Couvent
recevoir des consolations par lettres. Les dames la reçurent dans leur monastère, à condition qu'elle ne lui parleroit point et qu'elle romproit toute sorte de commerce avec le monde. Cependant la supérieure, qui est une dame de qualité , qui a de l'esprit infiniment , et qui étoit amie de l'un et de l'autre , ne leur nuisoit pas. La plupart des dames qui venoient voir la solitaire parloient en faveur du galant, portoient de ses lettres, et l'introduisoient même secrètement à la grille. Cette retraite fit grand bruit dans notre ville , et le monde en parla diversement ; mais elle ne fut pas longue ; car la mère étant au désespoir , et paroissant fort radoucie à son égard , la ramena dans sa maison et la traita avec plus de tendresse qu'auparavant, sans rien relâcher pourtant sur le fait du mariage prétendu. Les choses ont été en cet état huit à neuf ans, sans qu'il y ait jamais eu le moindre refroidissement de part ni d'autre.... »
Il s'arrêta un peu en cet endroit , et me donna loisir de lui dire que cette longue fidélité étoit comparable aux anciens exemples ; que j'en estimois bien davantage ces deux personnes si constantes dans un temps où les infidélités sont si ordinaires ; que leur province étoit heureuse de porter des esprits de cette résolution. Je lui demandai si les amis y étoient aussi fidèles que les amants ; que si cela étoit, comme il ne me falloit que des amitiés , j'en ferois le plus que je pourrois, pendant mon séjour en Auvergne; il me répondit là-dessus que ceux de leur province avoient la réputation d'être fermes dans leur résolution, quelquefois même jusqu'à s'opiniâtrer un peu trop ; ce qui avoit donné sujet de dire qu'en Auvergne il y avoit deux choses opiniâtres , les hommes et les mulets. L'impatience que j'avois de savoir la fin de l'histoire fit que je lui demandai des nouvelles de l'état présent de l'affaire. Alors reprenant son discours :
« La chose , me dit-il , alla jusqu'à se jurer fidélité devant les autels , et à faire des vœux profanes dans les
lieux saints, et jusqu'à s'écrire des promesses signées de leur sang, et à faire d'autres folies que font ceux qu'une grande passion aveugle. Cependant la fille étoit dans sa vingt-quatrième année , et se voyant bien proche du temps que les lois donnent pour rendre les enfants indépendants et hors de tutelle , elle exhortoit Fayet à persévérer, et lui écrivoit une fois : « Je serai bientôt à moi , et nous n'aurons « qu'à nous consulter ; je crois que nous n'aurons pas beau- « coup de peine à nous résoudre.... » Et lui, ravi de son bonheur prochain , lui récrivoit : * Outre la félicité que « j'aurai de vous posséder, j'aurai encore la joie : ce sera « vous qui aurez fait ma félicité; et le présent que vous « m'aurez fait de votre cœur me sera d'autant plus consi- « dérable qu'il ne me viendra que de vous. »
« Environ ce temps, M. de Choisy fut rappelé de son intendance d'Auvergne , pour aller prendre possession de celle de Lorraine, et M. de Fortia eut ordre de prendre sa place1. Il se rendit à Clermont en diligence, où, après avoir réglé les choses qui concernoient le service du roi , il songea à ses affaires particulières. Comme il est veuf et en âge de se remarier, il se pourvut d'abord d'une galanterie , et s'arrêta à une demoiselle de bon lieu , et même un peu sa parente , qu'on nomme ordinairement la Beauverger ; car nous avons accoutumé d'abréger ainsi la façon de nommer, et nous trouvons le mot de mademoiselle inutile , connoissant assez la qualité par le nom de la famille. C'est une jeune fille de dix-huit ans , à qui l'on en donneroit vingt-cinq , qui seroit assez belle, si elle n'avoit un peu trop d'embonpoint. Elle s'est mise dans le inonde d'elle-même, et y tient si bien sa place , qu'elle est de toutes les parties de divertissement ; aussi a-t-elle l'esprit fort agréable, une négligence qui plaît, une liberté sans affectation, un enjouement qui est mêlé d'un
1. Bernard de Fortia devint intendant d'Auvergne en 1664; il avait été successivement conseiller au parlement de Normandie, maître des requêtes, intendant de Poitiers. d'Orléans et de Bourges. Il mourut en IBM
peu de mélancolie, et surtout une certaine naïveté fine et spirituelle qui rend sa conversation fort divertissante. Elle n'aime en aucune façon la contrainte, et n'a jamais voulu se tenir à cette bienséance superstitieuse qu'on a faite au sexe, et par son esprit elle s'est si bien mise au-dessus de tous les bruits, que bien qu'elle n'ait pas toute la retenue que les autres ont, on la croit néanmoins aussi honnête fille.
