'action avoit été fort criminelle. M. le comte du Palais ayant acheté Peurs , qui est un bourg fort considérable dans le Forez , et prétendant faire valoir les droits de seigneur avec un peu trop d'autorité, M. de Magnieu, qui est un homme de qualité, qui avoit des terres dans l'étendue de sa paroisse, eut quelque intérêt à démêler avec lui , qui ne sembloit pas fort important dans le fond, mais qui le devint dans les suites. Les premières plaintes se firent de part et d'autre dans Tordre de la justice , et il sembla que le procès devoit se terminer dans les formes ordinaires. Mais comme il se glisse ordinairement un certain esprit d'animosité et d'aigreur entre ceux qui plaident , et que la haine ou la vengeance achèvent souvent ce que la justice a commencé , cette affaire changea de face , et devint une affaire d'honneur, après avoù* été de pur intérêt. Cela fit qu'il y eut entre ces deux gentilshommes une inimitié déclarée, ensuite de laquelle on accuse H. du Palais d'avoir voulu faire assassiner M. de Magnieu et de lui avoir fait dresser des embûches '. Soit que ce fût pour cet assassi-

unis, et qu'il avoit assemblé chez lui tous les braves de son Tdsinage. Les huissiers ne manquèrent pas de venir exécuter leur commission dans toutes les formes, à la porte du château , et de témoigner à ces messieurs qu'ils étoient sujets aux lois et aux ordonnances des juges , comme les autres. Cette hardiesse ne leur plut pas ; ils délibérèrent s'ils dévoient s'en venger sur-le-champ, ou s'il falloit différer quelque temps leur ressentiment pour l'assouvir avec plus de violence et avec plus de sûreté. Quelque chaleur qui les emportât , ils furent capables d'un peu de modération , et se contentèrent pour lors de leur donner la chasse et de les menacer. Il n'étoit pas malaisé d'épouvanter ces sortes de gens , qui se retirèrent au premier village pour y passer la nuit ; mais personne ne voulut les recevoir, parce qu'ils étoient ennemis de M. du Palais qu'ils aimoient ou qu'ils redoutoient. Ils ne fiirent pas mieux reçus dans les autres endroits pour les mêmes considérations, et quelque tard qu'il fût, ils furent obligés d'aller loger à six lieues de là, où, après s'être retirés, ils reposoient fort profondément, lorsque deux troupes de gens à dieval arrivèrent du Palais, entrèrent avec violence dans l'hôteUerie , passèrent dans une chambre où trois de ces huissiers étoient couchés, et tirant plus de vingt coups de pistolet en tuèrent deux , et cassèrent l'épaule au troisième, qu'ils obligèrent de se traîner encore tout sanglant jusqu'à la chambre de ses compagnons , lesquels , se voyant dans la dernière extrémité, se jetèrent à leurs pieds, implorèrent toute leur pitié, et tfattendoient plus que la mort K Quelques-uns, échauffés dans le premier meurtre, furent d'avis qu'il falloit achever; mais quelqu'un plus modéré, si l'on peut dire qu'il y eût de la modération en ce rencontre, opina à la vie. Ainsi on les laissa vivre, mais on leur fit souffrir des peines extrêmes : on les mena jusqu'au Palais tout nus dans la plus grande rigueur de la saison ; on leur donna mille coups

1. Le récit de Fléchier adoucit encore ici les détails de ces odieuses Tioleoces. Voy. Appendice^ n» XVin.

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de fouet durant le chemin , et on les renvoya presque aussi morts que leurs compagnons, avec défense de regarder derrière eux sous peine de la vie. Quoique le marquis du Palais fût fort jeune en ce temps-là , il n'a pas laissé d'être compris dans l'information, comme ayant été remarqué luimême avec un de la maison de Canillac, qu'on charge extrêmement , et qui est mort pour son bonheur et peut-être pour celui de quelques autres. La partie de ces messieurs ne manqua point de fah^e les poursuites qu'il falloit faire. Le procès fut instruit et prêt à juger ; mais , soit qu'ils fussent las de plaider, ou qu'ils ne voulussent pas être la cause de la mort de plusieurs personnes de qualité , ils remirent leurs intérêts à M. de Villeroi, qui les accommoda et les mit hors de tout intérêt civil. Mais les Grands-Jours étant survenus, et M. Legrand, conseiller au parlement de Paris, étant venu dans la province, et ayant donné le procès entièrement instruit, il fut jugé sans que les parties intéressées en eussent eu le moindre soupçon. Par arrêt , MM. du Palais père et fils furent condamnés à avoir la tête coupée , et quelques juges même furent d'avis qu'ils fussent roués vifs; leurs biens furent confisqués; l'amende fut de 40 000 livres: on procéda à la démolition du château du Palais *. Quelques-uns de ceux qui s'étoient trouvés à l'occasion furent condamnés à la roue. Ainsi la justice se vengeoit elle-même et faisoit craindre ses arrêts à ceux qui avoient autrefois si mal reçu ses ordres. Mme la marquise du Palais , femme du fils , se rencontra par hasard ce malheureux jour à Clermont , où elle.

1. « Les sieurs marquis du Palais, père et fils, furent condamnés d'ayoir les tètes coupées ; leurs biens situés en pays de confiscation furent déclarés acquis et confisqués; sur le tout néanmoins pris trente-deux mille lirres parisis d'amende. La terre du Palais fut privée de toute justice; eUe fut déclarée réunie à la royale , dont elle ressortissoit , et il fut ordonné que le château du Palais seroit incessamment démoli et rasé; que les bois qui y servoient d'ornement seroient coupés à trois pieds de hauteur. Saint-Michel , La Roche , Champagne , Le Picard , La Madelaine et La Rozée , valets , furent condamnés d'être rompus vifs et d'expirer sur la roue , et en quatre mille livres d'amende solidairement.» Journal de Dongois.

SLR LES GRAMDft-JOURS DE 1665. 14i

étoit venue , ou pour voir quelques-uns de ses parents , ou même pour se divertir dans la ville , puisqu'elle n'entendoit plus parler du procès qui devoit , à son avis , être instruit à grand bruit , et faire craindre longtemps auparavant que d'être en état. Il n'est pas hors de propos de remarquer que cette dame est d'une qualité fort relevée, de la maison de La Tour d'Auvergne , parente au trois ou quatrième degré de M. de Turenne ; elle a la taille avantageuse , des yeux bleus qui ont de la douceur et qui ne laissent pas d'être animés; un tour et des traits de visage qui sont fort beaux , et un teint fort vif et fort uni. Sa beauté fit bien du bruit, lorsqu'elle fut à Clermont , dès qu'elle y parut ; et la plupart des galants d'Auvergne adorèrent cet astre naissant. M. de L'Anglar fut le plus constant et le plus passionné , et il alloit être le plus heureux, si le destin qui trouble souvent les plus belles passions, n'eût été contrabe à son amour, et ne l'eût ravi à cette belle, qui l'aimoit autant qu'elle en étoit aimée. Car ayant eu querelle avec M. le comte de Canillac et s'étant allé battre avec lui, il fut tué d'un coup de pistolet. Quelques-uns assurent que le comte étant l'agresseur et voulant donner le choix des armes par civilité, selon l'usage qui s'observe ordinairement dans ces combats particuliers, il lui présenta deux pistolets, dont l'un étoit chargé à balle et l'autre ne l'étoit point , avec résolution de vouloir se servir de son avantage , si le pistolet chargé de plomb lui tomboit en partage, ou de prévenir quelque chose et de tirer en l'air comme un coup d'essai , si l'autre lui étoit échu , afin d'avoir moyen de le relâcher ; que le choix fut fait selon son désir, et que , tirant son coup sans crainte, il en blessa son ennemi à mort. Je n'oserois point assurer une chose qu'il seroit très-malhonnête d'avoir faite et qu'il seroit très-imprudent d'avoir dite ; je me contente de dire que Mlle de La Tour eut bien du déplaisir, et qu'elle plaignit extrêmement et le malheur de son amant et celui de son amour.

Environ ce temps-là , le marquis du Palais s'étant retiré

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dans une de ses terres qui n'est qu'à une lieue de la Roche, où demeuroit cette belle , lorsque sa mère là ramenoit dans 'sa solitude, prit occasion delà voir, conune par droit de voisinage, n connut bientôt qu'il étoit impossible de la voir sans l'aimer, et se trouva sans y penser engagé à des char^ mes qui lui parurent inévitables , sU)ien qu'après l'avoir vue comme voisin , il vint la revoir comme amant, n avoit de l'esprit et de l'amour, il se conduisit si bien auprès de la demoiselle, qu'il mérita d'en être aimé. Sa qualité , son bien, sa bonne grâce y contribuèrent beaucoup, et firent qu'elle reçut sa première déclaration avec beaucoup de douceur et même avec quelque espèce de joie. La mère, qui n'avoit pas de bien à donner à sa fille , et qui trouvoit tous ses avantages dans ce parti , ne désavoua point son inclination , et l'afliûre se trouva fort résolue de part et d'autre. U fallut en donner avis au comte du Palais le père , qui voyoit sa maison assez engagée, et n'espérant de raccommoder ses affaires que par le mariage de son fils, s'opposa de toute son autorité à ses amours , et crut qu'il devoit considérer en cette occasion nonseulement sa satisfaction particulière , mais encore l'intârét de sa maison et l'avantage de sa famille. Il lui défendit de la voir; il le menaça de toute son indignation, et lui proposa d'autres partis pour le divertir de celui qu'il recherchoit; enfin il employa tous les moyens pour réduire cet esprit prévenu. Mais la défense redoubla son désir; les menaœs ne

