NOUVELLE DE L'AUTRE MONDE
Vers les bords du fleuve fatal Qui porte les morts sur son onde , Et qui roule son noir cristal Dans les plaines de l'autre monde ;
Dans une forêt de cyprès Sont des routes froides et sombres, Que la nature a fait exprès Pour les promenades des Ombres.
Là , malgré la rigueur du sort , Les amants se content fleurettes , Et font revivre après leur mort Leurs amours et leurs amourettes.
Arrivé dans ce bas séjour, Comme j'ai le cœur assez tendre, Je résolus d'abord d'apprendre Comment on y traitoit l'amour.
J'allai dans cette forêt sombre .
Douce retraite des amants,
INTRODUCTION. UON
El j'en aperçus an grand nombre Qui poussoient los beaux sentiments.
Les uns se faisoient des caresses, Les autres étoienl aux abois Aux pieds de leurs fières maîtresses, Et mouroient encore une fois.
Là des beautés tristes et pâles, Maudissant leurs feux violents.
Murmuroient contre leurs galants Ou se plaignoient de leurs rivales.
Là défunts messieurs les abbés.
Avecque leurs discrètes flammes , Alloient dans des lieux dérobés Cajoler quelques belles âmes.
Parmi tant d'objets amoureux Je vis une Ombre désolée ; Elle s'arrachoit les cheveux Dans le fond d'une sombre allée.
Mille soupirs qu'elle poussoit Montroient qu'elle étoit amoureuse ; Cependant elle paroissoit Aussi belle que malheureuse.
Tout le monde disoit : « Voilà Cette âme triste et misérable ! »
Et quoiqu'elle fut fort aimable , Tout le monde la laissoit là.
c Ombre pleureuse, Ombre crieuse .
Hélas ! lui dis-je en l'abordant D'une manière sérieuse , Qu'est-ce qui te tourmente tant? »
Chez les morts , sans cérémonie On se parle ainsi brusquement .
Et dès qu'on sort de cette vie On ne fait plus de compliment.
i Qui que tu sois, dit-elle , hélas!
Tu vois une Ombre malheureuse Furieusement amoureuse , Et qui n'aime que des ingrats.