Il faut probablement lire anges
3. Madeleine de Choisy , mère de M. de Caumartin, vécut jusqu'en 1673. Mme de Caumartin, sa belle-fille, éUit Catherine - Françoise de VerthamoD.
jointes avec le crédit que lui donnent sa qualité et sa vertu, la firent reconnoître pour la protectrice qu'il falloit choisir. Une inspiration particulière, des lettres de compliment de Mme de Montmorency, supérieure à Moulins, et de quelques autres religieuses de Paris et de Ghaillot, et particulièrement le zèle de la justice obligèrent cette dame à se déclarer pour elles. Un carme-déchaussé, qui s'étoit transporté sur les lieux, lui rapporta que la prétention des Ursulines n*avoit aucun fondement. Une tourière venoit se jeter à ses pieds tous les jours, et lui disoit les choses du monde les plus touchantes. Les lettres qu'elle recevoit arrêtoient les larmes d'une communauté de quatre-vingts filles. Tout cela l'obligeoit de prendre leur parti, comme le plus foible et le plus juste. L'autre monastère, de son côté, se fioit sur les bonnes intentions et sur la foi de Mme Talon; lui faisoit toutes ses provisions, et tâchoit de mériter par des services effectifs, autant que par ses prières, la continuation de ses bonnes grâces, et pour cette raison ne vouloit point entendre aucune proposition d'accommodement. Pour juger l'affaire, il fut jugé à propos de faire une descente sur les lieux. Mme de Caumartin obtint pour commissaire M. de Vaurouy, qui, outre les recommandations qu'il avoit eues de M. le duc d'Arpajon, avoit encore une inclination particulière à n'être point partisan de Mme Talon, laquelle demanda qu'on en élût un autre, ou pour le moins qu'on lui donnât un compagnon qui eût plus d'âge et plus d'expérience que lui. Il fallut nommer M. Hébert, pour lui complaire. La descente fut faite. Tout le peuple se mutina contre la demande des Ursule, quelque menace qu'on lui eût faite, et les juges furent d'avis qu'il étoit de l'intérêt public de conserver la rue, tant pour la commodité du passage, qu'à raison d'un ruisseau qui y passe, qui peut être de grand secours, lorsque le feu se prend aux maisons. Ils dressèrent leur procès verbal; l'affaire fut jugée en faveur des Sainte-Marie, et malgré tous les détours et toutes les intrigues de l'ad-
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verse partie, Farrét fut enfin expédié. Elles en ont une si grande reconnoissance, qu'elles écrivent tous les jours à notre incomparcLl}le mère et très^-pieibse dame , et à M. de Boissy, à notre très -incomparable et tout aimable petit sein gneur. Elles leur députèrent leurs quatre-vingts anges gardiens pour les accompagner, quand ils furent sur le point de partir, et conununient depuis une fois le mois à leur intention.
Ce procès occupoit plutôt les parties que les juges, qui ne s'amusoient plus à examiner des causes civiles, ni à donner des audiences. Us jugèrent à mort le baron de Gusse, qui, ayant eu quelque démêlé en justice avec M. de Ghampestières, avoit été Fassassiner dans sa maison. Ils condamnèrent le comte d* Apchier * , qui passe pour un des principaux criminels de la province, pour les impositions et les violences qu'il a exercées dans ses terres. On l'accuse d'avoir fait des levées de taille, d'avoir assiégé des maisons, et donné les étrivières à des bourgeois; d'avoir même traité indignement les dames. G'est un homme qui parolt fort doux et fort humble, et qui fait mille révérences lorsqu'il est à Paris, et qu'il dépend de quelqu'un en quelque chose; mais qui se reprend et revient à sa première fierté , lorsqu'il retourne dans son centre. On a su mauvais gré à l'intendant de l'avoir eu en son pouvoir, depuis qu'on avoit publié la déclaration du roi pour la tenue des Grands-Jours, et de l'avoir laissé échapper, ou parce qu'il avoit des défenses du parlement, ou parce qu'il ne vouloit pas fournir de matière à ces Messieurs, pour rendre leur commission illustre, puisqu'on ne l'avoit point nommé pour un des commissaires, quoiqu'il fût déjà sur les lieux. M. de La Tour, qui n'étoit pas plus innocent que les autres, qui avoit de son chef fait de trèsméchantes affaires , et qui avoit suivi le comte d' Apchier
1 . Christophe , comte d' Apchier ou d' Apcher , fut condaniné à avoir la tète tranchée le 29 janvier 1666. Voy. à V Appendice, n* XXX, Textrait du Journal de Dongoii concernant ce personnage.