carrosse, il remmèneroit hors du diocèse, et l'épouseroit en faced*église; la chose fut exécutée. Elle sortit de la maison, sous prétexte de se promener avec un ecclésiastique , qui sans doute avoit la confidence de la mère , et à peine eurentils avancé dans la campagne , que le marquis arrive, et lui donnant la main, la fait monter dans son carrosse, et va répouser dans un village voisin, d'un autre diocèse que celui de dermont ; il revint encore faire la noce chez la mère et y coucher la même nuit. Lorsque le comte du Palais apprit la nouvelle de ce mariage , il en fut au désespoir, il s*en plaignit en justice et fit informer comme si on eût enlevé son fils. La dame, qui ne songeoit qu'au bonheur de sa fille, fot avertie par ses amis de faire informer de son côté , de traita l'affaire d'enlèvement et d'implorer les lois pour ^uvanter le père et pour l'obliger de ne résister plus à ce mariage. La chose réussit comme on se l'étoit proposé, et le oHnte avisé consentit enfin volontairement à ce qu'il ne pouvoit plus empêcher. Leur joie fut si grande , et le plaisir qu'ils avoient d'être ensemble les occupa si fort depuis, qu'ils ne songèrent pas même à tirer du greffe les informations qui avoient été faites de concert contre l'enlèvement prétendu de la fille ; de sorte que les Grands-Jours ayant été établis à dermont, comme on se fut saisi de leur part des grosses de tous les procès , on y trouva celui-ci pour lequel il eftt été assigné à la cour. Mais on avoit contre lui une affaire iJus importante, et l'enlèvement étoit peu de chose, si le meurtre et la rébellion de justice ne l'eût rendu plus criminel. Uarrêt fut donné le matin, et Mme du Palais, qui croyoit qu'il falloit de longues procédures pour l'instruction, et qu'elle en seroît avertie longtemps auparavant , comme tous les autres l'avoient été , entendit des laquais qui s'entrete- Doient de ce qu'on avoit fait le matin à la Chambre des Grands-Jours ; mais elle n'y fit nulle réflexion, et allant voir le comte de Canillac dans la prison , elle voulut se divertir avec lui de la nouvelle qu'elle avoit ouïe ; mais elle fut bien

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surprise, lorsque le comte, la larme à l'œil, lui confirma cette fâcheuse condamnation. Et elle tomba évanouie à ses pieds, et comme on l'eut fait revenir, elle monta en carrosse toute délacée qu'elle étoit , et s'en vint tout en désordre chez madame sa sœur, où nous étions logés. Elle monta dans la salle où Mme de Gaumartin étoit avec quelques dames de la ville qui étoient venues lui rendre visite ; et avec des cris et des lamentations que je ne saurois exprimer, elle toucha si fort toute la compagnie que chacun joignit ses larmes avec les siennes, et qu'on eût eu de la peine à deviner laquelle de ces dames pleuroit son mari condamné, tant la douleur d'une belle personne inspire des sentiments de pitiâ* Je ne vis jamais douleur plus emportée : tantôt elle prouvoit l'innocence de son mari , et s'arrêtoit au milieu de sa raison ; tantôt elle reprochoit aux juges leur cruauté; tantôt elle louoit la tendresse de son mari pour elle. « C'est moi , disoit cette dame éplorée , c'est moi qui suis la cause de tous ces désordres , et quelque innocent qu'il soit. Dieu le punit pour m'afiliger; son seul crime est d'avoir épousé une malheureuse. » Les sanglots interrompoient ses discours; enfin s'apercevant qu'elle embarrassoit tout le monde , elle sortit brusquement, et après quelques mots de considération que nous lui dîmes , elle fut conduite chez quelques conseillers de la ville pour consulter les moyens qui lui pouvoient rester de conserver quelque chose de son bien. Sa douleur Tavoit si fort transportée , qu'elle ne songeoit à son mari que pour le plaindre. Comme il ne s'attendoit point d'être jugé si promptement , il étoit resté dans une de ses terres , et se croyant innocent , ou espérant avoir des informations et des témoignages pour sa décharge , il ne craignoit point son jugement. Quelques personnes sages furent d'avis de commencer par songer au danger où il étoit exposé , et de lui envoyer bien vite un courrier en poste. Quelque diligence qu'on pût faire, à peine eut-il le temps de se sauver; les archers le poursuivirent de si près qu'ils l'atteignirent , et , lui réduit au bord

d'une rivière, lui crièrent qu'ils rarrètoient par ordre du roi. Mais rextrémité où il étoit lui donna du courage et fit qu'il se jeta dans la rivière à cheval ; et comme il étoit bien monté, il la traversa à la nage, et se sauva fort heureusement, laissant ceux qui le poursuivoient bien étonnés à l'autre bord. Cette dame est inconsolable; elle ne plaint ni ses biens ni trois enfants qu*elle a ; elle ne regrette que Tdoignement de son mari; elle vivroit encore heureuse, s'il ne lui faSoit point vivre en veuve , et dans son désespoir, elle se destine à pleurer les jours et les nuits son infortune.

Le 26 du mois, M. le président ayant reçu une -lettre de M. GoUmkI» qui portoit quelques ordres du roi touchant la prorogation des Grands-Jours ' et l'enregistrement de la commission de M. de Caumartin pour la présidence, en cas de récusation ou d'absence, il assembla tous les conseillers à sa ruelle, et leur proposa ses deux affaires. Après la lecture des ordres de la cour et des avis du ministre qui témoignoient que le roi étoit très-satisfait de leur conduite, et qu'ils n'avoient manqué qu'en ces deni^ points ; qu'ils dévoient considérer que c'étoit un grand prince fort absolu et qui vouloit être obéi, et qu'il leur eonseilloit en ami de n'attendre pas de nouTeaux ordres. Pour savoir le sujet de cette lettre, il faut remarquer que le roi avoit envoyé, depuis quelque temps*, une prorogation des Grands-Jours, sur la connoissance qu'il avoit des grands fruits que faisoit. cette justice dans la province, et de la nécessité de poursuivre les desseins qu'il avoit eus de rétablir l'ordre, avec ordre de la vérifier dans la Chambre même. Ces Messieurs, qui ne font qu'une partie du parlement, lui envoyèrent cet arrêt de prorogation, afin qu'il le voulût vérifier lui-même, soit pour reodre-cette déférence à leur compagnie, soit pour n'être point engagés à registrer aussi la commission pour la présidence dont ils avoient ordre. Le roi n'approuva point qu'ils

t. Voy. appendice, n« XVIII.

2. U lettre de cachet ayait été lue à la séance du 12 novembre 166S.

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eussent plus de considération pour le parlement que pour lui, et qu'ils éludassent l'exécution de ses volontés *.

Pour ce qui regarde la présidence, entre le maître des requêtes et les conseillers, en cas d'absence du président, l'affaire étoit encore plus embarrassante, chacun alléguant des raisons et défendant l'honneur de sa charge ; les uns refusant d'être présidés par une personne qui n'est pas de leur corps, et qui ne peut avoir aucune autorité sur eux ; les autres soutenant qu'ils ont les mêmes droits puisqu'ils sont de la même commission, nommés au second rang , non pas comme étrangers, mais comme étant de la même assemUée qu'eux et ayant la préséance après le président. Je n'entre point dans les diverses raisons de ce différend, et je ne m*arréte qu'au fait particulier.^ Chacun sait que c'est l'usage, lorsqu'on établit les Grands-Jours, de choisir un président à mortier, des conseillers de diverses chambres, et un mattre des requêtes, pour porter les sceaux, donner des lettres de rémission dans les cas rémissibles, et sceller des commissions pour assigner les parties et proroger les jugements, et que, selon cette coutume, M. le président de Novion, M. de Gaumartin , mattre des requêtes , él quinze ou seize conseillers ont été envoyés pour tenir les assemblées de justice à Clermont. Lorsque la déclaration du roi fut vérifiée en parlement, quelques-uns s'avisèrent qu'il pourroit y avoir quelques contestations pour la présidence, si M. de Novion venoit à être

SUR LES GRANDS-JOURS DE i665. i47

lui OU qu'il contrefît le malade toutes les fois que M. le président l'eût été, examina le droit qu'il pouvoit avoir, chercha des exemples pour le confirmer, et concerta avec les Messieurs de sa compagnie un placet qu'il avoit dessein de présenter à la cour, qui contenoit quelques raisons et trois ou quatre exemples du fait. Il le donna à M. Colbert et le fit voir à quelques autres personnes du conseil, qui firent les réflexions qu'il falloit sur sa demande, et lui témoignèrent qu'ils ne la trouvoient pas injuste ni mal fondée, et qu'il n'a- YOit qu'à attendre la voix de l'oracle qui se déclareroit vraisemblablement en sa faveur. Comme il étoit important pour lui que la chose fût décidée avant son départ, il en ouvrit le discours au roi, lorsqu'il fut prendre congé de lui, et Sa Majesté lui répondit qu'elle avoit donné ses ordres là-dessus, qu'A n'avoit qu'à partir, et qu'il les recevroit après l'ouverture de la Chambre. 11 apprit que ces ordres étoient un arrêt du conseil pour le faire présider, et une lettre de cachet ordonnant que l'arrêt fût registre dans la Chambre. M. le premier président* étoit extrêmement contraire à cette prétention, et dans le rang qu'il tient aujourd'hui, on ne pouvoit point le bire souvenir qu'il eût été maître des requêtes. M. de Novion n'étoit pas si obstiné que lui , et soit qu'il fût occupé de la pensée de son emploi , soit qu'il craignit que la contestation de ce droit ne troublât cette commission qui lui étoit fort honorable, il paroissoit indifférent là-dessus, et conseilloit même à M. de Caumartin de se munir de bonnes lettres et de mettre le bon ordre à son affaire, afin de ne se trouver point dans l'embarras lorsque la Chambre seroit ouverte.

