Cinq mille livres
280 MÉMOIRES DE FLÉGHIER
eût des f^arçoiis fort bien faits et fort eujoués dans la compagnie, c[ue rameur pouvoit attaquer, cette divinité aveugle aima mieux s'en prendre à un homme veuf qui pleuroit encore la mort de sa femme. Les yeux de Mlle Ribeyre le surprirent, et cette jeune beauté lui flt bientôt perdre cet air sérieux que donne l'exercice de la justice. L'habitude qu'il avoit chez M. de Novion, où demeuroit cette belle, lui donna des occasions de la voir, de l'admirer et de l'entretenir plus souvent. L'admiration fut le premier degré à l'amour; elle produisit l'inclination ; le désir suivit, et il ne fut pas longtemps à en venir à la recherche. Ainsi cet homme, qui éloil venu pour réprimer les passions de la noblesse et pour remettre les peuples dans leur liberté , se laissa vaincre luimême à sa passion, et perdit sa liberté, sans vouloir même la défendre. Comme c'est un esprit fort agissant et naturellement gai, il expédioit ses affaires si promptement, que, sans manquer au devoir de juge, il avoit temps de s'acquitter de celui d'amant. Après avoir ouï les parties, il venoit parler à sa maîtresse, et se partageoit fort adroitement entre les procès et les conversations, le tribunal et la ruelle. Il est vrai qu'il avoit bien placé son affection, et que s'il étoit bien amoureux, il avoit rencontré une personne bien aimable. C'étoit la grande et l'unique beauté de Clermont. Elle avoit la taille avantageuse, les yeux beaux, le teint fort uni, quelque chose de doux dans son visage, et les traits fort délicats. Il lui manquoit pourtant je ne sais quel agiément, qui vient ordinairement de l'esprit. Elle avoit de l'éclat, sans avoir du feu , et c'étoit une de ces beautés qui ont de la douceur, mais qui ne sont pas assez animées. Elle fut belle, non-seulement à Clermont, mais encore à Paris; et, pendant qu'elle y a été , bien des gens alloient par curiosité dans les assemblées ou les compagnies où elle devoitêtre, ot ^onoient la regarder de fort près et presque sous son masque, sans qu'elle le trouvât mauvais, excusant fort aisément le^ transports qu'on avoit pour elle, et trouvant Tad-
miration très-légitime en son endroit. Comme elle fut aimable, dès qu'elle fut dans un âge raisonnable, elle fut aimée, et pour n'être pas ingrate, elle aima. Ce fut le jeune marquis de Canillac qui voulut être son premier adorateur. Il fit de la dépense, et soupira si bien auprès d'elle, qu'il la fit soupirer à son tour. Les bonnes qualités de sa personne et la considération de la noblesse de son amant, lui firent souhaiter qu'il fût heureux, et son ambition se joignant à l'estime qu'elle avoit pour lui, elle devint si fière, qu'elle vouloit précéder toutes les autres dames, sous l'espérance d'être marquise dans peu temps. Et comme ses flatteurs trouvoient un jour une jupe qu'elle avoit mise extrêmement belle : « Elle le sera bien davantage , répondit-elle, lorsqu'un page la portera par derrière. » L'affaire sembloit être bien avancée, lorsque le marquis de Canillac, le père, ayant su les engagements de son fils , et ne trouvant pas assez de proportion de la qualité de l'un à l'autre, s'opposa à tous leurs desseins, et fit en cette qualité la plus grande violence qu'il ait jamais faite. Comme il avoit tourmenté ses sujets, il voulut tourmenter son fils, et après avoir exercé mille cruautés contre l'innocence , il en exerça contre l'amour. D défendit donc à ce pauvre amant de voir sa maîtresse, qui lui pardonnoit tous ses crimes, pourvu qu'il lui eût permis d'aimer. Un père si cruel et si décrié méritoit de n'avoir pas un fils si obéissant. Il le fut pourtant, et commença de ne la plus voir, ou par des dispositions à ne la plus aimer, ou par des considérations d'intérêt et de bienséance. La demoiselle en eut un si grand dépit, qu'elle se retira subitement dans un clottre, ou pour pleurer la perte qu'elle avoit faite, ou pour obliger le ciel par ses vœux et ses larmes à lui rendre son amant. Mais ses vœux furent inutiles, et le ciel fut inexorable. Enfin, elle voulut sonder le cœur qu'elle avoit possédé si absolument, et croyant qu'un feu éteint avec violence se rallumeroit fort aisément, elle faisoit courir des bruits qu'elle alloit prendre le voile, et divulguoit par-^