« L'intendant la voyoit souvent comme une personne fort gaie, dont les entretiens et les lettres le divertissoient extrêmement. Quelquefois elle les commençoit par des extravagances, comme lorsqu'elle lui écrivit : Le Diable vous ein- 2)orte> monsieur! d'autres fois, par des douceurs badines et par des naïvetés de son invention. Aussi, comme elle écrivoit facilement, elle écrivoit beaucoup ; et comme on lui disoit un jour qu'elle écriroit , si elle continuoit , plus de volumes que saint Augustin : « Oui, dit-elle, quand je n'aurois que mes confessions à écrire comme lui. »
« Pendant que l'intendant s'amusoit ainsi, Fayet, qui étoit fort de ses amis, tant parce qu'il est un des plus galants hommes du pays, que parce qu'ils avoient autrefois fait leurs études ensemble, ce qui fait, comme vous savez, deà liaisons éternelles, lui parla un jour confidemment de ses affaires, et le pria d'employer son crédit auprès des parents de la demoiselle, pour les faire enfin consentir à sa demande, et, s'il l'osoit même dire, à l'inclination de leur fille, et l'instruisit de diverses particularités, pour pouvoir négocier avec plus de succès. Il lui promit de prendre ses intérêts avec la même ardeur que si c'étoient les siens propres, et qu'il étoit fort trompé s'il ne venoit à bout de toutes choses. Il rendit visite à la mère, et fut sur le point de lui parler en faveur de son ami ; mais voyant en même temps la fille, je ne sais par quel instinct il s'arrêta et sentit une inspiration secrète de n'avancer pas si fort cette sollicitation. Il y fut une seconde fois, et après s'être entretenu quelque temps avec la fille, il ne sentit plus de bonne volonté pour son ami sur ce sujet.
Enfin, à la troisième conversation, il en sortit non-seulement
dans la résolution d'abandonner ses intérêts, mais encore dans le dessein d'avancer les siens ; et, quelque peu de bienséance qu'il y eût d'enlever ainsi la maîtresse d'un autre sur sa propre confidence , il ne considéra plus son ami que comme son rival. Cependant il lui faisoit entendre qu'il songeoit à sa négociation, qu'il ne falloit rien précipiter , qu'il cherchoit le temps propre à persuader, entretenant de ces chimères un homme qui le croyoit de bonne foi, et qui ne se défioit point de lui.
« Fayet fut pressé de faire un voyage à Paris ; il en demanda congé à sa maîtresse, qui lui témoigna tous les déplaisirs du monde de le voir partir, l'assura, par ses soupirs et par ses larmes, que l'absence ne diminueroit en rien de sa fidélité ni de sa tendresse, et que, quelques efforts qu'on pût faire , elle ne seroit jamais à autre qu'à lui, et que le temps arriveroit bientôt de récompenser sa constance. Elle le pria de revenir au plus tôt, et lui donna tous les témoignages d'attachement qu'on peut donner. Vous pouvez bien juger que le pauvre amant étoit encore plus contristé , et qu'il montroit de son mieux, par ses soupirs et par ses larmes, les sentiments très-sincères de son cœur. Il partit, se tenant assuré de la fermeté de la fille sur les protestations qu'elle lui en faisoit, et présumant bien de la facilité des parents sur la sollicitation de l'intendant. Il arriva à Paris où il expédia ses affaires avec toute la diligence possible , étant plus attaché à son amour qu'à son intérêt. Il reçut des lettres de l'ami qui lui donnoient des espérances de son bonheur prochain et qui l'assuroient qu'il avoit toujours le cœur tout entier, et de l'amante qui le supplioit de vivre en repos, et d'être persuadé qu'il n'y avoit que deux partis à prendre pour elle, ou d'épouser Fayet ou de se retirer dans les Carmélites; mais qu'elle pourroit bientôt se déterminer par elle-même, et qu'il pouvoit bien croire en faveur de qui. On lui manda même qu'il étoit à propos de songer aux présents
et aux préparatifs de la fête, ce qu'il fit fort magnifiquement et avec beaucoup de dépense, et revint avec beaucoup de joie dans la province. Il fut aussi reçu avec toutes les marques de joie de son retour qu'il eût pu souhaiter, et qui, suivant toutes les apparences, indiquoimi1 que l'affaire étoit en bon état, si ce n'est que la sollicitation n'avoit pas réussi ; mais il ne la jugeoit plus nécessaire. Il s'engagea avec plus d'ardeur que jamais dans sa passion, glorieux d'être en état de surmonter tous les obstacles. Lorsque les vingt-cinq ans furent arrivés et que la chose devoit éclater du côté de la demoiselle, il parut qu'elle n' étoit pas aussi résolue qu'elle pensoit : elle relâcha un peu de cet empressement qu'elle avoit ordinairement à écrire et à recevoir des nouvelles ; cela pourtant pouvoit avoir ses raisons. Quelque temps après, Fayet ayant découvert que M. de Fortia avoit quelque commerce de lettres avec elle, il en surprit une par hasard, qu'elle lui écrivoit, dans laquelle il trouva ces paroles :
« Ne me pressez pas, je vous prie, monsieur, de vous ré- « pondre précisément sur le dernier article de votre lettre. « Vous savez bien que c'est un mot difficile à dire et encore « plus à écrire que celui-là ; qu'il vous suffise de savoir que « je suis bonne chrétienne et que j'accomplis fort bien le a commandement d'aimer mon prochain. Une autre fois vous « en saurez davantage. »
«■ Cette lettre avoit été rendue à l'intendant : mais , par un malheur qui arrive souvent, il l'avoit laissée tomber sans y prendre garde, et ceux qui l'avoient recueillie l'avoient mise entre les mains de celui qu'ils y estimoient le plus intéressé.
« Fayet faillit à tomber évanoui , lorsqu'il découvrit ce mystère ; il n'en croyoit pas à ses yeux ; il relut le billet deux ou trois fois, et fit conscience de soupçonner encore. Il alla trouver son rival, et lui demanda s'il n'avoit point eu