Sur cela, tous ces Messieurs partent et se rendent à Clermont, pour y exercer leurs fonctions de justice ; la semaine d'q)rès, M. Talon reçut l'arrêt et la lettre de cachet dans les formes de la demande qu'on en avoit, pour la présenter, en qualité d*homme du roi, à la compagnie. 11 la communiqua à

1. hê premier président du parlement de Paris était alors Guillaume de UiDoignon qui avait été maître des requêtes jusqu'en 16&8.

M. le président, qui le pria d'attendre encore sept ou huit jours, et de lui donner le temps d'un courrier pour en écrire, et pour en recevoir réponse de la cour. Cependant il sollicita M. de Caumartin de ne presser point le registrement de l'arrêt, que dans l'occasion; d'attendre que la nécessité des affaires l'obligeât de se récuser, ou que l'infirmité de sa santé le contraignit d'être absent ; que pour lors, il feroit recevoir sa commission : et son dessein étoit sans doute de traîner l'aflfairejusqu'après l'ouverture du parlement, afin que tout le corps s'intéressât à Paris. Mais outre que c'étoit un amusement, il est certain que les affaires du roi s'y trouvoient intéressées, et que si le président fût tombé malade, la Chambre refusoit de registrer, demandant du temps ou pour en informer le parlement ou pour faire des remontrances, les Grands-Jours eussent été sans doute interrompus. C'est pourquoi il étoit important de prévenir les occasions de faire vaquer la justice contre les intentions du roi. Trois semaines se passent dans ces irrésolutions, chacun écrivant à ses amis de Paris pour ses intérêts. Quoique M. de Novion n'eût aucun intérêt particulier dans l'afiTaire, il avoit l'intérêt du parlement à ménager, et quelques-uns des conseillers qui étoient ses plus familiers lui protestant qu'ils ne recevroient jamais qu'un président de leur corps, et qu'ils soufTriroient plutôt l'exil que de trahir les intérêts de leur compagnie, il craignoit les reproches du parlement, et les suites qui pouvoient

et toutes les marques d'estime imaginables, et leur témoignoit dans les occasions que, s'il arrivoit, par malheur, qu'il survint entre eux quelque embarras pour la présidence, ils se souvinssent que c'étoit une querelle de charge et non pas de personnes, et qu'ils fussent conseillers de la cour, tant qu'il leur plairoit, pourvu qu'ils ne cessassent point d'être amis. Cette honnêteté et cette franchise leur faisoient louer sa conduite, et ils avouoient que le roi n'eût su faire un choix plus raisonnable. Ces choses se passoient ainsi, lorsque M. le président, ou importuné des lettres de quelques-uns qui lui donnoient des avis là-dessus, ou pour témoigner à MM. les conseillers son zèle pour le parlement, parla à M. de Caumartin, en leur présence, de la prétention qu'il avoit, et lui représenta que c'étoit une affaire qui pouvoit troubler l'ordre de la justice et le repos particulier des juges ; qu'il pouvait bien s'imaginer que tout le parlement s'opposeroit, qu'on iroit plutôt au fond des provinces les plus éloignées, que de consentir à l'enregistrement de cette commission ; que si la cour s'étoit en quelque façon déclarée en sa faveur, c'étoit par la grande sollicitation de ses amis, et particulièrement de M. Verthamon *, son beau-père, qui s'étoit servi de tout son crédit auprès des ministres ; que cela devoit faire croire qu'il avoit souhaité son emploi pour entreprendre par autorité sur les droits qui appartiennent de justice aux plus anciens conseillers de la Chambre; que pour lui il avoit bien toujours cru que cela ne lui réussiroit pas, et qu'il lui en avoit témoigné quelque chose ; qu'au reste, il étoit fâcheux d'avoir un dififérend de cette nature avec une personne d'un mérite si reconnu et d'une conduite si approuvée, non-seulement dans sa compagnie , mais encore dans la Chambre des Grands-Jours où chacun en particulier avoit une estime et une amitié même particulière pour lui. Il lui proposoit ensuite de se désister de ses sollicitations, et de ne faire point parot-

t. François-Michel de Verthamon ou Vertharoont, conseiller d^Êtat, fut BOiUDé premier président du grand conseil , le 28 février 1697.

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tre du désir pour cet honneur , et que tout se passeroit assez bien, s'il avoit la bonté de vouloir faire le malade, durant le temps du procès de M. le comte de Ganillac, où il s*attendoit bien d'être récusé. M. de Caumartin répondoit qu'étant dans la même commission que MM. les conseillers, et ayant l'honneur de les précéder sans contestation, il ne troubloit point l'ordre de la justice et ne faisoit aucun tort aux juges de prétendre de les présider en son absence ; qu'il seroit bien malheureux d'entreprendre sur les droits du parlement où il a eu l'honneur d'être assez longtemps, et pour lequel il conservera toujours tout le respect et toute la déférence qu'il doit ; mais qu'il croyoit que le parlement céderoit à la raison, à l'exemple et à l'autorité du roi; et que Messieurs qui jugent si bien toutes choses, donneroient eux-mêmes un bel exemple de justice, en recevant un ordre qu'un roi si grand et si juste leur envoie, bien loin de s'obstiner à le refuser; que la cour s'étoit déclarée en sa faveur sans beaucoup de sollicitations de sa part, ni de celle de ses amis ; que l'arrêt et la lettre avoient été expédiés si promptement après son arrivée, qu'on n'avoit pas eu le loisir d'importuner les ministres, et qu'il étoit aisé de croire que ce n'étoit pas son ambition ni son empressement, mais le choix et la délibération du prince; que, pour lui, il pouvoit dire avec vérité qu'il n'avoit point brigué ni même souhaité cet emploi, et qu'il avoit été fort surpris lorsque quelques-uns de ses amis lui en donnèrent les

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afEûres de la province Caire un voyage toutes les fois que le président auroit voulu s'absenter, et auroit évité sans honte la concurrence de la présidence ; il ajoutoit qu'il s'estimoit très-malheureux d'être dans un emploi où il fût obligé d'avoir quelque différend avec des personnes qu'il estime trèsparticulièrement, et pour lesquelles il sent une tendresse respectueuse qu'il ne sauroit expliquer ; qu'il voudroit pour i)eaucoup n'être point dans cette f&cheuse nécessité, mais qu'il leur protestoit que dans la différence des sentiments, il conserveroit toujours la même cordialité pour eux , et que si les opinions étoient partagées , les cœurs ne seroient jamais divisés ; qu'enfin, après les déclarations de la cour et les ordres du roi expédiés, il ne devoit plus regarder son affaire comme sienne ; que ce seroit trahir les intérêts de sa compagnie et les intentions de Sa Majesté, que de se désister de ses prétentions, lorsqu'elles sont justes et autorisées, et que ces expédients de maladie supposée n'étoient plus à pn^K», lorsqu'il s'agissoit d'exécuter des ordres et non pas de les éluder. Quoique tout se fût passé avec beaucoup de douceur et de civilité, il paroissoit pourtant que H. le pré* aident affectoit de dire certaines choses qui pouvoient animer les autres, en leur faisant soupçonner que M. de Gaumartin a'étoit empressé pour avoir son emploi et pour obtenir de la cour des lettres qui leur étoient contraires. Après ces pre* miers éclaircissements, on ne fit plus de difficulté de parler de ce différend. M. de Novion insistant toujours qu'il n'y avoit point de meilleur expédient que d'être malade avec lui, et disant que la cour ne s'intéressoit pas tant qu'on pensoit à cette affaire, et que M. Colbert ne lui en écrivoit plus depuis longtemps, et qu'il ne recevoit sur ce sujet que les lettres et les avis de M. F. , que M. de Verthe * lui attiroit ; mais qu'il le prieroit de ne lui en plus donner à l'avenir. On écri- Toit au contraire de Paris, qu'on s'étonnoit fort à la cour que

1. n s'agît probablement de Charles Tubeuf, baron de Blansac et de Vert ou Verthe , mattre des requêtes.

l'arrêt ne fût pas déjà registre ; qu'il falloit laisser agir ceux qui sont établis pour faire exécuter les volontés du roi ; qu'on pourroit bien envoyer un autre arrêt et d'autres lettres, et que l'esprit et l'état présent de la cour étant un état de fermeté et un esprit de gouvernement absolu , il étoit à croire qu'on ne commenceroit pas à se relâcher et à plier dans cette occasion. Enfin la lettre de H. Golbert arriva , qui acheva de faire connoitre les desseins du roi, touchant la prorogation et la présidence. M. de Novion, après l'avoir reçue, assembla tous les conseillers, un soir qu'il devoit donner le bal et la comédie, à cause de la fête de Mlle Ribeyre, et les fît tous ranger à sa ruelle, parce qu'il s'étoit couché pour quelque légère incommodité. On fit la lecture de la lettre, et on commença par la délibération sur l'article qui regarde la présidence. Ils se fortifièrent tous pour s'y opposer, et ceux même qui n'en faisoient aucune difficulté en particulier, étoient aussi contraires que les autres, lorsqu'ils étoient assemblés, et ne se souvenoient plus des compliments d'amitié, lorsqu'il s'agissoit des intérêts de leur charge, soit parce qu'ils craignoient que le parlement ne leur reproch&t un jour leur lâcheté, soit parce que l'usage veut qu'un président ait une grande autorité sur l'esprit des conseillers.

