Ce président se nommait Gabriel de Combes
sévères puissent tenir une demi-heure contre elle, lorsqu'elle a bien entrepris de les toucher. Je sais des gens cjui vouloient bien en faire l'épreuve.
La grande opinion qu'on m'avoit donnée de cette belle lit que je me trouvai en la compagnie des dames, lorsqu'elle leur rendit sa visite , et que j'observai si l'on n'étoit point prévenu et si je ne le serois pas moi-même. Je n'y trouvai pas tout ce qu'on m'avoit dit, et je remarquai plus de majesté que de douceur, et plus de bonne mine que de beauté. Elle avoit pris un sérieux qui ne persuadoit pas qu'elle eût ce grand talent de plaire ; et sur ses discours et sur son embonpoint, je jugeai qu'elle n'étoit pas si enjouée ni si raflinée qu'on pensoit. Je m'en ouvris à une personne de qualité du pays, qui est de l'opinion commune, qui m'en demandoit mon sentiment et qui se tenoit fort assurée de mon estime et de ma vénération pour cette belle; et l'ayant tirée à part, je lui témoignai que c'étoit une personne bien faite, et qui, sans doute, méritoit beaucoup; mais qu'elle étoit bien froide, pour enflammer les cœurs si vite qu'on disoit ; qu'il falloit donc qu'elle gagnât ses amants par autorité plutôt que par douceur, et que les adorateurs fussent plus timides qu'amoureux; que je ne la soupçonnois pas d'être si malicieuse qu'on la faisoit, et que, si elle n'étoit jamais autrement, je savois des gens qui tiendroient non pas une heure, mais plusieurs années et toute leur vie contre tous ses charmes. Il me répondit fort sagement qu'il ne falloit pas précipiter son jugement; qu'une première visite ne découvroit pas toutes les bonnes qualités d'une personne; que les dames de province perdoient un peu de leur esprit , lorsqu'elles voyoient la première fois des dames de Paris, à cause d'une imagination qu'elles ont, que l'esprit est plus fin à Paris qu'ailleurs, et que le grand usage du monde fait plus là que le plus beau naturel ne fait dans les autres villes du royaume; que si j'avois vu celle-ci en pays de liberté, je Festimerois
bien plus déliée et plus engageante; que bien des gens qui disoient d'abord comme moi , y avoient été pris comme les autres , et que si elle eût voulu faire paroître un petit rayon de son air galant et enjoué, il m'auroit été fort aisé de comprendre qu'on ne résiste pas sans peine, et qu'on fait bien du chemin en peu de temps avec elle.
Je ne voulus point contester une chose qu'il pouvoit savoir mieux que moi, et qui, d'ailleurs, passoit pour une vérité très-constante. Je me contentai de lui témoigner que j'étois bien étonné qu'une fille de cette qualité et de ce mérite eût passé sa vingtième année sans avoir trouvé quelque grand parti, et qu'elle eût laissé échapper tant de cœurs qui s'étoient rendus, sans en retenir quelqu'un des meilleurs pour elle; que ce n'étoit pas assez de faire ses conquêtes en peu de temps , qu'il falloit encore les conserver et en retirer quelques fruits pour l'avenir. Il s'étonna lui-même de mon étonnement, et s'imaginant qu'on devoit avoir parlé par tout le royaume des aventures de cette aimable personne, et qu'il étoit de tout le monde comme des petites villes, où l'on sait tout ce qui s'y passe, il voulut savoir si j'étois homme de bonne foi, et si je n'avois pas appris son histoire : et comme il eut reconnu que j'étois sincère, il me dit qu'elle avoit été aimée , qu'elle avoit aimé, mais que l'ambition l'ayant emporté sur son amour, elle avoit considéré l'honneur plus que la passion, et qu'elle avoit quitté un amant qui l'eût peut-être aimée tendrement, pour un autre qui lui donnera un rang plus considérable. Je ne pus m' empêcher de lui dire que, lorsqu'on s' étoit déterminé à une chose raisonnable , on ne devoit point s'arrêter à des considérations intéressées; qu'il valoit mieux être moins élevée et être plus heureuse, et que je ne savois pas comme on appeloit en Auvergne ces préférences par ambition ou par intérêt, mais qu'à Paris, c'étoient des infidélités et. des inconstances.
