‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 41 sur 129 · On désignait sous ce nom Mlle de Scudéri · texte numérisé non relu

On désignait sous ce nom Mlle de Scudéri

3. Georges de Scudéri . né vers 1601, mort en 1667. Ces illustres personnes, comme Fléchier appelle Scudéri et sa sœur, étaient alors dans tout l'éclat de leur réputation.

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la mort; et la sœur, comme d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de la pitié, et vouloit bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend , et Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à choisir le genre de mort. L'un crioit qu'il falloit le faire mourir trèscruellement, l'autre lui demandoit par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Ils parloient si sérieusement et si haut, que le gentilhomme d'Auvergne logé dans la chambre voisine, crut qu'on délibéroit sur la vie du roi ; et ne sachant pas le nom du personnage, prit innocemment le héros du temps passé pour celui du nôtre, et fit un attentat d'un divertissement imaginaire; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui, ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fit appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces Messieurs, qui croient qu'ils ont seuls le pouvoir de faire mourir , se saisirent de leurs personnes, et jugeant à leur mine et à la tranquillité de leur esprit qu'ils n'étoient point si entreprenants qu'on les figuroit, leur firent la grâce de les interroger sur-le-champ : s'ils n'avoient point eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur arrivée? M. de Scudéri répondit que oui; s'ils n'avoient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison? il l'avoua; s'ils n'avoient pas concerté ensemble le temps et le lieu ? il tomba d'accord ; s'ils n'alloient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à leur dessein? il ne le nia point. Là -dessus on leur demande leurs noms, et ayant ouï que c'étoient M. et Mlle de Scudéri, ils connurent bien qu'ils parloient plutôt de Gyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avoient autre dessein que de faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue; ces Messieurs se retirèrent après leur avoir demandé pardon , chargés de honte et pleins de respect, et ceux qui faisoient le procès aux héros donnèrent e à ces hommes simples '.

trait a fourni à MM. Scribe et Delestre Poirson le sujet il une

Comme nous étions sur la fin de notre conte, un conseiller des Grands-Jours arriva, qui nous raconta qu'il venoit de juger et de faire donner la question à une femme de Lyon. On l'accusoit d'avoir brûlé deux ou trois maisons, et il est probable qu'elle est incendiaire, suivant la coutume des habitants de ces montagnes , qui ne menacent que de brûler ceux qui leur font quelque déplaisir, et qui étant toujours sous la neige ne laissent pas d'avoir souvent recours au feu pour se venger1. Comme le crime d'incendie est d'une preuve très-difficile , parce qu'on ne le commet que de nuit , qu'avec précaution et sans autre ministère que celui de sa propre malice, on avoit peine à la convaincre qu'on l'avoit vue sortir de nuit de chez elle avec du feu , et qu'on avoit vu bientôt brûler une maison. L'indice auroit été considérable; mais le témoin se brouilla, lorsqu'il fut interrogé. Un autre témoignoit lui avoir ouï dire que son confesseur avoit mis sa conscience bien en repos, en l'assurant qu'il y avoit moins de crime à brûler une maison qu'à tuer un homme , parce qu'il y a des matériaux pour rebâtir l'une, mais qu'il n'y a point de secret pour faire renaître l'autre. Il étoit constant que c'étoit une femme de mauvaise vie, et qu'elle avoit eu des enfants sans avoir été jamais mariée. Aussi, lorsque les juges l'interrogèrent si elle avoit été mariée, elle répondit que non ; et comme on lui eut demandé d'où venoit donc qu'elle avoit eu deux enfants, elle répondit hardiment que c'étoit parce que des hommes lui en avoient fait, et qu'elle n'en savoit point d'autre raison. Sur le peu de certitude de son crime, on la condamna à la question ordinaire, qui ne consiste ici qu'à une extension un peu violente, et qui n'oblige point à boire une quantité d'eau, comme c'est l'u-

comédie-vaudeville, intitulée l'Auberge , ou les Brigands sans le savoir, 1812. Ils ont placé la scène dans une auberge, au milieu des Pyrénées.

1. Goût précieux qui avait un instant gâté Racine lui-même. On se rappelle le vers :

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

(Andmmaque . acte I . se IV.)