Il y eut deux choses qui parurent un peu extraordinaires en cette assemblée : la première, qu'elle se tenoit dans une petite chambre où il y avoit huit ou dix dames et autant de

SUR LES GRANDS-JOURS DE i665. 153

quelque estime et quelque amitié que méritât M. deCaumartin, et quelque inclination qu'on eût de lui en témoigner autant qu'il mérite, il étoit pourtant à propos, dans la conjoncture des affaires, de supprimer un peu de cette cordialité extérieure , et de dissimuler pour quelque temps la grande familiarité qu'on avoit avec lui, afin que la cour voyant qu'ils se séparoient en quelque façon de lui , elle jugeât la répugnance qu'ils avoient à consentir à sa présidence , et n'espérât pas qu'on fit rien en considération de sa personne, lorsqu'il faudroit soutenir les intérêts publics et tout leur corps. Cet avis fut suivi , et l'on résolut qtfon ne le verroit plus si souvent, et qu'on ne mangeroit plus du tout chez M. le mattre des requêtes. M. Le Coq, qui est le plus intéressé, ce semble, en cette affaire, fut le seul qui proposa qu'il n'étoit pas nécessaire de diviser les personnes où il n'y avoit qu'un démêlé d'office, et qu'on pouvoit défendre sa cause sans retrancher aucune marque d* amitié; mais son s^timent ne fut pas appuyé. Comme on procédoit à la délibération sur l'article de la prorogation, M. de Caumartin arriva inopinément, et parce qu'il insista fort sur l'obéissance entière qu'on devoit au roi , ne faisant qu'an même article de la prorogation et de sa commission , et que quelques-uns élevèrent un peu le ton , on pria les messieurs et les dames qui avoient été jusque-là auditeurs et spectateurs, de se retirer, et, après quelques petites contestations, chacun prit parti; les uns allèrent à la comédie, les autres chez eux. M. de Caumartin ayant appris leur délibération, en fut un peu surpris , et trouva quelques raisons de s'en consoler.

Lorsqu'il fut au palais le lendemain , tous ces Messieurs lui firent mille caresses, lui protestèrent qu'ils ne l'honoroient pas moins qu'auparavant , lui demandèrent congé de ne manger plus chez lui de quelque temps , et lui dirent mille choses fort obligeantes. Lui, de son côté , leur témoignoit en riant que c'étoit un état malheureux que d'être

retranché de la plus douce société qu'il y eût au monde, et que cette excommunication politique le touchoit fort; mais qu'il se consoloit sur son innocence, quand il voyoit que son seul crime étoit d'être mattre des requêtes et eux conseill^ï. Ce qui étoit le plus f&cheux dans cette conduite étoit l'édat que faisoit cette division apparente. Les plus sages en étoient étonnés ; les gentilshommes en noient ouyertement , et espéroient bien du repos et du relâche , si leurs juges pouvoient être une fois brouillés ; et M. Talon qui est plein de zèle pour la justice, et qui n'eût pas voulu donner la moindre trêve aux criminels , pria M. de Caumartin de n'en écrire point à li. Colbert, jusqu'à l'autre ordinaire, pour lui donner le temps d'essayer d'accommoder les choses. Il en parla à quelques-uns de ces Messieurs qui lui rendirent visite ; à Mme de Caumartin , et après à M. son mari comme auparavant; ums l'assurèrent qu'ils étoient résolus de bien vivre éternellement avec lui , et qu'ils ne vouloient qu'essayer s'ils pourroient se passer quelques jours de venir manger avec lui ; ce qu'ils exécutent ponctuellement. M. Talon qui est du parlraient, et qui est aussi homme du roi, a proposé là-dessus un expédient qui lui paroit le plus doux et le plus court, qui est que le roi , qui doit aller im de ces jours en parlement , prés^te à vérifier l'arrêt de la prorogation des Grands-Jours et insère la décision de la présidence; que le parlement qui attend quelques grâces de Sa Mâgesté ne s'y opposera peut^-étre

en donner des marques en toute occasion. La défiance uni- ?erselle qu'ils eurent le jour d'après pour Favis qu'il proposa sur le jugement de M. de Montvallat, fut remarquée par plusieurs comme une complaisance recherchée.

M. le comte de Hontvallat ' est un homme qui tient un rang assez honorable dans la province , et par la qualité , et par les biens qu'il possède , et par la réputation même de n'être pas fort tyran dans ses terres. Tout ce qui parait au public de reprochable, c'est le désordre de son domestique, qui vient plutôt de la mauvaise humeur de sa femme que de son dérèglement*. Selon le bruit le plus commun, bien loin d*avoir commis des meurtres et d'avoir fait des violences qui eussent éclaté dans le pays , il passoit pour si doux et pour si tranquille , qu'il étoit certain que ses paysans Tavoient sou- ?ent menacé, et que sa femme l'avoit souvent battu , et qu'il avoit été aussi bon seigneur que bon mari. Gomme la justice des Grands-Jours est établie pour punir les oppressions que font les gentilshommes, et non pas celles qu'ils souffrent dans leurs maisons , on croyoit que celui-ci étoit à couvert et que son seul crime étoit de n'avoir que trop d'innocence. Mais il avoit pour voisin et pour ennemi le procureur du roi de Saint-Flour, qui suscita un grand nombre de témoins dans ses terres, et présenta contre lui plus de trente èhefs d'accusation, sur lesquels il fut arrêté. Une grande marque qu'O n'étoit pas fort coupable , c'est qu'il n'étoit pas en fuite, et qu'A se croyoit en sûreté chez lui. Mme sa femme qui poursuivoit sa séparation d'avec lui , bien qu'elle en ait pour le moins dix enfants vivants, vint à Glermont très-alarmée, ou par un sentiment que la nature inspire en ces occasions , ou par une bienséance extérieure qui veut qu'on sauve les apparences. Elle lui fit d'abord demander, à ce que j'ai appris, assez froidement, s'il agréoit qu'elle sollicitât pour lui. n lui répondit aussi froidement qu'il étoit assuré de son

I. Le comte de Montvallat fut jugé dans la séance du 27 novembre 1665. ^ La femme de Charles de Montvallat se nommait Gabrielle d'Apchon.

innocence et qu'il n'avoit pas besoin de son secours. Ce mépris la piqua si fort , qu'elle fut qudque temps en résolution d'être sa partie, puisqu'il la refusoit pour solliciteuse, et de fournir des informations contre lui, puisqu'il ne vouloit point être justifié par elle; et véritablement eUe qui le maltraitoit lorsqu'il étoit libre, pouvoit bien le poursuivre lorsqu'il étoit en prison. Mais ses amis l'arrêtèrent, et lui firent comprendre qu'elle se feroit tort à elle-même plutôt qu'à son mari, et qu'elle agiroit contre toute sorte de bienséance. Cela fit qu'elle se retira dans une fort belle terre qu'ils ont proche de Riom , qu'elle a apportée de son mariage. Je ne sais point quel est le sujet de leur mauvais ménage : quelques-uns l'attribuent à la mauvaise humeur de Madame ; les autres à quelques petites passions de Monsieur pour quelques filles de son voisinage ; d'autres en disent encore une cause plus considérable, qu'assurément une femme doit avoir en horreur; et si l'on dit vrai , il est juste qu'on lui pardonne son aversion. Quoi qu'il en soit, on trouve étrange qu'une dame veuille se séparer de son mari , après qu'elle a pris sur lui l'autorité d'user du droit de correction , et qu'elle n'ait pas plus de considération et d'estime pour un honune dont elle a eu plus de dix enfants. Quoique ce gentilhonune fût d'une humeur très-paisible et qu'U ne fût pas capable de faire de grandes violences, il ne laissoit pas d'en faire de petites et d'être tyran * et à petit bruit ■.

autre avoit entrepris sur l'honnêteté d'une de ses sujettes, il faisoit brûler les informations sur une obligation qu'on lui donnoit, et vendoit ainsi l'impunité à tons les coupables. Ainsi rien ne lui étoit plus inutUe dans ses terres qo*un homme de bien. Il renvoyoit les criminels au notaire plutM qu'au juge, et ne connoissoit autres lois écrites que les contrats d'obligation. Cette adresse de faire tout racheter par argent étoit très-utile pour lui et très-conmiode pour les autres, et la sûreté y étoit entière, puisqu'il les tyrannisoit pour les empêcher d'être jugés, et que les peines qu'il leur imposoit étoient des grâces, et qu'ils ne pouroient se plaindre sans se trahir et sans se perdre. On l'accusoit encore d'une autre espèce de concussion qui n'étoit pas moins plaisante. Il y a un droit qui est assez. commun en Auvergne, qu*on appelle le droit des noces *. Autrefois on ne l'appeloit pas si honnêtement ; mais la langue se purifie dans les pays même les plus barbares. Ce droit, dans son origine, donnoit pouvoir au seigneur d'assister à tous les mariages qui se faisoient entre ses sujets; d'être au eatuher de l'épousée; faire les cérémonies que font ceux qui vont épouser par procuration les reines de la part des rois. Cet usage ne se pratique plus aujourd'hui, soit parce qu'il seroit incompatible

