‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jours d'Auvergne en 1665 (volume 2)Chapitre 36 sur 98 · I. 21 janvier i66S, d'après le Journal d« Dongois · texte numérisé non relu

I. 21 janvier i66S, d'après le Journal d« Dongois

arrêt contre lui, et à faire raser les fortifications d'une de ses maisons. M. de Lévy, par le droit de sa charge , eut ordre de veiller à l'exécution de l'arrêt, et trouvant l'occasion favorable pour se venger de quelques insultes que ce malheureux lui avoit faites pendant que la France étoit en désordre , à cause de la diversité des partis , il fut bien aise d'excéder un peu sa commission , et fit non-seulement raser les fortifications, mais il donna encore la maison au pillage, et en punissant le crime, se rendit criminel lui-même, et se rendit responsable à la justice en la soutenant. Il assuroit qu'il avait des ordres du roi pour justifier son action ; mais U falloit venir les présenter, et il y eût eu du hasard pour lui. La seconde accusation étoit plus évidente que la première, et il y avoit toutes les apparences qu'il étoit criminel, et pouvoit être convaincu de fausse monnoie. On vérifioit qu'un marchand avoit reçu de lui deux fois un assez grand nombre de doubles pistoles, qui étoient encore en dépôt dans les greffes; mais les juges les avoient écartées adroitement, et il y avoit même quelques procédures contre eux; ce qui fit qu'on le condamna à une grande réparation pour le prévôt, à une amende considérable, au bannissement de neuf ans, et à se défaire de sa charge. Quelques-uns furent d'avis de sauver la charge, mais cela passa. Il auroit bien bit de se présenter dans l'état où étoient les affaires, et dans les circonstances du radoucissement de la cour. Les conclusions de M. Talon alloient à la mort, et l'on a cru qu'il avoit alEecté cette rigueur, afin qu'on ne crût pas que la considération de la maréchale de L'Hospital ', qui est alliée au marquis , eût relâché quelque chose de sa sévérité ordinaire , et qu'on ne dit pas que l'amour avoit désarmé la justice. Mme de Charlus, mère de l'accusé, qui étoit dans la dernière désolation , trouva de quoi se consoler sur l'espérance de remettre ses affaires.

1. On a déjà vu plus haut, i>ages 88 et 210, des allusions à la passion de Denis TaloD pour la maréchale dt L'Hôpital.

230 MÉMOIRES DE FLÉGHIER

Les criminels fugitifs étoient en si grand nombre , qu*à peine étoit-on sorti d'un procès qu'on entroit dans Tautre, sans intermission et sans relâche. Après le jugement de M. de Lévy, on examina TafTaire de M. le marquis de Sa- 1ers S qui étoit une des plus noires qu*on ait vues pendant les Grands-Jours. C'est un homme de qualité, d'esprit, quelques-uns disent même de probité, lorsqu'il agit par son inclination et par ses conseils, et non pas par ceux de sa femme. Il avoit un ennemi dont il pouToit se plaindre avec justice, s'il n'eût mieux aimé se venger par violence. Sa passion, enflammée par des sollicitations puissantes sur son esprit, et peut-être par son esprit même, le poussa d'assembler quelques-uns de ses amis et quelques personnes d'expédition , et à faire voir qu'il ne souffroit pas une injure. D attaqua celui qu'il cherchoit *, qui s' étoit réfugié dans sa maison où il étoit retiré, et trouvant trop de réùstance et trop de difficulté à forcer les portes, il fit monter ses gens au plus haut de la maison, fit découvrir le toit, et entrer dans la chambre où, ayant trouvé ce misérable, il l'avertit qu'il falloit se disposer à mourir. Quelcpies-uns disent qu'il fit appeler un prêtre et qu'il lui donna le temps de se confesser; les autres assurent qu'il n'eut pas 1^ patience d'attendre. Quoi qu'il en soit, ils le percèreùt^de* cent coups, lui crevèrent les yeux, etc., et se retirèrent aveè un peu de satisfaction de s'être vengés, et avec beaucoup dé r^nords

