‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 36 sur 129 · Mot omis dans le manuscrit · texte numérisé non relu

Mot omis dans le manuscrit

M i; LES GRANDS-JOURS DE 1663. ;l

de nouvelles de Riom. 11 répondit que non. Celte dissimulation lui confirma qu'il y avoit quelque intelligence secrète ; il partit pour Riom , et eut moyen de parler à cette belle ; elle nia qu'elle eût écrit, et lui persuada qu'elle étoit encore dans les mêmes sentiments pour lui.

« Cette dissimulation lui fut encore de mauvais augure. Alors , poussant un soupir du plus profond de son cœur : « Je ne sais , madame , lui dit-il , si après les assurances que vous avez eu la bonté de me donner, de recevoir mes vœux et de reconnoître ma fidélité , je suis excusable de vous témoigner quelque défiance , mais il faut que vous me pardonniez mes soupçons. Je ne juge point mal de votre constance ; j'ai si peu de sujet de me fier à ma fortune , que je lui attribue tous mes malheurs , et lorsque je vois des apparences qu'on m'abandonne , je n'ose pas me plaindre d'être abandonné. Je me plains d'être malheureux, mais ces petits refroidissements que je remarque, ce retranchement de communication avec moi, ce commerce secret que vous avez avec une personne qui n'est pas dans mes intérêts , et ces termes enveloppés de tendresse que vous lui écrivez pour le dernier article de votre lettre , ne me donnent-ils pas tous les sujets du monde de craindre quelque changement, et de croire, madame, que vous êtes un peu d'intelligence avec ma mauvaise fortune? Si mes soupçons sont mal fondés, je vous supplie de considérer que tout effarouche un amant passionné au point que je le suis ; qu'on devient délicat et défiant sans y prendre garde, quand on ne mérite pas l'objet qu'on aime, et que c'est une marque que l'amour est violent, lorsqu'il est accompagné de crainte ; que s'ils sont justes, madame, et que vous soyez plus touchée de la fortune d'un intendant que de la passion sincère d'un amant qui n'a point des qualités si éclatantes, je sens bien que vous me rendrez le plus misérable de tous les hommes, mais je consens d'être misérable, pourvu que vous

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en soyez plus heureuse ; et , quelques raisons que j'aie de haïr mon rival, je souffrirai qu'il soit satisfait, s'il peut vous rendre plus satisfaite. Oui, madame, je plaindrai incessamment mon infortune , sans oser désapprouver votre choix, et j'espère que, lorsque vous aurez donné votre amour à un autre , vous ne pourrez pas me refuser un peu de pitié. >»

« Ceux qui le connoissent savent de quel air touchant il disoit ces choses. La dame le consola, lui dit mille belles excuses, et l'assura qu'il avoit tort d'entrer dans ces sentiments de défiance ; qu'il falloit bien qu'elle se fît violence pour lui pardonner cette injustice, et que, depuis dix ans, il devoit avoir assez bien éprouvé sa fidélité.... Elle se retira ensuite, laissant son amant un peu consolé, mais non pas persuadé tout à fait. Le soir elle lui écrivit, et après un compliment fort doux, elle le pria par toute l'amitié qu'il lui promit de lui renvoyer toutes les lettres et tous les billets qu'il avoit reçus d'elle ; que c'étoient des papiers inutiles dans son cabinet, et qu'elle étoit bien aise de les conférer avec ceux qu'elle avoit de lui, pour avoir, en les lisant souvent, l'image présente de ses sentiments et de ses premières impressions pour lui. Il ne lui étoit pas malaisé de pénétrer dans ses desseins, et de conjecturer quelque infidélité par cette demande. Il fit pourtant d'abord quelques paquets de ses lettres qu'il lui renvoya avec ce billet : « On est bien « près d'ôter son cœur à son amant, quand on lui demande « les lettres qu'on lui a écrites ; et c'est une marque qu'on « n'aime plus, quand on veut en effacer toutes les marques « qu'on a données d'avoir aimé; c'est rétracter, madame, « en quelque façon, tous les bons sentiments que vous avez « eus pour moi, et dans la résolution que vous avez de me « rendre malheureux, de vouloir encore me priver des con- « solations que je pourrois avoir dans mon malheur. Vous « me devriez assez connoître , pour croire que ces papiers « seroient en sûreté chez moi, et que, quelque dessein que

• vous ayez, je suis toujours dans celui de vous être fidèle « jusqu'à la mort; mais il faut vous en donner des marques « et vous obéir même en des choses très-difficiles , parce « que je suis toujours V. »