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dans ses expéditions criminelles, eot aussi le même sort que lui, et fut effigie de compagnie. Dans Tempressement où étoit la cour, elle examinoit les crimes et n'ayoit presque pas loisir de songer à la qualité des personnes, ce qui fit que ce dernier fut d'abord condamné à être pendu ; mais lorsqu'on eut appris qu'il étoit de la première qualité, on lui rendit l'honneur qu*il méritoit, et on le condanma à avoir noblement la tête coupée.
Le jugement qu'on rendit sur le meurtre dont on chargeoit M. de Beauverger, fut un des derniers et des plus attendus. C'est im jeune homme des principales maisons de Clermont, qui, s'étant allé divertir un jour à Montfi^rraid avec quelque jeunesse de sa connoissance, et ayant eu, dans la chsdeur du vin, quelque querelle avec un de ses pins intimes amis , lui avoit tiré un coup de pistolet dans le corps et l'avoit tué sur la place. Tous les parents du mort avoiâit fait de grandes poursuites , qu'ils eussent volontiers relâchées si les parents du meurtrier eussent voulu s'accommoder civilement; mais ceux-ci ayant trop d'avarice, ceux-là aussi eurent trop d'attachement et d'ardeur à faire punir le coupable. Mais comme ils ne pouvoient poursuivre l'afEadre qu'avec beaucoup de dépenses, ils furent contraints de s'en désister par leur pauvreté, outre que le criminel avoit obtenu des lettres de gr&ce. Mais la justice étant à leur porte, et trouvant la commodité de se plaindre sans qu'il leur en
composition avec ces Messieurs, qu'elle avoit sondés adroitement , lui donna avis de revenir et de se représenter sans rien craindre. Tout le monde trouva ces résolutions du frère et celles de la sœur bien hardies. Le succès a fait voir qu'elle avoit agi prudemment, car il en est quitte pour sept ou huit mille livres d'amende ou de réparation et dommages. Il y eut des opinions à l'obliger de servir le roi à ses dépens ; mais il étoit fâcheux de déterminer à la guerre un homme qui avoit de l'inclination naturelle à la paix, et de faire un cavalier malgré lui. Il y eut quelques voix à la mort; mais on étoit bien assuré qu'elles n'empôrteroient pas. Cet àrrét qui donna bien de la joie à sa parente, irrita le père qui aimoit mieux voir son fils errant que de donner une somme d'arg^it assez considérable; et, quelque riche qu'il soit, il sut mauvais gré au fils d'être échappé , et à la fille de l'avoir sauvé. Cette demoiselle, dont nous avons déjà parlé ailleurs, avec son air libre et sans façon, n'oublia rien de ce qui pouvoit justifier son frère, sollicitant les juges avec beaucoup de soin, et fit sa cour à M. Talon qui la recevoit de son côté fort civilement, et se radoucissant un peu avec elle, l'entretenoit et lui subrioit même quelquefois , peut-être sans y penser. C'étoit une faveur bien considérable de voir sourire un homme qui grondoit toujours, et de tirer quelques demidouceurs de la bouche d'un procureur général, qui ne faisoit que demander justice à la cour, et donner des conclusions sanglantes contre la noblesse. Il est vrai que sa galanterie n'alloit pas plus avant, qu'avoir un peu moins de gravité, et qu'être doux pour lui n'étoit qu'être un peu moins austère. Mais pourtant elle avoit sujet d'être glorieuse de l'avoir réduit à ce point. Aussi elle en parloit, comme si elle eût été extrêmement touchée^ elle le trouvoit le plus agréable et le plus bel homme d'entre Messieurs des Grands- Jours, et dans la dernière sollicitation qu'elle lui fit, s'étant jetée à ses pieds, et lui la relevant civilement, elle se jeta à son cou, et comme transportée de la joie du bon accueil qu'il
lui faisoit, elle le baisa fort innocemment en lui faisant un compliment d*excuse, qui fut reçu aussi honnêtement que le baiser avoit été pris.