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sage de Paris ; elle la souffrit avec beaucoup de constance ; et comme on la menaçoit de la tourmenter, si elle n'avouoit son crime : «Je ne le ferai pas, disoit-elle, parce que cet homme-là, » montrant le conseiller, « me feroit pendre. » Elle fut marquée à la fleur de lis, fouettée par la ville et exilée, au hasard de brûler encore quelque maison et d'avoir encore quelques enfants loin de son pays.

C'est une chose agréable que la conversation ; mais il faut un peu de promenade au bout, et je ne trouve rien de plus doux que de prendre un peu l'air de la campagne, après avoir passé quelques heures d'entretien dans la chambre. Nous montâmes donc en carrosse avec quelques dames, et allâmes à la source des fontaines de Clermont, qui est une des curiosités du pays.

On voit au haut d'une montagne, dont la montée est fort adoucie, deux ou trois rochers d'une grandeur prodigieuse, qui semblent des masses suspendues, et qui, s'entresuivant à longs espaces, font des grottes naturelles où se rendent toutes les eaux qui se sont formées des canaux sans artifice et courent sans confusion. Qu'il y a de plaisir de voir mille ruisseaux qui sortent tous du sein d'un rocher ! les uns courent à petites ondées et à petit bruit , les autres tombent avec murmure , et font des cascades qui valent mieux que celles de Vaux \ et qui ne coûtent rien aux surintendants. Les autres roulent, par des pentes à demi creusées, dans des conduits qui les vont rendre à leurs bassins. On voit, en entrant dans la grotte, les sources se répandre par tant d'endroits qu'on craint d'abord une inondation ; mais elles courent toutes séparément et se recueillent dans un réservoir qui est au milieu, d'où elles ne sortent que pour se distribuer à toutes les fontaines de Clermont. Il semble que ces eaux si vives, si claires et si fraîches, sortent avec plaisir

1. Vaux-le-Vicomte , célèbre par le château et les jardins du surintendant des finances. Nicolas Fouquet. est situé dans le département de Seine-et- Marne, près de Melun.

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du creux de ces masses informes pour se jeter dans des canaux souterrains qui sont d'un travail de plusieurs années, et qu'elles s'empressent à passer par un aqueduc qui coûte plus de 80 000 écus, pour venir fournir aux nécessités de la ville. La montagne est percée tout autour , et l'on y a fait comme un chemin, au bout duquel tombe cette quantité d'eaux ramassées , qui prennent ensuite chacune leurs routes, et se partagent, comme on a voulu, selon le besoin des habitants. Nous entrâmes assez avant dans le rocher, où l'on nous fit prendre garde que le temps seroit beau le lendemain, parce que ce rocher ne fumoit point ; ce qui est infaillible, selon la remarque qu'on en a faite. Nous eûmes encore le plaisir de divertir toutes les eaux, et de faire cesser pour quelques moments toutes les fontaines. Je crois qu'on se joueroit bien souvent de ces pauvres eaux, si la grotte n'étoit fermée et si les clefs n'étoient en sûreté chez les échevins de la ville. Il y a deux autres grottes qu'on laisse ouvertes et qu'on abandonne aux divertissements des yeux et à l'ornement de la campagne, et, à quelques pas de là, on voit des rochers par où se précipitent des torrents qui font des chutes d'eau admirables. Mais ce qui me paroît plus agréable, c'est qu'il s'en forme par tout le chemin, jusqu'à Clermont, de petits ruisseaux qui, coulant d'un côté et d'autre sur des herbes extrêmement vertes , semblent un pur cristal qui coule sur un fond d'émeraude. Nous vîmes un ancien bain ruiné qui est encore rempli d'eau, et qui est si chaud qu'on ne sauroit quasi en approcher. Notre promenade finit enfin par la dévotion et par la visite d'une ancienne église taillée dans le rocher , et qui n'est éclairée que par quelques petites ouvertures qu'on dit avoir été la retraite des premiers chrétiens d'Auvergne, lorsque saint Austremoine y vint porter les lumières de la foi et convertit cette province infidèle; elle est dans le village de Royat , dédié à saint Bonnet l.