« Je vous avoue, me dit-il, que si elle n' avoit eu que sa va-
SUR LKS GRANDS-JOURS UE liido. «•
oité pour raison de son changement , je ne trouverois pas que ce fût assez de l'appeler inconstante et iniidèle; car je suis de ceux qui croient que l'ambition n'est jamais une bonne raison contre l'amour. Mais elle y a été obligée par l'opposition obstinée de toute sa famille ; elle a résisté longtemps à tous les mauvais traitements; elle a tâché d'adoucir l'esprit de ses parents. Lorsqu'elle a été libre et hors de tutelle, elle a voulu faire voir qu'elle avoit de la fermeté et de la constance; mais lorsqu'il a fallu exécuter ses desseins, et signer des articles de mariage malgré toutes les oppositions de sa parenté, la piété l'a plus touchée que l'amour, et sa mère a eu plus de pouvoir sur son esprit qu'un amant. »
Il alloit me raconter toute l'histoire ; mais parce que nous n'étions pas bien en repos, et que les compliments qu'on venoit faire en foule nous importunoient, nous fûmes d'avis d'aller en quelque lieu retiré; et étant montés tous deux seuls dans son carrosse, nous allâmes au jardin Charrier1, qui, comme j'ai dit, est le lieu de plaisance de la ville; c'est là où se rend toute la compagnie , dès que la saison est propre à la promenade. Il y a des fontaines, des grottes, des allées séparées par des palissades d'une trèsagréable verdure qui divertit les yeux , et assez épaisses pour retenir les secrets que se disent les amants , lorsqu'ils se promènent par bandes, et qu'ils s'entretiennent confidemment. Quoique le jour fût un des plus beaux jours de l'automne , l'arrivée des Messieurs des Grands- Jours avoit arrêté tout le monde dans la ville , et nous trouvâmes plus de repos et plus de solitude que nous n'espérions. Nous choisîmes donc la plus belle allée, et cet honnête homme, pour satisfaire à ma curiosité , et pour avoir le plaisir de me raconter une affaire où il prenoit quelque part, étant ami du cavalier et de la dame, avec toute la complai-
1. Ce jardin était probablement situé près de Mirabelle, dans un lieu qu'on appelle encore le champ Charrier et le pré Charrier.
10 MEMOIRES DE FLECHIEH
sance qu'on peut avoir pour un étranger, il commença ainsi :
« Si je n'avois reconnu , monsieur, que vous avez assez de curiosité ou assez de complaisance pour vous informer des galanteries de notre province , et pour m'engager à vous dire l'histoire des amours de notre ville , je n'aurois pas entrepris de vous faire une relation qui ne peut que vous être importune, puisqu'elle n'est soutenue ni par le rang illustre des personnes, ni par la diversité des intrigues , ni par aucun événement singulier. Quelle apparence y auroit-il de vous débiter des histoires de campagne , à vous qui vivez dans une ville où l'on apprend et où l'on voit souvent les grandes histoires, et qui venez d'un pays où s'écrivent et où se passent les romans? Quel plaisir aurezvous d'entendre un récit sans grâce et sans ornement ? Que pourrez-vous attendre d'un orateur de province , et d'une province grossière comme la nôtre ? Je tâcherai pourtant de contenter votre curiosité , et de suppléer, par ma sincérité , à ce qui manque à mon discours , et je serai fidèle historien des choses dont j'ai été le témoin ou le confident.
« Il n'est pas besoin que je vous explique d'abord la qualité et la naissance de Mme .... ; elle vous est assez connue par ce que je vous en ai dit ; ni que je vous fasse son portrait, vous l'avez vue vous-même. 11 suffit de vous faire souvenir que c'est une belle personne, et de vous faire imaginer qu'elle ne l'étoit pas moins , il y a huit ans. Cette première fleur que l'âge donne, la faisoit paroître encore plus charmante; elle avoit un peu moins d'embonpoint, et si elle a acquis de l'esprit et de la prestance, on peut dire , sans l'offenser, qu'elle a perdu un peu de son feu et de sa première vivacité. En ce temps heureux qu'elle commençoit d'être bien aimable , elle commença d'être bien aimée , et quelque temps après, de bien aimer. Elle plut infiniment à un jeune homme de Clermont, fort riche et fort galant. Ce jeune homme eut le bonheur de lui plaire , et par une
SUR LES GRANDS-JOURS DE 1665. Il
aventure assez bizarre. Avant que de vous expliquer l'occasion qu'ils eurent de se voir, il est à propos que je vous lasse le portrait du cavalier1. Il est d'une famille qui est considérée dans Clermont , et qui est dans l'alliance de tous les principaux de la ville ; il est né d'un père qui s'étoit mêlé des grandes affaires, et qui a joui quelques années de plus de cent mille livres de rentes ; il est assez bien fait de sa personne, et il a toujours eu toutes les qualités extérieures qui peuvent faire recevoir favorablement un amant2. Je ne vous en ferai point une description exacte , puisque vous le verrez dans peu de jours ; je me contente de vous dire que jamais homme n'a eu des inclinations plus nobles et plus généreuses. Il alloit presque jusqu'à l'excès de l'honnêteté; il étoit libéral jusqu'à la profusion, fidèle jusqu'à l'opiniâtreté , et amoureux jusqu'à adorer ses maîtresses ; aussi a-t-il été très-estimé des jeunes gens, parce qu'il les traitoit continuellement chez lui , et des dames , parce qu'il étoit homme à s'attacher et à faire belle dépense. Il a de l'esprit et se plaît fort avec ceux qui sont en réputation d'en avoir ; il est habile en toute sorte de jeux , et il est également commode et dans le gain et dans la perte; ce qui vient d'une adresse particulière qu'il a de cacher ses passions , quelque fortes qu'elles puissent être ; enfin il est très-bon ami , et encore meilleur amant. A peine eut-il achevé ses études et ses exercices à Paris , qu'on songea à le faire revenir pour le marier. On lui destina une Ribeyre3, qui étoit une fille fort agréable et fort riche. Les parents firent leurs traités et s'accommodèrent entre eux. On envoya la nouvelle à l'accordé, avec ordre de revenir au plus tôt pour épouser.