La dernière exécution qu*on fit, comme pour rendre k clôture des Grands-Jours célèbre, fut celle des deux frères Gombalibœuf, qu*on accusoit d*avoir assisté au meurtre de M. Dufour, père de la première présidente de la cour des aides de Clermont. G*étoient deux jeunes hommes qui avoient du cœur, qui passoient pour braves dans la province, et qui furent pour cette raison employés par un de leurs amis dont la violence et l'emportement les perdirent. Ceux qui sont instruits de TafTaire disent que ce gentilhonune, dont ils sui- Yoient les passions, jouissoit injustement et par usurpation d*un bénéfice, comme il arrive assez souvent dans ces Ueux écartés de l'autorité et de la justice, où l'on ne considère ni les droits divins ni les humains, et où l'on dépouille les autels après avoir pillé les peuples. Les lois n'étant point appuyées des Puissances, et le crime étant bien souvent plus fort que l'équité, il se trouve peu de personnes qui osent entreprendre de retirer les biens sacrés de ces mains profanes. M. Dufour, qui étoit honmie de cœur, et qui cherchoit à gratifier un de ses amis, à qui il avoit de l'obligation, de quelque honnête établissement ecclésiastique, n'en pouvant trouver aucune occasion paisible, s'avisa de prendre un droit sur celui-ci, et de déposséder par justice un homme qui le rolenoit par violence. Cela parut fort dur et fort téméraire à r usurpateur, qui n'avoit pas accoutumé d'être recherché sur sa civnduite, et qui ne vouloit rien perdre de son revenu. Il o« fit de^ plaintes, il menaça; et l'un et l'autre s'étant eng^j^g^ l>ar honneur à poursuivre ce différend, ils conçurent «Milro oux une haine immortelle. Il y avoit pourtant cette liitHif^nco que Tun avoit acquis un fitre par les voies de \U\Mt, t^ que Tautre vouloit soutenir le sien par les voies de ([^îl. Ku efitH^ il avoit souvent attendu son ennemi, et s'étoit )^\Mui;^ do $0 venger de l'iiyure qu'on lui avoit faite; il en
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hercha si bien Foccasion qu'il la trouva un jour. Ayant ippris que Dufour devoit passer par un chemin un peu •eliré, il résolut de l'attaquer, accompagné de quatre cavaiers dont les deux frères dont nous parlons étoient les prindipaux. L'aflaire ne fut pas si secrète que la femme Dufour d'en eût quelque avis ou quelque pressentiment, et dans rinquiétude où elle étoit, elle expédia un courrier à son Daari pour l'avertir du mauvais dessein de sa partie, et l'exhorter de bien pourvoir à sa sûreté. Il reçut cet avis DOHime une inquiétude assez mal fondée, et ne se persuada point qu'on osât l'attaquer, ou parce qu'il se lioit à son cœur, ou parce qu'il doutoit de la hardiesse des autres, ou parce ipi'il n'alloit qu'en des lieux où il se tenoit fort assuré. Mais ayant fait un peu de réflexion sur les accidents qui pouvoient inriver d'une rencontre, et ne voulant pas se commettre imprudemment avec un homme qu'il avoit Jeté dans un désespoir, il prit une escorte assez nombreuse de quelques bonnes ;;en8 que le village lui fournit, qui l'accompagnèrent armés, ou pour le défendre s'il étoit attaqué , ou pour épouvanter ses ennemis par leur nombre, et les obliger à la retraite. A peine furent-ils bien avancés dans leur chemin qu'ils aperçurent cinq cavaliers qui s'adressèrent à lui, et firent connottre que l'avantage du nombre ne les étonnoit pas, et qu'ils ne mettoient leur espérance que dans leur valeur. Dufour les reçut en homme généreux et intrépide; et leur luroit disputé la victoire, si tous ces villageois qui le suivoient l'eussent au moins soutenu par quelque apparence de défense; mais ils n avoient promis que d'escorter, et n'étoient pas venus se battre. Ils se retirèrent donc fort promptement, et laissèrent leur chef exposé à tout le feu de ses ennemis. Il se défendit avec beaucoup de résolution; mais enfin il fut blessé à mort d'un coup de pistolet, et de peur que le coup ne fût pas mortel, il fut percé de sept ou huit coups d'épée fort indignement. Cette action fit grand bruit dans l'Auvergne, et les uns et les autres avoient leurs partisans. Il y en
