‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 28 sur 129 · XLIV PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLÉCHIER · texte numérisé non relu

XLIV PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLÉCHIER

quelque chose de nécessaire. Enlin , votre Ami vaudroit encore mieux s'il pouvoit s'accoutumer au travail , et si sa mémoire un peu ingrate , mais non pas infidèle , le servoit aussi bien que son esprit. Mais il n'y a rien de parfait au monde, et chacun a ses endroits foibles.

Pour son cœur , où je crois que vous vous intéressez davantage , il n'est pas si aisé de le connoître : il se modère quand il veut , il est secret et circonspect , il se cache souvent sous les voiles d'une tranquillité et d'une indifférence apparente; mais je l'ai vu dans son naturel, je l'observe depuis longtemps, et je suis dans saxonfidence : ainsi , mademoiselle, je vous ferai part de mes connoissances. Il n'auroit pas de peine à vous faire lui-même sa confession ; et il est juste que vous sachiez comment est fait et comment se gouverne un cœur que je suis persuadé que vous possédez.

Ce cœur donc , mademoiselle , n'est pas indigne de vous ; il a de la grandeur et de la générosité. Aucun intérêt ne le touche, et il ne voudroit avoir du bien que pour être en état d'en faire. Son plus sensible plaisir, c'est de pouvoir obliger ses amis, ou de pouvoir reconnoître les obligations qu'il leur a. Il aimeroit pourtant mieux avoir des grâces à faire que d'en recevoir. Il a toujours cru que le mérite pouvoit se passer de la fortune ; il s'est contenté de l'un , et ne s'est point inquiété pour l'autre.

Rien n'est tant contre son humeur que d'être à charge à qui que ce soit : dans ses besoins, il n'a recours qu'à sa patience ; et quand il seroit plus éloquent qu'il n'est, il ne sait plus parler quand il s'agit de demander. Tous les honneurs du monde lui paroîtroient trop achetés , s'ils lui avoient coûté quelque bassesse. Il n'aime pas à contredire, mais il aime encore moins à flatter. Quoiqu'il n'y ait guère d'hommes qui sachent mieux louer que lui , il n'a jamais voulu vendre ni même donner mal à propos ses louanges.

Il sait, quand il le faut, jeter quelque grain d'encens odo-

ÉCRIT PAR LUI-MÊME. \i v

riférant qui récrée et qui n'étourdit pas : aussi n'eu reçoitil pas qui ne soit aussi fin que celui qu'il donne.

Il a de l'ambition , non pas de celle qui s'empresse et qui s'agite pour parvenir , mais de celle qui attend paisiblement la justice qu'on doit lui rendre ; qui ne cherche pas les voies les plus courtes, mais les plus honorables, et qui veut toujours mériter, longtemps avant que d'obtenir, ce qu'il peut raisonnablement prétendre. Il se console aisément de n'être pas heureux, pourvu que le public l'en juge digne ; et il travaille à se faire considérer par lui-même, plutôt que par l'état où on l'aura mis.

Il n'envie la gloire de personne, mais il aime à jouir de la sienne. Quoiqu'il n'ignore pas les talents qu'il a, il estime ceux que les autres ont : ainsi il a le plaisir que donne l'honneur, sans faire souffrir aux autres les incommodités que donne l'orgueil. Il est sensible aux approbations sincères et désintéressées : un homme qui le loue sans le connoître, un auditeur qui s'écrie, un passant qui le montre, et qui dit : C'est lui, ce sont les éloges qui le touchent davantage. Quand on l'élève, il se tient dans une honnête modération, et sa pudeur est embarrassante ; mais si l'on veut l'abaisser, il lui prend une fierté qui le met au-dessus de tout. Il est facile, populaire, officieux à ceux qui sont audessous de lui, commode à ses égaux : pour les grands qui se prévalent de ce qu'ils sont, il les respecte de loin, et les abandonne à leur propre grandeur. Il se possède dans les occasions, et ses passions ne peuvent rien sur sa raison, si elle n'y consent, ou si elle n'est surprise. Il lui importe plus qu'à d'autres de bien considérer le parti qu'il prend , parce que difficilement il se résout de s'excuser ou de se dédire.