ne 8*étend qu*à refuser les vœux d'un amant, et à punir par le mépris la témérité qu'on a eue de les aimer; et lorsqu'on parle des rigueurs des dames, l'on ne s'imagine que quelques dédains qui affligent un cœur, et qui ne le font mourir que par métaphore, et qui tirent tout au plus quelques larmes des yeux, et ne font jamais répandre du sang. On a trouvé quelque chose de plus farouche et de plus sanglant dans le procès d*une fenmie qu'on a jugée. On n'avoit aucune preuve évidente, mais les conjectures rendoient la chose si manifeste, qu'on ne peut point douter qu'elle n'eût commis un homicide. On avoit trouvé un homme mort dans sa maison ; on l'avoit vue sortir avec une épée sanglante, et sa jupe teinte de sang; son visage même portoit des marques de son crime , et tout donnoit à connoitre qu'elle étoit coupable. Sur ces apparences décisives, elle fut arrêtée; elle nioit son crime; et soit qu'elle eût assez de fierté ou assez de résolution à mourir, elle ne voulut point se servir de toutes les adresses qu'on lui donna pour éviter le supplice , estimant qu'il étoit honteux de craindre de mourir, après n'avoir pas craint d'en faire mourir d'autres. On lui conseilla d'avouer le meurtre, et de protester que ce n'étoit qu'une défense légitime contre un homme qui avoit entreinrîs contre son honneur. Mais elle ne voulut point se sauver par cet artifice , ni être soupçonnée d'avoir été sollicitée par on homme. Elle ne fut point condamnée à la mort, et l'on se contenta de la bannir et de lui imprimer une marque de déshonneur pour le reste de sa vie.

L'affaire du grand prévôt de Bourbonnois fut une des plus examinées des Grands-Jours, à cause de la multiplicité des dépositions auxquelles les fonctions de leur charge les exposent ordinairement; parce que leurs emplois différents, dans lesquels le service du roi, la rigueur des ordonnances, l'intérêt du public, le dérèglement des peuples auquel il faut s'opposer, la punition des crimes , l'accélération de la lerée des deniers du roi et plusieurs autres fonctions sont

enfermées, leur donnent sujet de se faire beaucoup d'ennemis et de faire même plusieurs fautes dans leur conduite. Ainsi il est malaisé de ne point manquer ou à Texactitude de sa charge, ou à la douceur que diverses personnes se promettent d'eux. Cet homme qui étoit réduit, depuis deux ans, dans un lit avec des douleurs continuelles, et à qui la goutte étoit une chaîne assez importune, fut déféré et conduite Clermont pour rendre raison de sa conduite. Il étoit accusé de plusieurs vexations et violences, et d'avoir excédé son pouvoir et étendu les droits de sa charge au delà de ses fonctions légitimes. Il répondoit à cela que ses infirmités l'ayant obligé, depuis un an, à se défaire de sa charge, on pouvoit bien s'être aperçu qu'il y avoit consommé la meilleure partie de son bien , et que le prix de sa charge n'avoit pas été sufGsant pour acquitter toutes ses dettes. Mais il avoit peine de se tirer d'une action très-criminelle. Comme il alloit un jour à la tête de sa compagnie, et qu'il conduisoit ses archers, il arriva quelque démêlé entre un de ses archers et son exempt , qui passa à sa connoissance et fut presque remis à son jugement. Lui qui vouloit se donner un spectacle et se divertir de leur querelle, comme ces sortes de gens ne sont pas ordinairement fort tendres, il eut la dureté de les animer et de les obliger à faire un copibat singulier, où l'archer ayant eu l'avantage sur l'exempt, il s'en détacha quelques autres de la compagnie qui l'assassinèrent. Les informatioiis et la déposition des chii'iiiu-Jujia hjiit cnueudm