avoit qui trouvoient le meurtre fort lâche d'un homme abandonné des siens; les autres l'excusoient, sur ce quil avoit attaqué une troupe plus nombreuse que la sienne, et il s'en trouvoit même qui croyoient que ce n'étoit pas un crime, que ce n'étoit qu'un malheur d'avoir été obligé de tuer en se défendant. En effet, la chose auroit paru assez supportable, si la suite n'eût été plus cruelle, et si, après avoir tué celui-ci en cette rencontre, ils n'eussent encore assassiné son frère avec beaucoup de lâcheté. Cela fut de si mauvais exemple, que l'on fit toutes les diligences pour faire punir ce scélérat. Les prévôts se mirent en campagne; M. de Choisy, pour lors intendant de la justice de la province, Tassiégea dans un château, d'où il sortit à l'extrémité, à la faveur d'un brouillard épais, et laissa aux assiégeants un r^ret sensible de l'avoir laissé échapper. Enfin les Grands- Jours se tenant à Clermont , et les crimes n'élant pas en état d'impunité, tous les gentilshommes coupables se retirèrent et cherchèrent leur salut dans leur fuite. L'Avena, qui éloit le meurtrier, et les deux frères ses amis, se jetèrent dans les bois et dans les montagnes, et résolurent de se tenir dans les lieux les plus retirés de la province, où, chaulant tous les jours de gîte, ils pouvoient éviter la surprise des archers. M. Combalibœuf le père, considérant le danger où êtoient ses deux fils, n'étoit pas moins inquiété queux, lorsqu il crut avoir trouvé une occasion favorable pour avoir leur grâce.
Connue le dessein de la Chambre des Grands-Jours étoit de punir les principaux coupables et d'épouvanter les autres, si^^n plus grand soin fut de faire chercher les premiers, afin de laisser quelques grands exemples et de rendre leur juslH^ plus célèbre par la punition de quelques-uns, dont la vie dtVrîée et les noms connus eussent pu faire plus de bruît. Celui dont le supplice pouvoit faire plus d'éclat, étoit c^Hiw douh» M. d'Espinchal, qui, tout criminel qu'il étoit, iVîiKàt em^)i^ dans la province, faisant des railleries des
îrands - Jours, et éludant par son adresse tous les artifices les prévôts. Après qu'on l'eut poursuivi longtemps inutilenent, un des plus sages de la Chambre donna avis à M. Taon qu'il n'y avoit point de meilleur moyen pour le prendre jue de promettre la grâce à quelque criminel qui l'indiqueroit; qu'il y avoit de la correspondance entre les méchants, et que, quelque bonne intelligence qu'il y eût entre eux, chacun seroit bien aise de se délivrer de la crainte et de la peine, et de se substituer un autre coupable, en se sauvant parla perte d'un autre. On proposa M. le marquis du Palais, qu'on eût bien voulu tirer de la sévérité de son arrêt; mais, outre qu'on doutoit qu'il acceptât cette condition, on trouva qu'il ne falloit point se servir d'une personne aussi considérable qu'étoit le marquis; et M. Talon ne voulut point laisser supprimer un arrêt qui devoit faire beaucoup de bruit. n conféra avec M. le président de ce dessein, et le sort tomba sur ce Combalibœuf , dont la naissance ne le faisoit pas trop remarquer, et dont les enfants, qui n'avoient pas commis de crimes en chef, pou voient recevoir leur grâce sans mauvais exemple. Le président traita secrètement avec tai, lui promit grâce pour ses fils, s'il pouvoit faire prendre FEspinchal ou l'Avena; et la veuve de Dufour, qui vouloit iaire exécuter le meurtrier de son mari, lui fit une obligation de deux mille écus , s'il le pouvoit exposer à sa vengeance et le remettre entre les mains des juges. Il tira donc un billet de M. de Novion, signé de lui, et s'appliqua tout «tier à l'affaire qu'il avoit entreprise. Il ne découvrit point le secret à ses fils, parce qu'il les connoissoit trop généreux pour commettre cette espèce de trahison ; mais il voulut se lenir d'eux pour en venir à bout , voulant leur sauver la honte d'avoir fait surprendre leur ami, et les faisant pourtant contribuer innocemment à la tromperie. Il rappela donc son fils aîné chez lui assez secrètement, mais pourtant iTec beaucoup de confiance sur le passe-port de M. le président. Quelque précaution qu'il eût prise , il ne put le faire si