1. Les seigneurs féodaui contraigiuient les noureauz mariés de leur payer un tribut et de se soumettre à des usages qui araient surtout pour but de constater leur droit sur leurs yassaux. Les seigneurs ecclésiastiques percevaient comme les laïques le droit de noce$. Un arrêt du parlement de Paris (19 mars 1409) défendit à Férèque et aux curés de cette ville d'exiger aucun droit de cette nature. Dans certaines contrées les nouveaux mariés devaient un mets de mariage , poit ou repas , à ceux que le seigneur envoyait pour assister en son nom à la cérémonie. La mariée était quelquefois obligée de porter le meta de mariage au château ; elle s'y rendait accompagnée de joueurs d'instruments. U est possible que sous le régime féodal , où régnait trop souvent la violence , il y ait eu des exemples d'abus odieux , à l'occasion de ces usages; mais ils ne constituèrent jamais un droit. Les fabliaux . qui attaquent sans ménagement les excès du moyen âge . ne font aucune allusion à ce prétendu droit du seigneur. Les conciles . qui ont condamné des usages moins odieux, gardent également sur ce point un silence significatif.

i58 MÉMOIRES DE FLËCHIER

aux seigneurs d'être de toutes les noces de leur village et d'emporter * leurs jambes dans les lits de tant de bonnes gens qui se marient , que parce que cette coutume étoit un peu contraire à l'honnêteté, et qu'elle exposoit les gentilshommes qui avoient l'autorité et qui n'avoient pas toujours la modération , à des tentations assez dangereuses , lorsqu'ils en trouvoient quelques beaux sujets. Cette honteuse cérémonie a été changée en reconnoissance pécuniaire, et, par un accord mutuel, les seigneurs ont demandé des droits plus solides , et les sujets ont été bien aises de se rédimer de cette loi si dangereuse à leur honneur. M. deMontvallat trouvoit que les anciennes coutumes étoient les meilleures, lorsque quelque belle villageoise alloit épouser, et ne vouloit pas laisser perdre ses droits; et comme on le tenoit assez redoutable sur ce sujet , et qu'on craignoit que la chose passât la cérémonie , on trouvoit encore plus à propos de capituler, et de lui faire quelque présent considérable selon leurs forces. Quoi qu'il en soit, il faisoit valoir ce tribut, et il en coûtoit bien souvent la moitié de la dot de la mariée.

Il étoit encore chargé d'avoir tiré par force des obligations, d'avoir tenu longtemps dans un cachot et maltraité un paysan qui lui avoit fait, à ce qu'on dit, une fausseté, et de plusieurs autres chefs qu'on avoit accumulés et dont on avoit trouvé des témoins en assez grand nombre , parce qu'il n'est pas des plus violents, et qu'il ne se fait pas craindre comme les autres. Son procès fut instruit, et les conclusions de M. Talon portoient le bannissement perpétuel et la confiscation de tous ses biens, c'est-à-dire son malheur inévitable, et la ruine de toute sa famille. La considération de ses dii enfants faisoit pitié aux juges , et M. Nau qui fut son rapporteur ou, comme il disoit, son persécuteur, portoit lui seul les choses à l'extrémité. Au commencement de son affaire, ce gentilhomme tomba entre les mains de M. de La Falluère

1. Le manuscrit paraît altéré en cet endroit; il faudrait lire enfoncer. ou autre mot analoc^ue , au lieu d'emporter.

SUR LES GRANDS-JOURS DE 1665. i59

qui est d'un naturel fort doux et fort civil , et qui le traitoit d*une manière fort obligeante. Mais la commission qu'il eut d'aller informer des crimes du Bourbonnois fit qu'on choisit M. Nau , qui est d'une humeur plus brusque et plus justicière, pour son commissaire. Il s'en acquitta si exactement ([ue la première punition de cet accusé , et peut-être une des plas grandes, fut d'avoir un si sévère rapporteur qui l'exami- Doit à toute rigueur et Tépouvantoit en toute rencontre. Il est rrai qu'il le tourmenta jusqu'à la sellette , et que se trouvant derrière lui lorsque M. le président l'interrogeoit, et trouvant qu'il ne le traitoit plus assez cruellement , il lui faisoit lui-même des demandes violentes , et le pressoit tout bas de répondre en le poussant si rudement, qu'enfin il lassa sa patience et l'obligea de se tourner vers lui et de lui dire qu'il avoit à répondre à M. le président et non pas à lui; qu'il étoit entre les mains de la cour et qu'il étoit temps qu'il cessât de le persécuter. Cette saillie du criminel et les contorsions que faisoit le commissaire faillirent à faire rire les juges les plus sérieux. Enfin on en vint au jugement. H. de Gaumartin qui ouvrit les avis remontra que les accusations n'étoient pas si considérables qu'il méritât un bannissement perpétuel, et qu'il n'étoit pas juste que toute sa postérité devint misérable, et jugea qu'il falloit confisquer sa justice qui lui avoit servi d'occasion de vexer ses peuples, et l'en priver pendant sa vie ; le condamner à 8000 livres d'amende; régler son droit de noces à un écu, et lui ordonner quelques réparations pour ceux qu'il avoit fait obliger injustement. Cette opinion parut fort judicieuse , et bien que plusieurs fussent d'avis d'un bannissement de quelques années» ils se rangèrent pourtant au premier sentiment, Mit parce qu'il étoit plus raisonnable, soit parce qu'ils Toolarent témoigner cette déférence à celui qui l'avoit proposé*. M. de Montvallat qui craignoit un arrêt plus rigoureux

1. Voy. farrét concernant Charles de Montvallat dans le Recueil dee

i60 MÉMOIRES DE FLÉGHIER

et étoit au désespoir sur les conclusions de M. Talon, se trouva trop heureux d'en être quitte à si bon marché, et songea à payer son amende , pour sortir au plus tôt de la prison. Il se trouva bien des gens qui lui en offrirent la somme pourvu que Mme sa femme voulût s*obliger pour lui ; maii elle le refusa , soit qu'elle ne trouvât point de sûreté à être sî caution , et qu'elle eût expérimenté qu'il n étoit pas d'un( grande fidélité en son endroit ; soit qu'elle ne voulût riei avoir à démêler avec lui dans un temps où elle poursuivoi une entière séparation; soit qu'elle ne voulût consentir l'exécution d'un arrêt qui ne la contentoit pas tout à fait On remarqua dans la poursuite de cette affaire que le paysans étoient fort hardis , et qu'ils déposoient volontier contre les nobles lorsqu'ils n'étoient point retenus par 1 crainte. Si l'on ne leur parle avec honneur et si Ton manqu à les saluer civilement , ils en appellent aux Grands^ours menacent de faire punir et protestent de violence. Un dame de la campagne se plaignoit que tous se» paysan avoient acheté des gants , et croyoient qu'ils n*éC6ieot ^u obligés de travailler, et que le roi ne considéroit pli|d qu*eu dans son royaume. Lorsque des personnes de qualité, d*es prit et de fort bonnes mœurs , qui ne craignoient point 1 plus sévère justice , et qui s'étoient acquis la bienveillanc des peuples, venoient à Clermont, ces bonnes gens U assuroient de leur protection , et leur présentoient des attes tations de vie et uitijurg. rrciv.uU que c ulnit une li^^Deinianc

SUR LES GRAKDS-JOUftS DE 1665. 161

troisième génération. Ces simplicités , qui faisoient rire ceuï qui ne s'y trouvoient point intéressés, donnoient une lâcheuse contrainte à ceux qui y avoient quelque part, parce ({u'il falloit souffrir des insolences auxquelles ils n'étoient pas accoutumés , et réprimer des promptitudes qu'ils n'avoient pas accoutumé de réprimer , lorsqu'ils voyoient la justice plus éloignée. Celui qui s'en trouva le plus incommodé fut M. de Chazeron , qui est un homme assez considérable dans la province , et dont on n'a pu faire aucune plainte. Un de ses sujets , fort avare et fort mutin , se souvenant qu*il avoit appris par tradition dans sa famille que son bisaieul ou trisaïeul avoit autrefois vendu quelque pré ou quelque vigne au grand-père de ce gentilhomme , le vint trouver dans sa maison , et lui demanda la restitution de son bien. Ces demandes ne sont jamais agréables ; mais quand elles sont injustes et sans fondement , elles excitent la colère des plus modérés. Il lui représenta que le temps il h restitution étoit venu; qu'après en avoir joui injustemeot , le roi envoyoit des gens qui ne le craignoient pas , et qm rendroient bonne justice. On lui répondit qu'il se trompoit ; que ce qu'il demandoit n'étoit pas juste , et que si ses ancêtres avoient vendu leur champ , les siens aussi Tavoient payé. Cette raison ne parut pas trop convaincante à ce bonhomme , qui se mit sur sa rustique fierté , et enfonçant son chapeau, et s'approchant avec emportement, et mettant sa main gauche à son côté , et faisant un geste menaçant de la droite : «Vous me le rendrez, disoit-il, et les Grands-Jours.... » Le paysan auroit été plus sage en un autre temps , et le seigneur l'auroit été moins ; mais la peine où l'on voyoit ceux qui étoient accusés faisoit craindre Cttx qui ne Tétoient pas. Aussi, toute la punition qu'il osa Wre de cette hardiesse fut de lui jeter son chapeau à terre, et de l'avertir de se tenir dans le respect. Mais ce misérable, entrant en fureur, lui commandoit de lui ramasser son chapeau , ou qu'il lui en coûteroit la tête. La chose en

i62 MÉMOIRES DE FLËCHIER

vint au point que le gentilhomme , craignant de s'emporter et se méfiant de sa patience , en un temps où il falloit éviter toute sorte de reproche, lui releva son chapeau, et lui en ayant donné quelques coups, trouva à propos de monter à cheval et de venir faire ses plaintes à M. le président*. Tant le peuple se flatte ici des Grands-Jours , et tant la noblesse les craint !