1. Les bains dont parle Fléchier. depuis longtemps en ruines, ont été déblayés au commencement de 1843, et, depuis, réédifiés d'une manière

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Lorsque nous fûmes arrivés, nous trouvâmes au logis M. l'intendant qui revenoit d'Aurillac, et qui avoit eu bien de la peine à se tirer des neiges qui sont déjà tombées sur les montagnes. Il avoit fait arrêter un président de l'élection de Brioude , qu'on accusoit de plusieurs crimes, et particulièrement de magie. Un de ses valets déposoit qu'il lui avoit donné des caractères qui le faisoient quelquefois élever de terre, lorsqu'il étoit à l'église, à la vue de tout le monde. L'intendant l'ayant interrogé sur cet article, il fut si interdit qu'il faillit à perdre l'esprit ; il s'emporta furieusement, et supplia qu'on ne le pressât pas davantage , qu'il n'étoit point en disposition de rien avouer pour ce jour, et qu'on lui donnât terme jusqu'au lendemain , qu'il confesseroit tous les dérèglements de sa vie. On lui accorda sa demande, et M. de Fortia le mit entre les mains de quatre de ses gens. Je ne sais s'il avoit tiré promesse du diable qu'il s'échapperoit des mains d'un maître des requêtes, ou si, par son art, il charma ceux qui le gardoient ; mais il est certain qu'il trompa la vigilance de ses gardes, et qu'il se jeta dans des bois et des montagnes, où l'on le poursuit encore depuis trois jours. Voilà comme le diable est de bonne foi et d'amitié pour ceux qui l'aiment, et comme il trompe même les intendants. J'eus bien du regret qu'on eût perdu cette occasion d'apprendre des nouvelles du sabbat, et de savoir l'art des caractères ; peut-être que quelque bon ange , ennemi de son démon, le livrera encore à la justice.

Le lendemain, je me levai assez matin pour assister à l'ouverture de l'audience ; car on trouve ici peu d'habitudes à faire, et les matinées sont si longues et si difficiles, qu'il faut, après l'église, suivre le palais, et, après avoir imploré la miséricorde de Dieu, aller s'informer de la justice des hommes, et passer du pied de l'autel au pied du tribunal ; mais les Messieurs des Grands-Jours aiment mieux juger

remarquable. Sous le chœur île l'éplise actuelle de Royat est une crypte taillée dans le roc.

des causes criminelles en particulier l, que d'entendre des causes civiles dont chacune tient ordinairement une audience, par l'obstination des avocats qui veulent s'accréditer par leurs harangues, et par l'ambition des parties qui veulent que leurs causes soient remarquées comme des causes importantes, et nous laissèrent attendre jusqu'à dix heures, sans déterminer s'ils dévoient paroître en public. Un de nos amis qui étoit à la porte de la chambre nous vint avertir, en riant, qu'on alloit faire entrer un grand criminel, qui seroit assurément bien puni, parce qu'il étoit accusé d'un grand crime ; son crime étoit d'avoir jeté un sortilège sur deux jeunes mariés, et d'avoir troublé toute la fête de leurs noces. Je voulus savoir cette affaire comme curieuse, et je me fis donner les informations par un greffier de notre connoissance , qui nous dit qu'elles étoient plaisantes. Yoici ce qu'elles contiennent :

Dans une paroisse assez voisine de Clermont, un jeune berger étoit devenu amoureux d'une bergère, la plus jolie et la plus honnête de son village. S'il est vrai que jamais les Céladons ni les Myrtiles ne furent si agréables que lui, il est aussi certain que les Astrées et les Amarylles ne la valoient pas, quelque belles qu'on nous les représente dans les romans ou dans les comédies. Ils se rencontrèrent heureusement dans la campagne , où leur condition les attachoit ordinairement pour la conduite de leurs troupeaux. Il sembla que le hasard les eût fait connoître pour les faire aimer, tant ils eurent d'ardeur l'un pour l'autre. Dès leur première entrevue, ils se parlèrent comme s'ils se fussent aimés depuis longtemps, et sans s'amuser à toutes ces formes ennuyeuses qui perdent les déclarations , et qui lassent les amants , avant qu'ils soient reconnus pour tels , ils se déclarèrent avec ingénuité leurs inclinations. Les passions innocentes sont bien moins embarrassées que les autres, et