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sûrement que M. I^e Peletier, qui étoit envoyé dans la haute Auvergne pour informer des crimes commis dans Tobscurité de ces rochers presque inaccessibles, n'en fût averti, et que le prévôt , qui étoit fort vigilant , n'en eût des nouvelles par un paysan qui, ayant été maltraité du père, vint découvrir la retraite du fils. Us ne savoient point le traité secret de ces messieurs, et tout joyeux de faire une capture assez remarquable, ils investirent la maison et se saisirent de celui qui s'y étoit réfugié. Comme ils partoient pour le conduire, la sœur du prisonnier tira le prévôt à part, lui montra le billet et l'ordre de sûreté qu'ils avoient obtenu pour leurs frères. Mais cet officier qui savoit fort bien son métier, ne s'en fia pas tout à fait à cet écrit, et retenant toujours son criminel, en donna avis à M. Le Peletier, lequel lui ordonna de le conduire incessamment, et écrivit une lettre au président , par laquelle il lui mandoit qu'on avoit voulu , sous un de ses ordres , faire relâcher un honune arrêté pour ses dérèglements passés; mais qu'il n'avoit point cru que lui qui étoit le chef de la justice des Grands-Jours, en voulût interrompre le cours, et qu'il avoit jugé cet écrit supposé. Siu- cela, le prisonnier fut conduit aux prisons de Clermont, dont M, de Xovion ne fut pas fort satisfait, et eût bien voulu le témoigner. Le père malheureux , qui vit son fils aine en la puissance des juges et dans un danger évident de mort, fut encore plus excité qu'auparavant à livrer la tête qu on lui demandoit. Il exhorta le fils qui restoit en liberté à pourvoir à ses sûretés, à se tenir retiré dans les plus sombres rochers de la contrée, de donner avis à son ami l'Avena du malheur de son frère, et de conférer avec lui des moyens d'éviter la sévérité des lois. « Fuyez, mon fils, lui disoit-il , s'il vous reste encore quelque soin pour vous et quelque pitié pour moi ; ne m'exposez point à voir un double spectacle qui me feroit mourir doublement, et songez que, dans le désespoir où je suis de la prison de votre frère, je ne puis recevoir aucune consolation que par l'assurance que
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j'aurai de votre liberté. Je ne me considère plus comme père qu'à votre égard, et je vois en vous tout ce qui me doit rester de ma famille. Sauvez, je vous prie, cette partie de moi-même qui est encore libre ; et vivez pour vous et pour moi.... » Il lui disoit ces choses d'une manière si touchante, qu'il lui fit prendre résolution de s'éloigner; et comme il falloit prendre diverses mesures pour ne tomber point dans les pièges , il lui conseilla d'attirer son ami à un rendez-vous, et en donna au même temps avis au prévôt. Le jeu étoit assez bien conduit; mais il avoit affaire à un homme adroit qui savoit les ruses, et qui se défioit de tout. D avoit échappé des pièges et des poursuites les plus dangereuses, et il échappa encore à ces embûches. Quelques-uns disent qu'il envoya un homme de ses amis, à qui l'on ne pouvoit rien reprocher que son amitié, et que s'étant posté sur une éminence et ayant vu une troupe de gens armés qui avoient investi la maison où il étoit entré, il avoit bien jugé que rien ne lui étoit plus nécessaire qu'une prompte et soudaine retraite. Quelques autres rapportent qu'il y alla luimême, et qu'étant tous deux poursuivis, ils se réfugièrent dans un village voisin, où les archers menacèrent de mettre tout au pillage, si on ne leur montroit ces deux fugitifs. Ils y furent conduits par ces villageois, que le nom de la taille ou des gens de guerre fait trembler. Ils se saisirent d'abord de Combalibœuf ; mais l'Avena s'étant jeté d'une muraille en bas, et ayant gagné le bois qui n'étoit pas loin , se sauva à la faveur des ombres et des détours. Ainsi les deux frères se trouvèrent sans y penser dans une même prison. Le président crut que sa parole étoit dégagée par la retraite du coupable qu'il vouloit faire condamner, et la veuve qui les auroit même récompensés, s'ils eussent livré l'assassin de son mari, les poursuivit avec beaucoup de chaleur, lorsqu'elle vit que c'étoit le seul moyen qui lui restoit de satisfaire sa vengeance. On instruisit leur procès avec beaucoup de diligence. Ils furent mis sur la sellette , et répondirent comme des gens qui