Il en a coûté davantage à un officier de Riom , dont le père avoit acheté le champ d*un pauvre homme de son voisinage. U jouissoit en repos de ses possessions et ne craignoit aucune accusation , lorsqu'on vint lui demander ou le champ ou le prix , au jugement des experts ; il examine la demande, il fait venir des anciens du village, il ne trouve rien dans ses papiers qui justifie l'acquisition. Les villageois témoignent que ce champ appartenoit à la maison de celui qui le requéroit. L'expédient le plus court fut de faire venir des experts, de réduire la sonune du prix, et de payer 800 livres au demandeur , plutôt que d'être obligé à rendre par force , et d'être exposé aux peines des concussions et des violences. Mais ayant depuis trouvé des papiers qui justifient sa possession , et le paysan ne croyant point que les Grands-Jours soient venus pour lui , et qu'ils aient droit d'obliger à restitution ceux qui n'ont pas le malheur d'être nés nobles , il n'en a rien pu tirer que la raillerie de toute la ville. Ces choses ne sont que plaisantes et ne méritent pas qu'on les insère parmi les aflaires sérieuses qui se passent ici , mais elles ne laissent pas de faire voir l'autorité du roi et la crainte qu'imprime dans les esprits la sévérité de sa justice.

Pendant que la noblesse et le peuple étoient dans cet état, les dames avoient aussi leurs aflaires, et l'on ne voyoit que beaucoup de solliciteuses qui venoient justifier leurs maris

1. Voy. la Corretpondance administralive sous Louis 1/F, t. II, p. 163. Les détails donnés par Fléchier y sont confinués dans une lettre du président de Novion à Colbert.

SUR LES «iRANDS-vrOlRS DE 16(55. 163

qui étoient en fuite, ou qui venoient répondre en leur propre nom sur les violences dont on les avoit accusées. Mme la marquise de (îanillac se trou voit embarrassée dans les dérèglements de son mari , et rendoit raison de sa conduite. Mme la comtesse de La Roue avoit été citée aux Grands-Jours , et quoiqu'elle eût sept ou tiuit frères qui ayoientdes terres et des vassaux dans l'étendue du ressort, elle étoit la seule de sa famille qu'on accusoit. Mme la comtesse d'Apcher faisoit partout retentir le bruit de l'innoceoce de son mari , qui avoit eu l'honneur d'être mis au rang des Espinchal et des Canillac ; et quelque âgée qu'elle KHt y elle rompoit les oreilles des juges des noms de défunt son jMipa, dont elle porte un portrait bordé de blanc toujours pendant à sa ceinture. Cette dame est fort impérieuse, et en plusieurs rencontres elle avoit méprisé les Ribeyre , qui sont dans l'alliance de M. de Novion , qu'elle traitoit de p^tes bourgeoises , et dont elle disoit publiquement des choses fort désobligeantes sur la qualité. Elle avoit même blasphémé contre la beauté de Mme Ribeyre , et avoit dédaré hautement qu'elle avoit eu des femmes de chambre plus belles qu'elle ; ce qui paroissoit trop injurieux pour être pardonné : aussi n'étoit-on pas fâché de la voir dans one posture plus humiliée.

HUe de Beauvesé, qui est une demoiselle à Mme la Comtesse ', y .sollicitoit les juges pour rentrer dans la possession (fun bien que son père avoit autrefois aliéné à son préjudice. EDe est assez bien faite , et pourroit même prétendre à passer pour belle , si elle ne s'efforçoit un peu trop de le paroltre ; car rétrécissant toujours la bouche, qu'elle a déjà assez belle et assez petite , elle se rend difforme par cette affectation , et clignotant perpétuellement ses yeux pour les rendre plus brillants, elle leur fait perdre tout l'éclat qu'ils auroient; enfin, tirant sa voix du fond du gosier, pour avoir quelque

1. Olympe Mancini , nièce de Mazarin , mariée à Eugène-Maurice de ^voie, comte de Boissons. On L'appelait Madame la Comtitte.

agrément en son parler, elle achève de se contrefaire tout entière. Lorsqu'elle parut dans la ville avec une bonne vieille femme qu'elle appeloit sa mère , et qui l'est effectivement , la fille étant fort galante et fort affectée , et la mère paroissant de mauvais augure , quelques zélés faillirent à leur faire affront ; mais elle parla tant de Mme la Comtesse et de M. le duc de Savoie, que Dieu la sauva du déplaisir qu'elle auroit reçu. On parloit encore de quelques autres qui étoient en fuite et qu'on accusoit d'être criminelles dans leurs familles , où les maris étoient innocents. Mme la marquise de Sales en étoit une , et il passoit pour constant qu'elle avoit excité M. son mari à un des plus cruels assassinats qui se soient faits dans la province. Mais celle qui avoit fait le plus de bruit en ce pays, et qui avoit eu plus de raison de se retirer, étoit Mme la comtesse de Busset , qui se trouvoit coupable de beaucoup de dérèglements. Elle étoit accusée d'avoir eu diverses passions en divers temps, quelques-unes fort douces, et quelques autres fort violentes. Elle avoit eu beaucoup de galanteries , et comme elle étoit fort belle , elle avoit attiré plusieurs amants , et ne leur avoit pas été cruelle , s'il faut en croire au bruit commun. M. de Caudale *, qui étoit gouverneur de la province ,.la vit et l'aima ; et comme il n'étoit pas des plus fins galants , il se vantoit partout d'être aimé et d'être l'unique ; mais il sut enfin qu'il avoit plus de rivaux qu'il n'avoit pensé. Tout le monde sait qu'elle s'échappoit de temps en temps pour quelques jours, et s'en alloit à Paris en poste , d'où , après avoir achevé toutes ses affaires , elle revenoit froidement chez elle. Son mari, qui est de la maison de Bourbon et qui n'en est ni plus glorieux ni plus sévère , la laisse vivre à sa mode , et n'en a paru jaloux qu'une fois. Il avoit appris les amours d'un gentilhonune

I . Louis-Charles-GastoD de Nogaret de La Valette et de Fois , duc de Candale, gouverneur d'Auvergne; il était né à Metz le 14 avril 1627. et mourut à f^yon le 28 janvier 1658.

avec sa femme , et il étoit assuré que le lieu de leur

rendez-vous ordinaire étoit une cabane de berger, couverte

de chaume , où ces deux amants traitoient leurs affaires

secrètes avec moins de simplicité que les bergers et les

bergères ne font ordinairement. Quelqu'un l'ayant exhorté

à la vengeance de ce déshonneur , il ût mettre un jour le

feu à cette cabane. Il crut , le bonhomme , qu'il ne leur

restoit plus de lieu propre à telles négociations , que leur

amour s'éteindroit par l'embrasement de leur retraite , et se

tenant en sûreté depuis ce coup , il se vantoit d'avoir bien

T^ sa famille. Cependant, il est certain que pendant qu'il

bisoit brûler ce chaume , sa femme brûloit d'amour avec

son galant , et trouvoit l'occasion de se satisfaire en un

temps où l'on travailloit à le lui ôter. On l'accusoit encore

de quelques violences. Voilà l'état où se trouvent les dames

de la province.

Le samedi 28 de novembre*, qui étoit le dernier jour delà première déclaration, la prorogation pour deux mois . lot publiée en pleine audience, et reçue avec tout le respect qu'on devoit aux ordres du roi. On plaida ensuite quelques ailaires de peu d'importance. Ainsi furent terminés les deux premiers mois de la Chambre des Grands-Jours. Nous sortîmes de Clermont , le dimanche au matin , pour aller faire nos dévotions à une abbaye de l'ordre de Saint-Benoit , sous le titre de Saint-AUyre , qui est à cent pas hors de la ville , où des religieux réformés vivent fort exemplaire-

I. Journal de Dongois, fol. 159 : « Dès le matin, M. Talon, étant entré eoU Chambre, dit que. suivant Tarrèté du 12 novembre, il avoit écrit ^ M. le chancelier qu'il plût au roi d'envoyer au parlement la déclaration <ie U continuation des Grands- Jours , pour y être vérifiée et registrée en la fonDe ordinaire et accoutumée; qu'il n'avoit point encore de nouvelles que cette vérification eût été faite au parlement; qu'il croyoit néanmoins qu'elle Taroit été: mais que, conmie le temps pressoit et qu'il n'y avoit plus de y^T utile que ce jour , le temps porté par la première déclaration finissant '«indi prochain qui étoit fête , il étoit absolument nécessaire de procéder proentement à l'enregistrement de la déclaration ; autrement que la cour <lADeureroit sans pouvoir et sans fonction mardi prochain , etc. » >

^Q^Ue augmente tous les jours ; on disoit que cette petite source coule par-dessus pour y travailler, et qu'elle promet de le rendre encore plus grand si Ton ne la détourne. Les feuilles et les bâtons qui tombent par hasard , ou qu'on Jette exprès dans cette eau , durcissent insensiblement , et se couvrent d'une écorce assez forte , qui se forme d'un limon subtil qu'elle entraîne , et qui ne parolt point dans son cours, qui s'épaissit pourtant sur les matières solides qu'elle rencontre. Pline ' parle d'une rivière des Ciconiens qui avoit la même vertu, dont Ovide • avoit dit devant lui , peut-être un peu poétiquement, qu'elle faisoit des marbres de tout ce qu'elle touchoit , et transformoit les corps de ceux qui en bu voient en pierres dures. Le même auteur fait pourtant mention d'une pareille rivière au delà de Surrente ', dont l'eau était fort douce et fort saine à boire. Si nous étions au siècle des métamorphoses , nous trouverions bien le nom de quelques nymphes dont les cœurs aurqient été inflexibles à leurs amants, qui auroient mérité d'être changées en froides fontaines, et qui, étant tombées dans un état de nature liquide , auroient conservé le droit d'endurcir tout ce qu'elles rencontreroient. Mais nous sommes désabusés de ces sortes de transformations , et nous devons nous contenter d'admirer ces jeux ou ces merveilles de la nature , sans les rapporter à des imaginations fabuleuses.

