‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 29 sur 129 · XLVIII PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLÉCHIER · texte numérisé non relu

XLVIII PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLÉCHIER

sentir qu'il aime , et de connoître qu'il est aimé. Il voudroit pouvoir toujours être là où est son inclination. Il s'entretient à cœur ouvert, il est en pleine confiance, il ne se pique pas de briller comme il feroit dans une compagnie indifférente , et l'on diroit qu'il donne son esprit à ses connoissances , mais qu'il garde son cœur pour ses amis. Aussi son amitié n'est pas de ces passions discoureuses qui s'évaporent en beaux sentiments, elle sent beaucoup plus qu'elle ne dit , et pourvu qu'elle se fasse bien entendre , elle ne se met pas en peine de se faire admirer.

Il observe tous les soins qu'on prend, et tous les pas qu'on fait pour lui , et dans l'impuissance où l'on est de se rendre de grands services , il sait qu'il y a une espèce de fidélité et d'exactitude dans les moindres choses qui répond de celle qu'on auroit dans les grandes , et que tout se doit compter entre amis. Il est délicat et difficile sur ce qu'on se doit quand on s'aime ; il veut qu'on s'entende à demi-mot , qu'on se prévienne , et qu'on devine ce qui peut plaire ; mais il n'exige rien d' autrui qu'il ne s'impose à lui-même, et s'il se plaint pour peu de sujet qu'il en ait, il souffre aussi qu'on se plaigne pour peu de sujet qu'il en donne. Il a quelquefois des absences d'esprit qui le font soupçonner d'avoir quelques intervalles d'indifférence , mais il répare cela par des redoublements de tendresse qui lui prennent de temps en temps.

Quand on vient à diminuer de l'affection qu'on a pour lui, il la compte pour entièrement passée. Il tient que l'amitié , comme la dévotion , se perd dès qu'elle se relâche. Il seroit moins fâché de tomber tout d'un coup , que d'avoir le déplaisir de descendre par degrés , et il est bien près de ne plus aimer, quand on commence à l'aimer moins. S'il s'aperçoit qu'on l'abandonne, il s'en afflige quelque temps, traînant les restes de son amitié jusqu'à ce qu'elle soit entièrement consumée, et il a toujours la consolation d'être le dernier à aimer. Quoi qu'il en soit, quand il s'y trouve

Page 1