ne sont nullement formés aux affaires, et qui savent mieui soutenir une querelle par les armes que justifler un procédé par leurs réponses. Ils avoient un moyen sûr pour tirer leur affaire des Grands -Jours, s* ils eussent pu être avertis de ne point répondre, parce qu'on n'eût point eu le temps de leur faire leur procès comme à des muets, à cause de la longueur des procédures. Ils furent donc jugés à mort, et condanmés à avoir le col coupé , bien qu'ils ne fussent pas gentilshommes, soit qu'on voulût leur rendre la mort plus douce, soit qu'on eût dessein de les traiter comme s'ils eussent été de qualité , pour rendre leur justice plus éclatante et pour finir avec plus de bruit. Ils furent menés à la place de l'exécution; le plus jeune fut décapité le premier, suivant la coutume, parce qu'on suppose que le plus âgé doit avoir plus de résolution et de constance. L'atné monta ensuite sur l'échafaud avec beaucoup de fermeté , et passant sur le corps de son frère même, que cet exécuteur de province n'avoit pas eu l'esprit de couvrir, il reçut le coup, et la tragédie fut achevée. On a parlé diversement de la conduite du président en cette affaire. Quelques-uns ont loué sa prudence d'avoir intéressé un père, pour sauver ses enfants, à faire prendre un des plus grands criminels de toute l'Auvergne; les autres ont approuvé son intention, sans vouloir louer sa conduite en cette rencontre, et se sont imaginé qu'il falloit laisser faire ces sortes de traités à M. Talon, qui n'est pas des juges, et qu'il n'étoitpas de la dignité d'un chef de la justice de commettre son autorité et de faire ces négociations secrètes, sans avoir donné ses ordres pour l'exécution, et d'être enfin obligé de condamner ceux à qui il avoit fait espérer grâce.
Ce même jour, on jugea par contumace M. le marquis de Malause, neveu de M. de Turenne, qui est un des principaux seigneurs de la haute Auvergne ^ M. Le Peletier avoit
I. Louis de Bourbon, marquis de Malause, et vicomte de Layedan.
informé contre lui sur ce qu'il jouissoit d'une cure depuis plusieurs années, et qu'il employoit impunément les biens de l'église à ses usages particuliers *. Quoiqu'il n'y eût aucun danger de se représenter, et que c'eût été un moyen fort aisé pour faire modérer ses restitutions, il prit le parti de la retraite , peut-être pour éviter le déshonneur d'être prisonnier, peut-être aussi pour des raisons plus considérables qu'on ne sait pas. Ce bénéflce, qui étoit de mille écus de revenu , lui étoit d'une grande commodité et d'un grand secours pour ses affaires, et les charges en étoient si petites qu'à peine donnoit-il deux cents livres pour celui qui l'administroit. Quelques considérations que ces Messieurs eussent pour M. de Turenne, ils condamnèrent son parent à une aumône fort ample ' et à une restitution de dix-huit mille francs. C'étoit la maxime des gentilshommes qui dominoient dans ces quartiers reculés, de se servir indifféremment de tout ce qui leur étoit propre. Le peu d'égard qu'ils avoient pour la religion , la grande avidité d'avoir du bien, l'autorité qu'ils ont parmi ces habitants des montagnes, et l'éloignement de toute sorte de justice , leur fait prendre impunément toute sorte de libertés. Ils oppriment l'Ëglise après avoir opprimé les pauvres, et n'étant pas encore contents des héritages de leurs voisins, qu'ils trouvent à leur bienséance, ils usurpent encore l'héritage de l'épouse de Jésus-Christ, et tyrannisent les prêtres après avoir tyrannisé les peuples.
Enfin, il fallut finir les Grands-Jours agréablement, et après les avoir commencés par une mort illustre, les finir par un célèbre mariage, et achever ainsi la tragi-comédie. Ce fut sur M. de Vaurouy que le sort tomba. Et quoiqu'il y
était ncTCU de Turenne par alliance. Il avait épousé en secondes noces Henriette de Durfort , fille aînée de Gui de Durfort et d'Elisabeth de La Tour, sœur de Turenne.
1. « 11 avoit joui de la cure de Malause, bien qu'il fût huguenot, sous le nom de Ferval. » Journal de Dongois. fol, 207 , verso.