1. Jusqu'à la loi des 16-24 août 1790. les procédures criminelles avaient lieu à huis clos.

comme elles sont sans reproches, elles sont aussi sans honte et sans déguisement. Tantôt ils cueilloient des fleurs dans les prairies, et s'en portoient des bouquets sous une petite allée verte, que la nature avoit formée au pied d'un rocher, où ils avoient leurs rendez-vous ; tantôt ils se faisoient présent, chacun à son tour, de quelques fruits fraîchement cueillis, et qui avoient encore toute leur fleur, qu'ils portoient dans une corbeille d'osier jaune qu'ils avoient travaillée ensemble, et lorsqu'ils étoient pressés de la soif, ils se donnoient à boire l'un à l'autre , dans le creux de leurs mains, de l'eau de quelque claire fontaine. Ils furent longtemps sans penser à autre chose qu'à se voir et à se plaire , et ne s'aimèrent que pour avoir le plaisir de s'aimer. Mais comme les passions deviennent toujours plus ardentes par le bon usage qu'on en fait, et qu'un feu brûle plus fort , plus il est pur, ces deux amants résolurent de s'unir plus étroitement par les liens sacrés du mariage ; et selon la façon d'agir de ces sortes de gens qui n'ont point d'articles à signer , et qui donnent tout ce qu'ils ont en se donnant, ils furent bientôt disposés à recevoir ce sacrement qui devoit les rendre heureux, et s'en allèrent trouver le curé pour les épouser. Ils passèrent auprès d'une petite ferme, qui étoit tenue par un fermier qui passoit pour le plus méchant homme de la province, et qui étoit accusé de plusieurs crimes. Il y avoit une mare devant sa porte , où il entretenoit des canes , et c'étoit là toute sa ménagerie. Le chien de la belle Étiennette (c'est ainsi que s'appeloit la bergère), s'étant jeté dans l'eau, poursuivit avec tant d'ardeur ces petits animaux, que, quelque peine qu'on prît à l'appeler, et quelques pierres qu'elle jetât pour le détourner, il ne revint point qu'il n'en eût tué deux. Ce méchant fermier sortit de sa maison, en colère, et parce qu'il savoitle dessein de ces amants, crut qu'il falloit différer de les punir, pour les punir plus cruellement ; et les ayant suivis jusque dans l'église, où le curé les épousa, il jeta sur eux le plus cruel de tous les maléfices.

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Les noces furent célébrées avec toute la joie que l'amour innocent inspire. Toute la parenté y fut appelée, et après tous les divertissements que la simplicité de leur condition pouvoit souffrir, ils se retirèrent pour jouir des douceurs que leur innocence leur avoit fait attendre, et que la sainte liberté du sacrement leur permettoit de goûter. Mais , hélas ! ils furent charmés durant six jours, et le sacrement ne put avoir son dernier effet. Ils alloient sécher de langueur, lorsqu'un de leurs amis les avertit que ce fermier s'étoit vanté de troubler leurs plaisirs , et de confondre toutes les espérances de leur mariage. Ils s'adressèrent au curé qui découvrit toute la malice, et tira de ce malheureux toute la confession de son crime. 11 sut qu'il s'étoit servi d'un bois de coudre, que, l'ayant partagé en deux, il l' avoit attaché à une cheville du même bois, et qu'il avoit prononcé trois fois une invocation magique qui fait peur, et que je n'oserois redire. L'Église, qui est une bonne mère, fit brûler ce bois perfide, et rendit la liberté à ces deux misérables languissants, par les prières qu'on fit pour eux ; si bien qu'ils jouissent de toutes les douceurs de l'amour , sans empêchement , à la grande gloire de Dieu et à la grande satisfaction de leurs âmes. Cette petite histoire nous fait voir qu'il ne faut point tenir ces enchantements pour des fables. Hincmar, archevêque de Reims, composa un livre, du temps de Charles le Chauve , contre les noueurs d'aiguillettes, où il donne deux voies pour s'en délivrer : 1° de s'adresser aux prières de l'Église ; 2° d'informer contre les enchanteurs. La loi saliqueles condamnoit autrefois, art. 3, lit. I, à une peine pécuniaire, 40 solidorum ' ; et l'Écriture semble les condamner à mort , Deut. , XYIII , les appelant abominables devant Dieu et devant les hommes ;

