‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 31 sur 129 · EN · texte numérisé non relu

EN

Lorsque nous fûmes arrivés à Riom1, nous commençâmes à nous reposer et à nous louer de notre voyage. Nous y fûmes si bien reçus par le lieutenant général2, et nous fûmes logés chez lui avec tant de propreté et même de magnificence, que nous oubliâmes que nous fussions hors de Paris. La ville n'est pas de grande étendue, mais elle est fort agréable et fort riante; elle n'est pas fort percée, mais les rues en sont fort larges et les maisons y sont d'assez belle apparence. Le monde n'y est pas si riche qu'à Clermont, mais il y est beaucoup plus civil et plus poli. Il y a une certaine jalousie entre les habitants de ces deux villes, qui fait qu'ils n'ont pas grand commerce ensemble , quoiqu'ils ne soient qu'à deux lieues les uns des autres ; mais on peut dire que ceux de Riom sont les plus zélés , et qu'ils ont une tendresse et une piété pour leur patrie , qui approche fort de celle qui faisoit une partie de la religion des anciens. Ils

1 . Les commissaires des Grands-Jours arrivèrent à Riom le 23 septembre 1665. Voy., sur ces commissaires, Y Appendice, nn! I et III.

2. Il y avait à Riom un lieutenant général de la sénéchaussée, qui s'appelait Amable Blich de Veausse , et un lieutenant criminel nommé Paul Chabre. Ce fut chez ce dernier que loprea M. de NCvion. président des Grands-Jours.

2 MEMOIRES DE FLECHIEK

avoient employé toute sorte de sollicitations à la cour pour faire tenir les Grands-Jours dans leur ville, afin de faire valoir cette marque de préférence; et le premier échevin1, dans la harangue qu'il fit à la cour , ne put point s'empêcher de témoigner son ressentiment , et finit avec quelque malignité, disant qu'enfin ils avoient reconnu qu'il étoit juste que les Grands-Jours fussent arrêtés à Clermont, parce que, venant pour faire justice, ils y trouveroient beaucoup de matière, et que c'étoit un coup de prudence du roi d'appliquer les remèdes où les maux étoient les plus pressants. Leur grande ambition est de faire passer leur ville pour la capitale de la province, et , comme ils ne trouvent pas leur compte dans les anciennes histoires, ils se font fort de l'autorité de M. Chapelain, dans sa PuccUc, et ils savent tous en naissant ces vers :

Riom , chef glorieux de cette terre grasse Que l'on nomme Limagne, au lieu d'Auvergne basse, Pour secourir son prince , entre ses habitants Lève et ramasse un corps de mille combattants ; Clermont, le désespoir du dompteur de la Gaule, Pour renforcer ce corps, huit cents hommes enrôle.

Liv. IV.

Les autres récusent les autorités poétiques, et disent que nous ne sommes plus dans ces siècles où les vers de Sophocle et d'Homère terminoient les différends des principales villes de la Grèce2. La seconde preuve qu'ils ont est la parole de Mme la marquise de Senecey3, qui, ayant toujours eu une haine mortelle contre Clermont , a soutenu contre

1. Il se nommait Chabre et était président en l'élection. On appelait élection une circonscription territoriale , soumise , pour la juridiction financière , au tribunal de magistrats nommés élus. Ils connaissaient en première instance de l'assiette des tailles et des aides, ou impôts prélevés sur les personnes , les propriétés et les denrées.

2. Flatterie à l'adresse de Chapelain, un des patrons de Fléchier.

3. Marie-Catherine de La Rochefoucauld, comtesse, puis duchesse de Randan, mariée le 7 août 1607 à Henri de Beaufremont, marquis de Senecey ; elle fut première dame d'honneur d'Anne d'Autriche , et gouvernante de Louis XIV-. elle mourut le 10 mai 1677.

Sanson et contre tous les géographes, que Riom étoit la capitale d'Auvergne, et a voulu souvent persuader au roi di le croire ainsi. Voici le sujet de son aversion : lorsque le royaume étoit partagé en factions, et que le parti de la Ligue, sous des prétextes spécieux, entraînoit une bonne partie des peuples, et troubloit l'État sous des apparences de religion, l'Auvergne fut une de ces malheureuses provinces qui par la pratique de ceux qui étoient pour lors les plus puissants , ou par son propre mouvement , se trouva engagée à des intérêts qui sembloient être utiles au royaume, mais qui étoient contraires au roi. Toute la noblesse se joignit, tous les peuples se liguèrent, et toute la province se trouva dans ce parti sans y penser. Clermont donna pour lors une preuve remarquable de sa fidélité, et, se déclarant hautement pour le roi, quelques sollicitations que pût faire l'évêque, entreprit ou d'attirer les autres villes par son exemple , ou de leur résister par la force et par la valeur de ses habitants. Tous ceux qui pouvoient avoir quelque part dans les conseils et dans les affaires s'assemblèrent et firent une louable conjuration de ne se séparer jamais des intérêts du roi , et de mourir plutôt que de reconnoître aucun pouvoir que le sien. On voit encore, dans les actes publics, les délibérations de ces assemblées '.

La ville d'Issoire entra dans les mêmes sentiments de fidélité et s'associa contre la Ligue. Tous les ligueurs se mirent pour lors en campagne, levèrent des troupes de tous côtés , et voulurent commencer à faire valoir le parti par quelques expéditions contre Clermont et par le siège d'Issoire. M. le marquis de Randan -, père de Mme la marquise de Senecey, fut le chef de cette entreprise, et, avec toutes ces troupes qu'il put ramasser, il assiégea

1 . Voy. les Origines de Clairmnnt , par Savaron , édit. de Durand , p. 499, et l'Histoire det '/"'Très religieuses en Auvergne, par Imberdis, t. II, I'. 214. On y trouve les actes de ces assemblées.

2. .Tpan-Louis de La Rochefoucauld, tué à Issoire le 14 mars 1.S90.

cette petite ville et voulut la réduire à l'extrémité. Mais outre qu'il trouva plus de résistance qu'il ne s'étoit promis, Clermont envoya bientôt un secours considérable aux assiégés. Il se fit un assez rude combat où les troupes de la Ligue furent défaites, le siège levé, et M. de Randan blessé à mort et fait prisonnier par un Arnauld, parent des Arnauld de Port-Royal, qui fut depuis assassiné en haine de cette glorieuse action. Le marquis mourut bientôt après de sa blessure. Mme sa fille lui a fait dresser un tombeau avec une épitaphe, qui marque qu'il est mort martyr pour la défense de la religion catholique1. Voilà ce qui la rend si zélée pour les intérêts de Riom et pour ceux des Jésuites, et ce qui fait dire à ceux de Clermont qu'elle est la protectrice de Riom contre eux , comme elle est la Sibylle des Molinistes contre Port-Royal, ne croyant pas qu'un citoyen de Clermont puisse être honnête homme , ni qu'un descendant des Arnauld puisse être après cela bon catholique.

Quoique la jalousie tienne plus du côté de Riom que de celui de Clermont, la réflexion qu'avoit faite M. l'échevin parut un peu trop forte, et il s'en fit une ou deux chansons que je rapporterai ici. L'une est sur l'air : Usez mieux, 6 beauté, etc.

Enfin, après tant de peine, Les Grands-Jours que nous avons Rendent votre attente vaine Et vous montrent les talons.

Prenez tout en patience , Puisqu'ils sont enfin chez nous ; Pourquoi pleurer leur absence?

N'ont ils point passé chez vous?

Cessez votre médisance; Elle n'est plus de saison.

On voit par expérience Que vous n'avez pas raison.

Page 1