Cette seconde ouverture des Grands-Jours se fit par une

f. nin Ciconum fluraine, et in Piceno lacuVelino, lignum dejectum « lapideo corlice obducitur, et in Surio, Colchidis. flumine, adeo ut lapi- « dem plerumque durans adhuc integat cortex. Similiter in Silaro, ultra «Surrentum, non virgulta modo immersa, verum et folia lapidescunt. a alias salubri potu ejus aquae. » (Plin. //. N. , lib. II , cap. cvi.)

2. « Flumen habent G icônes qiiod potum saxea reddit Viscera; quod tactis inducit raarmora rebus. »

(Metam., XV, v. 313.) La source de Saint-AUyre n'est pas la seule qui ait, en Auvergne, la propriété de cristalliser les objets qu'on y plonge. D'autres sources, et particulièrement celle de Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme) , ont la même vertu.

3. Sorrente ou Sorrento. dans la Terre de Labour (royaume de Naples).

monde entre les mains d*un tyran secret et inconnu ^ et un ange visible , sous la puissance d*un démon qu*on ne yoyoit pas. Tous les efforts qu*on fit pour la délivrer furent mutiles , jusqu'à ce qu'on eut recours à ce saint qui vivoit dans sa retraite à Glermont , et dont la réputation s'étoif r^Mmdue jusque dans les provinces d'Allemagne. Il fut appelé avec instance par l'empereur, et fit des prières qui touchèrent le del, et attirèrent la guérison de la belle possédée. Son libérateur l'instruisit des principes de la religion chrétienne, et la délivra en même temps et des peines qu'elle soufiroit et des erreurs où elle étoit engagée , et la tira de la puissance des diables qui la tourmentoient et des dieux qu'dle adoroit , suivant la superstition de ses pères : aussi , elle eut une si grande reconnoissance pour le bienfiut qu'elle avoit reçu , qu'elle rompit tous les liens de la oature, de l'intérêt et de la persuasion, et, quittant ses parents, ses biens et ses idoles , se rendit en Auvergne poor y suivre les maximes évangéliques et les grands exemples de son bienfaiteur. Pour le mystère du pilier, il nous l'expliqua- avec bien du plaisir, et nous dit que le saint, dans les exorcismes, s'étant souvenu qu'il faisoit bitir son église , avoit ordonné au démon de sortir du corps de la fille , et de porter à Glermont un grand pilier qui étoit à la porte du palais de l'empereur ; ce qu'il avoit lait , traînant en l'air cette lourde masse sans machine , avec la seule force de son petit doigt. Il n'y a pas deux mois, qu'en mémoire de cette action mémorable, on voyoit un petit diable de pierre attaché à cette colonne, et l'on en trouve la représentation dans plusieurs tableaux de cette église.

Nous entrâmes ensuite dans le cloître et dans un petit jardin où l'on nous fit voir des grottes de voûtes de rocher, des cabinets et cent autres choses que fait en ce lieu une fontaine admirable qui change tout ce qu'elle arrose en pierre. Elle a fait, en coulant, un pont d'une grandeur fort considérable

170 MÉMOIRES DE FLÉCHIEH

éans l'espérance de trouver en lui et un mari et un protecteur. Elle ne fut pas tout à fait trompée , et s'il ne lui fut pas fidèle en toutes choses , il le fut pour le moins à soutenir les intérêts qui lui étoient devenus communs avec elle , et à dégager sa maison. De sorte qu'après plusieurs procès qu'il gagna , il vécut fort en repos et dans une parfaite intelligence avec sa femme , s'étudiant à augmenter son revenu , et jouissant paisiblement de dix à douze mille livres de rente. La douceur de son bon ménage fut interrompue par la mort de la comtesse, qui , pour récompenser l'affection et les services de son mari, dont elle n'avoit point eu d'enfants, le fit son héritier universel , et le laissa dans un état de repos et de satisfaction parfaite , s'il n'eût été touché sensiblement de la perte qu'il venoit de faire.

Mais les hommes ne sont jamais contents de leur sort, et lorsqu'il semble qu'on n'ait plus rien à souhaiter, il vient certains désirs de je ne sais où , qui troublent tout sans qu'on y pense. Ainsi, quoique le comte de Saignes eût sujet de passer doucement le reste de ses jours , et qu'il fût d'un Age à n'avoir plus de grandes passions , il trouva dans le voisinage de ses terres une jeune beauté qui eut assez de charmes pour lui faire oublier et ses premières amours, et ses résolutions, et son âge, et ses intérêts, et toutes sortes de bienséances. Dès qu'il la vit il en soupira, et bientôt après il en brûla, et en fit la demande à ses parents. Quelque soin que prissent de lui ôter cette passion, ils ne iirent que renllaiH'

petite et vermeille, et je ne sais quelle délicatesse répandue sur son visage. Joignez à cela cette fleur de jeunesse qui donne de l'éclat et qui anime la beauté en lui donnant de ragrément. Enfin, il ne lui manquoit rien qu*un titre de cmntesse pour relever par quelque gloire apparente tant de bonnes qualités naturelles. La fortune, qui se repentit de ii*avoir pas assez bien accompagné sa beauté, lui offrit par hasard ce qu'elle ne lui avoit pas donné par droit de naissance, et si elle pouvoit dire qu'elle épousoit un mari bien noble et bien riche, il pouvoit bien se vanter aussi qu'il épousoit une très-jolie et très-agréable personne. Ceux qui ne considéroient que la disproportion de l'âge et des biens entre ces deux amants, bl&moient la passion du comte; mais la beauté de sa femme le justifioit, dès qu'on l'avoit vue ; et tout le monde tomboit d'accord que pour un si agréable sujet un peu de folie étoit raisonnable. L'affaire fut donc conclue ; il satisfit sa passion de son côté ; elle satisfit son ambition dusi^; et toutes choses sembloient être disposées à une grande union entre eux. Mais l'infidèle époux , qui revenoit de ses débauches , avoit fait parottre tous ses biens et avoit 60 soin de cacher ses maux , et s'imaginant qu'il n'y avoit pas danger que tout fût commun entre la femme et le mari, il lui communiqua les uns et les autres , et rendit sa belle malade comme il étoit. Ses traits commencèrent à se confondre, sa fleur et son teint s'effaça ; son visage devint pâle, et la honte du mal, jointe à celle des remèdes, la rendirent tout à fait languissante. Le bonhomme en eut du regret , la fit traiter avec grand soin , et pour la consoler se mit dans les mêmes remèdes. Il la mena lui-même à Paris, espérant qu'elle y seroit mieux secourue, et sachant bien que le grand air du monde contribuoit fort quelquefois à la guérison des jeunes et belles personnes. Il ne se trompa point, et toutes choses réussirent comme il l'avoit pensé. Elle fut bientôt rétablie; toutes ses grâces revinrent avec sa santé, et se trouvant en plein air de galanterie , et mêlant un peu de

coquetterie avec sa gaieté naturelle , elle s'en porta mieux qu'auparavant. Il ne tint pas de plusieurs amants qu'elle ne se vengeât de l'affront qu'elle avoit reçu dans son mariage; ils lui disoient qu'une jeune femme ne devoit point faire difficulté de tromper un vieux mari qui l'avoit trompée , et que son infidélité seroit moins criminelle que l'autre, parce qu'elle ne seroit point si dangereuse; qu'elle considérât qu'il y avoit des hommes plus sages, plus jeunes et plus honnêtes que celui qui l'avoit épousée , et plusieurs autres choses qui ne pervertirent pas son esprit , mais qui ne laissèrent pas de la toucher. Aussi elle n'eut pas beaucoup d'empressement ni de tendresse pour le comte. Elle voulut voir le monde sans lui , et la vie de Paris lui parut si douce, qu'elle eût volontiers brûlé toute sa province; mais il fallut bientôt déménager, et le mari, qui craignoit ou que le revenu de ses terres diminuât , ou que les galanteries de sa femme n'allassent un peu trop avant, suivant la coutume des vieilles gens, qui sont ordinairement jaloux et intéressés, se retira dans son village , et crut qu'il y avoit plus d'honneur et plus de sûreté pour lui d'y vivre en repos. Mais la dame qui avoit connu qu'il y avoit des hommes plus aimables galants que lui , et qui dans peu de temps avoit oublié la façon de vivre de la campagne , chercha dans la province de quoi consoler sa soUtude; et pour le faire avec moins de contrainte, elle se plaint à tous ses parents de la perfidie de son mari ; elle lui

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tendit. Ce n'est pas qu'elle n'eût beaucoup de retenue , et Ton ne l'accuse que témérairement d'avoir manqué aux conditions de son traité de séparation.