1. Si quis alteri aliquod maie fia um superjactaverit,sive cumligaturis in aliquo loco miscrit . MMD. den. qui faciunt sol. LXII et dimidium, culpabilisjudicetur. Pactus legis Salicae antiquior ; tit. XXI , art. 4 ; apud Canciani . Barbarorum leges antiques, t. II, p. 52. — Xec sit maie ficus . nec incanta- Inr...; omnia enim hscc abominatur Domimis , et propter istiusmndi scelera delébii eos in introitu luo. Deut. . XVIII. 10-12.

même ceux dont les interprètes hébreux parlent sur le mot de choiier, qu'ils expliquent lier, qui dénote les noueurs d'aiguillettes, dont Virgile semble avoir parlé, Églogue VIII :

Necte tribus nodis, etc. »

Le 23 octobre, le procès de M. le vicomte de La Mothe- Canillac fut jugé, et il fut exécuté quatre heures après. Les lettres de grâce qu'il avoit demandées avec tant d'instance, et qu'on lui avoit accordées avec tant de peine, furent des lettres de rigueur pour lui, et le firent condamner pour un fait qui ne pouvoit être prouvé, s'il ne l'eût exposé luimême. Il avouoit qu'il avoit blessé d'Orsonnette, et qu'un des siens, dans la chaleur de la passion, avoit tué son fauconnier, supposant que c'étoit en se défendant contre son ennemi qui avoit été l'agresseur, et qui l'avoit attendu en embuscade, derrière une muraille, pour l'assassiner. Mais les témoins déposoient que le vicomte étoit accompagné de treize à quatorze cavaliers, et que l'autre étoit lui cinquième. En effet, il fuit avec son monde, à bride abattue, et fut poursuivi plus de deux mille pas, jusque dans le village prochain, sans faire aucune résistance, ce qui prouve l'inégalité du nombre. Deux huissiers témoignent qu'ils suivoient d'Orsonnette qui alloit faire donner un exploit à une personne considérable , et qu'ainsi il n'avoit aucune pensée contre M. de Canillac, qui avoue, dans ces termes, qu'un nommé Murât se détacha de sa troupe, et alla avertir ce gentilhomme que M. de La Mothe le chargeroit, s'il ne se retiroit promptement; ce qui marque délibération. Ainsi, avouant lui-même qu'il avoit tiré le coup de pistolet au travers du corps de son ennemi, et étant prouvé d'ailleurs qu'il avoit été l'agresseur, il se convainquit lui-même d'assassinat1. Il étoit encore constant que le vicomte avoit menacé de charger son ennemi, deux ou trois ans auparavant

I. Voy..dans la Correspondance administrative sous Louis V/i'. t. Il, p. 161 . une lettre adressée à Colbert par le président de Novion. Elle conlirmeles détails donnés par Fléchier.

l'action ; qu'il avoit même passé bien accompagné auprès de son château, pour lui faire affront, dont ce gentilhomme avoit fait sa plainte devant le lieutenant criminel de Riom, et avoit obtenu permission d'en informer. Cela paroissoit assez considérable pour marquer sa mauvaise volonté.