Il est de bonne foi, et il croit aisément que tout le monde est de même ; mais si l'on vient à lui manquer, on ne regagne plus sa confiance : ainsi il ne trompe jamais personne, et n'est jamais trompé qu'une fois. S'il a donné <|iK'lque sujet de plainte à quelqu'un, il n'oublie rien pour

XLYl PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLÉCIIIER

le satisfaire ; mais si l'on se plaint de lui sans raison, il a une innocence fière qui ne descend pas aux éclaircissements et aux justifications, et rien ne lui coûte tant que de faire son apologie. Quand on l'offense, il a le ressentiment vif, mais il ne dure pas longtemps. L'envie lui déplaît, mais elle ne l'afflige pas. Il souffre avec peine une injustice, mais il la pardonne. Mais l'infidélité d'un ami est le péché irrémissible pour lui. Lorsqu'on en use mal à son égard, il y a peu d'excuses qui le satisfassent, et il a d'autant plus de peine à se réconcilier avec ceux qui l'ont fâché, qu'il prend plus de précaution pour ne fâcher personne.

Il n'a pas de grands attachements au monde, et comme il n'a pas beaucoup à gagner, ni beaucoup à perdre, il n'a ni de grands chagrins ni de grandes joies. Les devoirs extérieurs et les bienséances de la vie lui sont à charge : les visites qu'on se rend, les lettres qu'on s'écrit, et ce commerce de société inévitable entre gens indifférents, sont des contraintes de sa part, et des importunités de la part des autres. Il ne compte avoir vécu que le temps qu'il a passé avec ses amis ou avec lui-même, et ses meilleures heures sont celles de ses entretiens familiers ou de ses libres rêveries. Le nombre de ses amis est comme celui des élus, fort petit ; il ne les choisit pas légèrement, mais il les ménage, et il les conserve soigneusement quand une fois il les a choisis ; et s'il en a peu, au moins a-t-il cet avantage, qu'il n'en perd point. Il est avec eux gai sans emportement , libre sans indiscrétion, familier sans incivilité , complaisant sans faiblesse, et sage sans austérité. C'est ainsi qu'il est fait pour ses amis, et c'est ainsi qu'il souhaite que ses amis soient faits pour lui.

Il ne reste plus , mademoiselle , qu'à vous parler de sa tendresse , et vous montrer sa méthode et , pour ainsi dire , son art d'aimer. Ce sont des secrets que peu de gens ont découverts, et qu'il a confiés à peu de gens. Pour moi, qui connois son cœur comme le mien propre, et qui sais qu'il

ÉCRIT l'Ait I.l l-MI.Ml. \L\|l

n'a rien de caché pour vous, je vous exposerai ses sentiments et sa conduite dans ses amitiés privilégiées, dod pas pour vous apprendre rien de nouveau, car votre expérience ne laisse là-dessus aucun lieu à votre curiosité , mais pour vous donner le plaisir de voir qu'il y a des cœurs que vous avez sujet de ne pas dédaigner, et qui sont capables de s'attacher à leurs amis comme vous pouvez le désirer. On diroit d'abord que votre Ami n'est pas capable de tendresse ; mais quand on fait tant que de le toucher, il n'y a guère d'homme plus sensible. Il ne prend pas de ces feux subits, qui s'éteignent presque aussitôt qu'ils sont allumés, il va pied à pied, et laisse mûrir l'amitié. Il ne s'engage pas sans savoir bien à qui il s'engage : son cœur lui est trop cher pour le donner au hasard. Pour aimer, il ne se fie pas à son inclination, il consulte son jugement. Son amitié veut toujours être fondée sur l'estime, et quelque attachement qu'il ait eu , il a toujours commencé par sa raison. La beauté peut le surprendre, mais elle ne l'attache pas. Le mérite le gagne, et la bonté le retient. La douceur, l'honnêteté, la bonne conduite, sont les premiers agréments qu'il cherche; il faut pourtant que la personne soit agréable ; et bien que la raison soit la maîtresse , il faut que les yeux puissent être contents. La précipitation en matière de tendresse lui est suspecte; mais aussi trop de lenteur et de difficulté le rebute. Il laisse aux autres, pour délibérer, le temps qu'il prend pour lui-même; mais si l'amitié se lie avec tant de peine , il y a un terme de patience au delà duquel il ne va point. Quand l'affaire est une fois conclue, et qu'il s'est donné, c'est pour toujours et sans réserve : aussi il veut qu'on se donne de même , et croit qu'un cœur qui se partage ne vaut pas le sien tout entier. Il est capable de jalousie, et quoi qu'il en arrive, il veut être distingué et préféré. Il est de l'humeur de ce prince qui disoit : Ou César ou rien. Son amitié languit, si l'on ne la nourrit de quelques douceurs , et il n'aime rien tant que de

Page 1