« Bon Dieu! m'écriai-je en cet endroit, fut-il jamais une infidélité pareille à celle-là, après avoir tenu si longtemps, après avoir été si touchée, après tant de vœux et d'engagements dans le temps qu'elle étoit en liberté ? A ce que je vois, monsieur, le sexe est ici bien trompeur, et il y a bien peu de bonne foi parmi vos dames. — Il n'y a pas de quoi en avoir si mauvaise opinion, me répliqua-t-il, et il ne faut pas tant considérer qu'elles sont changeantes, ce qu'elles sont partout ailleurs, comme il faut prendre garde qu'elles sont capables d'aimer dix ans, quelques obstacles qu'elles trouvent, ce qui est rare. Quoi qu'il en soit, Fayet lui renvoya ses lettres fort honnêtement. Vous pouvez bien juger qu'il en retint quelques-unes des meilleures, et qu'il n'oublia pas celle du caractère rouge. Depuis ce temps, il n'entendit plus parler que d'elle et de l'intendant, et il fut sacrifié tout net. Il en eut un déplaisir mortel, qui redoubla lorsque l'intendant lui témoigna qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour ses intérêts ; mais qu'ayant trouvé l'obstination des parents invincible, il avoit parlé pour lui-même; qu'il n'avoit point forcé l'inclination de la fille ; qu'elle lui avoit plu, et qu'il avoit eu le bonheur de lui plaire ; que pour lui, il avoit été bien aimé, et que tout son malheur étoit de n'être point maître des requêtes et intendant de la province. Il lui découvrit contîdemment qu'il alloit l'épouser dans deux jours , et le supplia instamment de lui dire s'il le pouvoit en sûreté, et jusques où étoit allée leur familiarité dans le temps de leurs amours. Cet amant affligé cacha tous ses ressentiments, soit parce que l'intendant ne lui paroissoit pas le plus coupable; soit parce qu'il n'étoil pas à propos de l'irriter, à cause des affaires du temps, où il pouvoit nuire; soit par une habitude qu'il avoit de dis-

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simuler; et sans s'amuser à ces préambules, il lui répondit sur sa dernière interrogation, qu'il étoit vrai qu'on avoit dit d'étranges choses sur le sujet de leurs amours ; mais que la médisance augmente toujours et se plaît à faire les crimes plus grands ; que pour lui, il ne diroit pas qu'il en eût reçu les dernières faveurs, mais qu'il pouvoit l'assurer qu'il en avoit reçu toutes les autres ; qu'il portât son imagination aussi loin qu'il voudroit ; qu'il ne vouloit point le tromper, comme on l'avoit trompé lui-même. Ce discours embarrassa fort ce nouvel amant, et fit qu'il s'informa de plusieurs personnes de ce qu'on croyoit de vrai ou de vraisemblable de cette intrigue : ce qui fit qu'on chantoit cette messéante chanson par la ville :

De Combe et de l'intendant

Savez-vous la nouvelle?

11 demande à tout venant Si l'on la croit sûrement Pucelle, pucelle.

« Ils dévoient épouser dans quelques jours, et il s'est déjà passé quelques mois sans qu'il y ait aucune assurance de mariage. Tous ceux qui jugent sainement des choses, disent que ce n'est qu'une galanterie de la part de l'intendant ; que la fille a trop peu de biens pour lui , et qu'il amusera l'affaire jusqu'à la fin de son emploi. L'on dit qu'ils attendront au moins jusqu'après la tenue des Grands-Jours, et il court déjà un méchant couplet de chanson :

A Combe, disoit l'intendant :

Nous nous marîrons ce printemps.

Quand les Grands-Jours on finira.

Alléluia !

« Ceux qui excusent la demoiselle, disent qu'elle n'a pas voulu désobéir à ses parents avec tant d'éclat, et qu'elle a été rebutée de ses premières résolutions, lorsqu'il a fallu se séparer d'eux, et leur faire procès contre toutes les règles d'honnêteté et de bienséance. Ils trouvent encore qu'elle n'a

SUR LES GRANDS-JOURS DE iGlia. :;:,

pas toit d'avoir du cœur et de vouloir être madame la maîtresse des requêtes. Voilà, monsieur, les belles histoires de notre province, me dit cet honnête homme en linissant : dites-moi ce que vous en pensez. — Les incidents d'euxmêmes, lui dis-je, m'en ont paru très-agréables, et vous les avez racontés avec tant de douceur et d'agrément, que je les trouve merveilleux ; que si vous voulez que je me déclare, je prends parti pour Fayet contre l'intidèle, et je souhaite pour la punir que l'intendant l'amuse quelque temps , et puis l'abandonne, et qu'elle revienne en conter à Fayet, sans que Fayet veuille l'entendre. Le ciel punit bien souvent des infidélités par d'autres. — Il n'auroit pas ce courage , reprit-il , et je ne désespère pas , si l'occasion s'en présente jamais , qu'il ne revienne de lui-même ; il songe encore tous les jours à elle ; il se plaît à raconter ses amours ; il la loue continuellement ; il cherche des raisons pour excuser son changement, autant qu'il peut, et ne l'appelle jamais que son adorable trompeuse1. » Cependant nous nous approchions insensiblement du carrosse, et il ne nous restoit de jour qu'autant qu'il en falloit pour arriver jusque chez nous, où je lui fis mes compliments et le remerciai du plaisir que j'avois reçu, cette après-dînée, et de la douceur de son entretien et de celle de la promenade.

Le lendemain, nous partîmes pour Clermont, où tous les Messieurs des Grands-Jours se rendirent avec beaucoup de bruit et autant de magnificence qu'ils purent2. Ces deux villes sont éloignées de deux lieues l'une de l'autre, mais le chemin en est si beau, qu'il peut passer pour une longue allée de promenade ; il est bordé de faux3 des deux côtés, plantés à égale distance, qui sont arrosés continuellement de deux

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