vécu, il faillit à mourir pour un crime commis depuis dixneuf ans et sept à huit mois, qui n'avoit que fort peu de temps à faire une prescription et à être exempt de justice. L'âge et les infirmités Tavoient réduit à une foiblesse et à une caducité qui ne lui laissoient que fort peu de vie. Aussi la cour lui avoit fait la grâce de ne le mettre point dans les prisons, parce qu'il ne lui restoit plus aucune liberté, et qu'il étoit sa prison lui-même. Dans le jugement de son affaire, il y eut des juges qui concluoient à la dernière rigueur; mais M. Le Coq, avec un passage de Tacite rapporté fort à propos, inspira des sujets de pitié et d'adoucissement à la compagnie; il représenta que c'étoit un criminel puni par lui-même, qu'il étoit plus tourmenté de sa goutte qu*il ne seroit de son supplice; que les douleurs qu'il souflroit étoient assez justes pour les laisser continuer le reste de ses jours; que c'étoit une grâce bien rigoureuse qu'on lui feroit de ne le juger pas à mort, et qu'on ne pouvoit mieux faire que de le condamner à vivre; qu'une longue maladie valoit bien une courte, et que la goutte exécutoit en lui leur arrêt avec plus de sévérité que le bourreau n'auroit su faire. La plupart furent de cet avis, et soit qu'ils eussent dessein de le mieux punir en l'épargnant , soit qu'ils dédaignassent de rompre le cours d'une vie qui ne doit plus durer longtemps, ou qui doit être très-misérable, ils le condamnèrent à neuf ans de bannissement qu'il n'accomplira pas, selon toutes les apparences, à une amende honorable, qu'il fit publiquement, et à une réparation d'intérêt fort ample. Il parut fort content de son arrêt , et ne dissimuloit pas qu'il ne méritât pas davantage, si les accusations eussent été véritables.

n auroit été bien fâcheux de n'entendre parler que de condamnations et d'arrêts , et de n'entendre que les succès des jugements et ne lire que des factums de parties. Nous étions assez heureux pour savoir quelques nouvelles du Parnasse et pour entendre parler des Muses. On nous offrit

d*abord quelques sonnets de province, qui finissoient tous par des allusions froides et réitérées sur les Grands-Jours. M. Talon ou M. de Novion étoi^it des soleils; ils venoient dans cette province, comme cet astre va dans une de ses maisons, pour dispenser la lumière du droit et exciter le zèle de la justice; et cent autres figures hardies et allégoriques faisoient le sujet de toutes les poésies de ce Parnasse barbare. On nous fit voir des vers burlesques sur les Grands-Jours, dont j'avois d^abord fort bonne opinion, sur les belles ouvertures que je croyois qu'on pouvoit avoir pour les tourner en ridicule, tant parce que les actions les plus graves et les plus sérieuses sont plus plaisantes, lorsqu'on les tire de leur ordre naturel, et qu*on leur donne un tour et sens contraires, que parce que plusieurs choses s'y passoicnt, qui n*étoient pas fort éloignées de ce caractère. Hais cet ouvrage me fit pitié, bien loin de me divertir, et je ne lus jamais rien de plus froid ni de moins ingénieux. Tantôt l'auteur passoit au delà des règles du burlesque même et faisoit cent allusions basses, qui étoient assez impertinentes : comme lorsque, parlant de M. Talon , il pointilloit sur un talon de soulier, l'arrondissoit et l'élevoit par son courage, et lui chaussoit l'éperon de son éloquence; tantôt il tomboit non-seulement dans le sérieux, mais encore dans le pieux et le touchant, et faisoit une longue comparaison des Grands-Jours et du jour du jugement universel.

de ce pays avoient produit, voici ce que j'ai trouvé de plus raisonnable; c'est un sonnet à M. de Novion :

Pour couronner ton front de ce pouvoir 'Sublime, Dont le sacré dépôt t'élève au rang des dieux, L'invindble Louis, tournant sur toi les yeux, Potier, te rend l'objet d'une éclatante estime.

Il te fait le secours d*un peuple qu'on opprime; Il oppose ta force aux esprits factieux , Et de ta vertu seule il forme dans ces lieux L'appui de l'innocence et la terreur du crime.

Mais quoi qu'ait fait pour toi le plus juste des rois , Tu n'as point d'autre éclat de cet auguste choix, Que celui dont ta gloire étoit déjà suivie.

Tu fais encore ici ce que tn fis toujours,

Et de tous les jours de ta vie Tes grandes actions en ont fait des grands jours.