tout qu'il y avoit jour arrêté pour sa vêture. Mais comme elle vit que ces menaces étoient sans effet, s'ennayant d'une retraite de dix mois, elle revint dans la maison de son père. Elle évita tous les divertissements de la saison, et après avoir passé le carnaval en tristesse, elle fut très-gaie et trèsgalante dans le carême. Le vieux marquis qui lui avoit fait une grande injustice, lui flt un jonr une réparation à sa manière. Car ayant su qu'elle devoit passer par une de ses terres, il attendit son carrosse au passage, et l'ayant aperçu, il vint à la portière, et ayant dit au cocher d'arrêter, il considéra quelque temps cette belle, sans parler. Elle qui connaissoit son extravagance, et qui savoit qu'elle étoit aussi haïe du père qu'elle avoit été aimée du fils , attendoit en tremblant quelque funeste aventure. Mais ce vieux pécheur l'ayant assez longtemps regardée, se retira follement en battant sa poitrine, et demandant à Dieu pardon d*avoir dit que la Ribeyre n' étoit pas belle. Quelques-uns ont cru que le marquis n'avoit pas cessé de l'aimer, mais die est à celui à qui le sort l'avoit destinée; et il est arrivé que M. de Vaurouy est venu lui faire son procès, et lui enlever sa maîtresse. Pour sa personne, il est d'une taille fort petite, il a le visage un peu trop vermeil et les yeux un peu trop ardents. Du reste, il est assez agréable, il a de l'enjouement; il chante assez bien, et ce n'est pas sans raison qu'il porte le nom de Boy vin. Il fait paroltre qu'il a été fort bon mari,
ses traits; et bien qu'elle eût, ce semble, respecté le sien, on doutoit encore si sa beauté en pourroit revenir tout entière. Pour le mari, il n'est pas moins heureux d'avoir rencontré une belle personne, lui qui a trois ou quatre enfants d'un premier lit , et qui , ayant presque tout son bien en Normandie , ne peut qu'en avantager ceux qui viendront. Ce AH une chose plaisante que M. de Novion, ayant engagé une dame de ses amies à le régaler avec sa famille, ce qu'elle fit avec beaucoup de magnificence, il voulut que ce régal servit de noces. Il y eut des dames qui s'y divertirent fort, et qui crurent que, pour honorer la fête d'un conseiller des Grands-Jours et d'une belle de leur pays, elles pouvoient perdre un peu de leur modestie, pour témoigner la joie qu'elles avoient de ce mariage.
Le lendemain, nous fûmes fort étonnés d'entendre battre dès le matin tous les tambours de la province, dont le son confus, renfermé dans les rues étroites de la ville, faisoit un bruit épouvantable, qui n'étoit diversifié que par le son de plusieurs flûtes ensemble. Une troupe de jeunes gens suivoit, dont les livrées, mêlées de jaune et de vert, paroissoient un peu extravagantes. M. l'intendant et M. Talon trouvèrent cette réjouissance publique bien insolente, dans un temps où la mort récente de la reine devoit supprimer tous les divertissements, et envoyèrent ordre aux tambours de se retirer; mais ils répondirent fièrement qu'ils ne reconnoissoient point d'autorité que celle du plus grand prince du monde, dont ils étoient fidèles sujets, et battirent plus fort qu'auparavant. Cette réponse obligea l'intendant de faire venir les principaux de leur troupe, pour rendre compte de cette action si hardie et si contraire au deuil et à la tristesse publique. Deux ou trois de ces messieurs s'étant détachés du gros, montèrent dans la salle de l'intendant, et le saluant d'une manière tout à fait folle : « Sache, lui dirent-ils, que nous sommes les officiers du prince de Haute-Folie, qui allons imposer le tribut ordinaire à un seigneur étranger qui vient
:.c ^ui-il achevé ces moti, que tom jt* tam-
. ..i..* -i •-■our, firent un >i grand lirun. ^'on
..- r ::.;r!nire dans la maison. Le pluf ri'-ztful
.... ; ie se retirer pour n'être poinî r:>-jdi.