Que l'amour est puissant , et qu'il regagne facilement un cœur qu'il a soumis autrefois ! Il se sert de l'absence même qui détruit la tendresse pour la renouveler, et retrace si bien daQs l'esprit les objets que le hasard éloigne des yeux, qu'on aime bien souvent davantage ce qu'on n'a pas la commodité de voir quand on veut. Le comte , qui avoit accordé sans peine ce divorce et qui l'avoit souffert plus d'un an sans se plaindre , se remit dans l'esprit la beauté qu'il devoit avoir auprès de lui; la perte qu'il avoit faite de mille douceurs, et le déplaisir qu'il y avoit de vivre seul lorsqu'on pouvoit être accompagné si agréablement, et peut-être aussi la conscience qu'il y avoit de laisser une belle femme sur sa foi et sur celle d'une vieille mère , et l'embarras de lui donner une pension au bout de l'année sans qu'elle l'eût aucunement méritée. Quoi qu'il en soit , il la pria de revenir avec lui, et lui promit qu'elle ne courroit point de risques, et qu'elle ne s'en porteroit que mieux à i'avenir; et comme elle refusoit de se rendre dans sa maison , il refusa de lui payer sa pension. La jeune dame vint porter sa plainte à la Chambre des Grands-Jours, et se confiant sur sa beauté autant que sur la justice de sa cause, se rendit à Clermont, expliqua fort nettement tous ses démêlés , et avec beaucoup d'ingénuité, débita ses raisons à ses juges, afin qu'ils fussent bien instruits de l'affaire , sans laisser aucune circonstance des incommodités de son mari. Je me trouvai avec une dame qu'elle venoit visiter en sollicitant ; elle fit son compliment de fort bonne grâce, et venant d'abord après aux interrogations, elle lui demanda si elle étoit de Paris , si elle étoit mariée depuis longtemps, quel âge elle avoit, de quelle maison elle étoit , combien elle avoit apporté en mariage. On la satisfit sur tous les points. Après qu'elle eut f^t toutes ces questioni^, la^dame fut bien aise d'être en

droit de lui donner la question à son tour, et la menant par les mêmes routes qu'elle lui avoit ouvertes, elle connut bien qu'elle avoit autant de facilité à répondre qu'à interroger. Nous apprîmes donc qu'elle étoit du côté du Berry, d'une maison assez médiocre, âgée de dix-neuf ans , mariée depuis trois ans, et qu'elle avoit eu 2000 écus en mariage, qui n'avoient pas encore été payés. Le discours tomba bientôt sur son procès ; ce qui fit qu'elle nous exposa fort ingénument toute l'affaire, le tort que son mari lui avoit fait, la maladie invétérée et incurable qu'il avoit , le danger qu'il y avoit pour elle d'être avec lui, et plusieurs autres particularités qu'il n'est pas besoin de rapporter, lorsqu'on ne sollicite point des juges et qu'on ne parle point avec intérêt. Nous fûmes contents d'elle, et sa beauté et son ingénuité nous la firent plaindre. Elle fut aussi fort contente de nous, et l'auroit été davantage , si quelques sévères censeurs étant survenus, et ayant su sa naissance et son bien, ne lui eussent témoigné qu'elle ne devoit point se plaindre si hautement, et que le titre de comtesse et dix à douze mille livres de rente valoient bien qu'on soufiGrtt un peu d'incommodité. Quoi qu'U en soit, je trouvois qu'elle avoit beaucoup déraison, mais qu'elle n'avoit pas assez de honte ; et l'ingénuité qui me parott d'ailleurs une grande vertu , étoit à mon avis une imperfection en elle. M. son mari vint à Clermont, et, sans solliciter contre elle , rendoit toutes ses sollicitations suspectes en montrant

qui sont de jeunes bourgeoises de la ville qui ont une galanterie un peu hardie , et qui se piquent de beaucoup de liberté. H. le comte de Saignes en usa fort honnêtement avec elle : ayant su qu'elle avoit besoin d'argent, il lui envoya 30 pistoles; il alla lui-même la voir sur l'occasion d'un rhume dont elle étoit incommodée ; il lui rendit sa visite encore une fois, et quelques-uns de leurs amis les ayant enfermés ensemble dans sa chambre , je ne sais ce qu'ils y firent, mais ils en sortirent fort bons amis. Plusieurs ont cru qu'elle n'avoit à reprocher à son mari que son âge, et qu'il n'auroit point été malade pour elle, s'il n'eût été vieux ^ Quoi qu'il en smt, ils sont raccommodés; Dieu veuille que ce soit pour longtemps.

Le 14 % on jugea par contumace une affaire de M. le baron deBlot avec M. de Puy-Guilhaume. Ces deux gentilshommes eurent, il y a quelques années, un démêlé qui fit assez de bruit dans la province , et, après quelques emportement^ de part et d'autre, ils voulurent le terminer, selon la coutume de la noblesse, par un combat particulier. L'assignation fut donnée , le lieu marqué ; ils sortirent en campagne. Quelque circonspection qu'ils eussent apportée à cacher leur dessein , Os ne dissimulèrent pas si bien que quelques gentilshommes de leurs voisins qui savoient leur ressentiment , et qui les <d)8enroient avec beaucoup de vigilance , ne l'aperçussent , ou , pour mieux dire , ne soupçonnassent quelque chose de leur résdotion. Les amis de M. de Puy-Guilhaume furent les plus difigents , et montèrent à cheval au premier bruit de leur sortie. Ils allèrent chez leur ami , et ne l'ayant pas rencontré chez lui, ils coururent chez un de ses oncles, où il s'étoit retiré, et d*où il étoit prêt de sortir pour aller se battre. Lorsqu'ils arrivèrent, il fit bonne mine, comme on fait en ces occasions , et cacha si bien son dessein qu'il le découvrit ; et

1. Dongois dit également (dans une note de son Journal, fol. 165) : «Vnisemblableiiient son plus dangereux mal fut la vieillesse. » M4 décembre 1666.

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ses bons voisins qui n'étoient pas moins fins que lui , jurèrent qu'ils ne pouvoient point s'empêcher de le conduire dans son château , et qu'ils ne Tabandonneroient point qu*il n'y eût quelque accommodement. C'est en ces rencontres que la petite noblesse se fait de fête. Sous prétexte d'empêcher un combat, ils triomphent bien souvent eux-mêmes ; ils ravagent une maison , lorsqu'ils viennent la secourir, et les ennemis ne font pas souvent tant de désordre que ces troupes auxiliaires. Une petite course qu'ils auront faite leur vaudra plusieurs jours de bonne chère ; encore leur a-t-on de l'obligation, et souvent ceux qui sont les plus heureux dans ces querelles trouvent bien à se repentir, quand ils viennent à considérer les dépenses , après qu'ils sont hors de danger. Ces gentilshommes l'accompagnoient donc, et lui rendoient ce bon office avec bien de la joie ; mais toute leur prévoyance fut inutile , et par malheur ils ne sauvèrent pas leur ami, et ne mangèrent pas un de ses poulets d'Inde. Ils avoient fait à peine une demi-lieue, qu'ils se trouvèrent dans un chemin fort creux dont la descente étoit assez difficile. M. de Puy- Guilhaume, soit qu'il fût mieux monté que les autres, soit qu'il fût bien aise d'être un peu plus avancé pour rêver à son affaire et pour entretenu^ son ressentiment, étoit éloigné d'eux de trente à quarante pas , et avoit déjà franchi la montée, lorsqu'il vit son ennemi qui venoit le chercher de ce côté-là, et qui n'étant pas fort éloigné, courut à lui le pisto-

Jours, où M. de Blot, qui étoit fugitif, fut condamné par contumace à être pendu, tous ses biens confisqués au roi, ordonné que son château seroit rasé après les cinq ans de la contumace , selon l'ordonnance ' ; qu'on feroit le procès à la mémoire du défunt , selon les formes accoutumées en telles rencontres*. Ce jugement ne fut pas sans difficulté. Il y eut quelques-uns des juges qui le trou voient trop rigoureux , et qui prétendoient que , pour faire un véritable duel , il falloit non-«eiilement un combat, mais qu'il falloit qu'il fût volontaire et de concert entre les deux parties ; qu'en celui-ci , le défunt avoit été forcé par l'irruption subite de l'autre, et qu'à son égard ce n'avoit été qu'une rencontre, et qu'il n'étoit point sorti de la loi de la défense légitime. Ils rapportoient rexemple de H. de Nogent et de M. d'Âlluy, dont le dernier ayant forcé l'autre de tirer l'épée à Paris, et ayant été tué, (ut déclaré tué innocemment et dans les règles de la défense. Cette jurisprudence paroissoit fort raisonnable, mais le sort des jugements l'emporta, et M. de Barillon, qui avoit ouvert c^ avis à la douceur, et M. de Caumartin, qui l'avoit suivi, ne purent point y ramener la pluralité des voix.

L'apiîs-dtnée, on tint audience où l'on plaida plusieurs petites affaires. L'une de M. Deshéraux, qu'on accuse d'avoir pendu de sa propre autorité un homme qui lui avoit fait un afljTont sanglant. Ce gentilhomme, dont nous parlerons en un autre endroit, étant sur le point de se mettre en fuite, fut arrêté et conduit aux prisons des Grands-Jours , où voyant de

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