On avoit offert des étrennes en vers à quelques-uns de ces Messieurs, où Ton disoit en rimes qu'ils étoient Y appui du monarque^ des gens de remarque ^ et que chacun d'eux étoit une sagesse \ un Plularque^ et mille belles choses de cette force, dont il est impossible de se souvenir. Enfin le collège fit un effort, et les Muses latines voulurent témoigner à leur tour leur respect pour la justice. Ils avoient entrepris d'abord une tragédie qui devoit représenter le retour d'Astrée ; mais soit qu'ils n'eussent point eu assez de temps , soit que les maîtres de danse auxquels ils ont grande confiance , eussent manqué, comme ils disoient, ce grand dessein n'eut point de succès. Ils trouvoient qu'il n'y avoit rien de plus divertissant que les ballets , et que les meilleurs acteurs et les plus nécessaires dans le dramatique, étoient des danseurs. Cette résolution fut donc réduite à faire un poëme latin de cinq ou six cents vers, intitulé le Temple de Thèmis ou de to Justice rétablie. D'abord, il bâtissoit ce temple des

1 . n faudrait ici un mot rimant en arqae , comme Parque, Le manuscrit de Clermont donne évidemment une mauvaise leçon.

débris et des ruines de ceux des huguenots , et après avoir dit quelques mots de controverse « il invoquoit Apollon et les neuf sœurs avec beaucoup de piété, et entrant dans la fable ou dans Tinvention de son sujet, il feignoit que toas les saints rois qui avoient gouverné la France tinrent conseil dans une grande place qui se trouve au milieu de Tair^et firent chacun un raisonnement pour le rétablissement de la justice en France; où je trouvai deux choses assez plaisantes : la première que , faisant assembler beatos GallUe proreres, les rois saints et bienheureux de la France, il commence par Pharamond et finit par Henri IV, dont Tun n*étoit pas chrétien et l'autre n'étoit point encore canonisé ; la deuxième étoit qu'il logeoit Thémis bannie au milieu des Alpes, où elle mouroit de froid , et trembloit incessamment dans ces pays de frimas et de neiges. Après ce grand conseil tenu en Pair, le feu roi Louis XIII alla trouver Louis XIY dans son lit comme il dormoit, et lui conseilla d'envoyer les Grands- Jours à Clermont, qui est le pays de Fauteur, et lui en donne ces raisons fort convaincantes : parce que la Limagne est la plus belle et la plus fertile contrée du monde ; parce qu'il y a un présidial et une cour des aides à Clermont ; parce qu'il y a un intendant qui est doux et d'un accès facile; parce qu*il y a un évéque qui, avec sa crosse vengeresse, chasse les loups de son bercail qui se couvrent d'une peau de brebis, et pour quelques autres raisons de la même force. Cela fait

SUR LES GRANDS-JOURS DE i(>65. 237

voulant Texcuser charitablement, disoit que c'étoit une grande contrainte que la rime, tant dans les vers latins que dans les vers françois, croyant qu'ils étoient de même mesure et de même forme. L'éloge de M. de Novion consistoit en une application allégorique de ses habits de palais : son mortier marquoit la grandeur de son âme; son hermine, la blancheur de sa conscience; son cordon bleu représentoit son esprit céleste; le pigeon pendant étoit le symbole de sa douceur. Enfin, il n'y avoit point du tout de conduite. Voilà ce que disoient les critiques; pour moi, j'y trouvois d'assez bons vers, et toute la pièce en gros ne me paroissoit pas si ridicule. Je n'aimois point une épitre dédicatoire à M. le président , qui étoit pleine de flatteries , et qui protestoit que les païens eussent été excusables pour leur religion , s'ils eussent adoré, au lieu de leurs dieux, les vertus de M. le président. Voilà ce que l'esprit d'Auvergne a pu produire *. Mais laissons là les occupations des Muses, et revenons aux jugements qu'on a rendus sur les affaires de la noblesse, entre lesquels un des plus remarquables fut le renvoi de M. Deshéraux au parlement*. L'état où il se trouvoit étoit assez extraordinaire et sembloit bien digne de pitié. Deux tribunaux, qui n'en doivent composer qu'un, sembloient se diviser pour contribuer à sa perte. L'un étoit saisi de son procès, et ne vouloit point le rendre; l'autre de sa personne, et se mettoit en état de le juger. Ainsi ce gentilhomme, pour se servir de l'embarras de son affaire et pour ne choquer ni le parlement ni Messieurs des Grands-Jours, délibéra de ne point répondre, et garda fort exactement le silence. Son procès néanmoins lui fut instruit comme à un muet, à la requête de M. le procureur général. Voici les crimes dont il étoit chargé.

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