.- ►•r^mtoit cette folie, un homme de q:;ut
. . .. >; déjà fort âgé, et qui étoit autref 'i> fort
> ^::ucipautés, poussa deux ou trois sctupir>. tît
x^i d'un air triste : « Hélas î nous dit-il. les
- -. .a r.lie de notre temps faisoient bien d'auir»
-.-jLO. fl ce qui nous réjouit aujourd'hui , nous au-
.w ..aie dans nos jeunes ans, et ne nous divertit prè-
:iiLiii i\ut par le souvenir des choses passées. ► Nous
. iac^ dans ce sentiment, et lui dîmes, pour le cons<:»ler,
. .loit fielleux de voir que le règne de la folie n'étoit jJus
laissant qu'il avoit été; que c' étoit le destin des bonnes
.iiiitues de se perdre insensiblement, et que nous n'arrive-
<n> jamais à la perfection de nos anciens. Mais que toutes
..■>i.5 a\uient leur retour; que le divertissement seroit plus
. u.d, lorsque les temps seroient meilleurs, et qu'on pou-
.: ' >ptivr que toute la folie ancienne reviendroit. Nous le
t?>diiks ensuite de nous dire quelque chose de ces jeui
.Kiciis, dont il étoit encore si charmé, et de contenter
.. Lî V curiosité sur les fêtes de sa jeunesse. Alors le souvenir
,1.. .:* uMHi> vM^ et l'inclination naturelle qu'ont tous li.=. u ,1%
S1:H les grands-jours de 1665. 285
qu'elle n*est, et que nous avons été bien plus galants que ne sont tous les jeunes gens que je vois , qui se piquent d*étre braves et d'avoir le bel air du monde. Toute leur occupation est de se mettre en réputation auprès des dames, de faire une partie de promenade, et de donner un cadeau* à peu de Irais dans quelque maison de campagne, ou quelque bal dans la saison, avec quelque éclat et quelque apparence. Outre que nos divertissements étoient plus innocents, ils étoient aussi bien plus pompeux et plus agréables, et Tinvention et la dépense en étoient bien plus remarquables. Comme la ville est divisée en trois quartiers, aussi avions-nous accoutumé d*élire trois princes, qui étoient les intendants des divertissements publics, et qui avoient soin de tenir la jeunesse en belle humeur. On leur avoit donné des noms et des principautés plaisantes : Tun s'appeloit le prince de Haute-Folie, Tautre du Bon-Temps, et le dernier prince de la Lune. Chacun avoit ses officiers et sa cour complète, et marchoit avec beaucoup de train et grande quantité de livrées. Lorsque la saison étoit belle et que la noblesse étoit assemblée, ils envoyoient des ambassadeurs en bel équipage pour renouveler leurs alliances, et faisoient des parties de récréation les plus divertissantes et même les plus éclatantes du monde. Il s*y faisait des cérémonies, des harangues, des festins et des courses de cheval qui étoient de très-beaux spectacles. Lorsqu'un de ces rois étoit amoureux et qu'il vouloit divertir sa maîtresse, il assembloit ses courtisans, et envoyant faire des défis aux princes voisins, il se mettoit en campagne avec une belle cavalerie , pour soutenir qu'il n'y avoit point de dames dans les autres États qui fût plus belle ni plus charmante que la sienne; et sur ces innocentes querelles, ils se donnoient les cartels les plus ingénieux du monde , et faisoient de petits tournois qui ressembloient à ceux des anciens paladins des Gaules. C'étoient là des exercices nobles qui pouvoient non-