XXXVI INTRODUCTION
« Lorsque je vivois , j'étois belle, Mais rien ne pouvoit me toucher ; J'étois fière , j'étois cruelle, Et j'avois un cœur de rocher.
• J'étois peste , j'étois rieuse ; Je traitois abbés et blondins D'impertinents et de badins , Et je faisois la précieuse.
« Ils venoient sans cesse m'offrit-
Et leur estime et leur tendresse ;
Ils disoient qu'ils souffroient sans cesse ,
Et moi je les laissois souffrir.
« Je rendois le sort déplorable De ceux qui vivoient sous ma loi, Et dès qu'ils se donnoient à moi , Je les faisois donner au diable.
« C'étoit en vain qu'ils s'enflammoient. Maintenant les Dieux me punissent :
Je haïssois ceux qui m'aimoient, Et j'aime ceux qui me haïssent.
« Rien ne me sauroit arrêter , Je n'ai plus ni pudeur ni honte , Et j'ai beau chercher qui m'en conte, Personne ne veut m'en conter.
il En vain je soupire et je gronde , Mes destins le veulent ainsi ; Et les prudes de l'autre monde Sont les folles de celui-ci. »
Là cette Ombre amoureuse et folle Poussa mille soupirs ardents , Se plaignit , pleura quelque temps , Puis en m'adressant la parole :
« Pauvre âme, dit-elle, à ton tour, Te voilà peut-être forcée De venir payer à l'amour Ton indifférence passée.
« De nos cendres froides il sort Une vive source de flammes
INTRODUCTION. W.WII
Qui s'attache à nos froides âmes Et nous ronge après être mort.
« Si tu fus jadis des plus sages, Tu deviendras fol malgré toi , Et tu viendras dans ces bocages Te désespérer comme moi. »
« — Ombre , lui dis-je , ce présage Ne m'a pas beaucoup alarmé ; Je n'aimerai pas davantage , Je n'ai déjà que trop aimé.
« Mais je connois une insensible Pans le monde que j'ai quitté, Plus cruelle et plus inflexible Que vous n'avez jamais été.
« Galants , abbés , blondins , grisons , Sont tous les jours à sa ruelle, Lui content toutes leurs raisons , Et n'en tirent aucune d'elle.
■ L'un lui donne des madrigaux , Des épigrammes , des devises , Lui prête carrosse et chevaux , Et la mène dans les églises.
a L'autre admire ce qu'elle dit , La flatte d'un air agréable, Et la traite de bel esprit , Et trouve sa jupe admirable.
« Tel la prêche les jours entiers Sur les doux plaisirs de la vie , Et tel autre lui sacrifie Toutes les belles de Poitiers.
« Tel , avec sa mine discrète , Plus dangereux, à ce qu'on croit, Lui fait connoître qu'il sauroit Tenir une faveur secrète.
k Rien ne peut jamais la fléchir ; Prose, vers, soins et complaisance , Descriptions , persévérance .
Tout cela ne l'ait (pie blanchir.