Il y avoit bien des circonstances favorables dans son affaire : il avoit été maltraité par un homme d'une qualité inférieure à la sienne, qu'il avoit choisi comme ami, pour des intérêts de parti, à qui il avoit confié cinq mille huit cents livres, qui depuis avoit déjà avoué avoir reçu de l'argent, et qui avoit été contraint de passer une obligation de mille livres, se fit restituer1, et prit des lettres très-injurieuses à son honneur ; quand il auroit même attaqué, il n' avoit que blessé sa partie, avec qui il étoit d'accord pour les intérêts civils. Son ressentiment paroissoit juste et son action rémissible. Il se trouvoit dans ce procès une chose très-singulière, et qu'on ne sauroit rencontrer que dans un pays aussi plein de crimes que celui-ci : c'est que l'accusateur, celui qui avoit fait l'information, et les témoins, étoient plus criminels que l'accusé même. Le premier est accusé par son père même d'avoir tué son frère, d'avoir voulu être parricide , et de cent autres crimes ; le second a été reconnu faussaire , et condamné comme ayant violé la foi publique ; et les autres, pour plusieurs crimes , sont ou aux galères ou au bannissement perpétuel, et sont actuellement fugitifs, au lieu qu'on ne peut reprocher que cette action à l'accusé. G'étoit une chose digne de pitié de voir qu'il auroit pu se tirer d'affaire avec un peu de conseil, et qu'il ne périssoit que faute de conduite ; qu'il étoit lui-même, par sincérité, la cause de sa mort ; qu'il se faisoit coupable en voulant se rendre innocent, et qu'en recevant des lettres de grâce, il se dressoit son arrêt lui-même, et se rendoit incapable d'en recevoir. Ce qui touchoit encore davantage, c'est qu'il étoit

1. Cette locution de pratique judiciaire signifiait que l'on avait obtenu des lettres qui annulaient un contrat abusif ou frauduleux.

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le plus innocent des Canillac , et quoiqu'il ne fût pas tout à t'ait homme de bien par lui-même, il l'étoit par comparaison. Les Grands-Jours étant établis particulièrement pour arrêter les oppressions et pour réprimer l'insolence de la noblesse, on n'accusoit point celui-ci d'aucune violence, et plusieurs le louoient même de sa bonté : voilà ce qui embarrassoit un peu les juges. D'autre part, il étoit convaincu par les témoignages d'avoir attaqué et poursuivi assez longtemps son ennemi, et, de sa propre intention, lui avoit tiré un coup, dont apparemment il devoit mourir, et d'avoir excité ses gens à en faire de même. Ainsi on l'accusoit d'un assassinat délibéré, où il étoit meurtrier de volonté et d'exhortation, et l'on ne pouvoit pas dissimuler qu'il n'eût voulu tuer l'un, et qu'il n'eût fait tuer l'autre. Quoique son ressentiment parût légitime selon le monde, il ne l'étoit pas selon les lois ; et bien qu'il eût pu être absous devant une assemblée de gentilshommes, il ne devoit pas l'être devant des juges qui viennent rétablir l'ordre dans une province déréglée, où l'on trouve que tous les nobles font les tyrans.

On disoit que la première plainte faite contre lui marquoit son dessein de trois ans auparavant l'action , et que c'étoit une preuve très-considérable pour la suite, et que, si le notaire qui avoit dressé l'information avoit été criminel , cela ne devoit point infirmer les actes qu'il avoit faits. On rapportoit l'exemple d'un esclave fugitif, incapable de toutes charges publiques, qui, par son adresse, parvint à la dignité de préteur, sous l'empire d'Antonin, et fit plusieurs ordonnances dans Rome; qu'ensuite ayant été reconnu, on voulut casser tout ce qu'il avoit ordonné pendant l'exercice de sa charge ; mais que le sage Ulpien ayant été consulté , fut d'avis qu'il falloit laisser subsister ses actes, que l'erreur publique avoit autorisés, et que la foi et la tranquillité publiques dévoient maintenir. Quant à son aveu, on ne le trouvoit pas moins coupable pour avoir été sincère. On disoit que la justice seroit inutile, si l'on devenoit innocent en

avouant qu'on est criminel, et que les méchants auroient bien de la confiance, s'ils pouvoient espérer l'impunité par la confession ; qu'il falloit considérer cela, ou comme un effort de la vérité qui se découvre souvent sans qu'on y pense, ou comme un embarras où le crime jette bien souvent ceux qui l'ont commis ; que ces lettres de grâce dévoient avoir été concertées, et que, dans toutes les apparences , on avoit voulu adoucir l'affaire , plutôt que de le désespérer ; enfin, que lui et les témoins faisoient son arrêt. Pour ce qu'il étoit le plus innocent de sa parenté, cela ne concluoit point qu'il ne fût coupable, et qu'il ne devoit pas trop passer pour homme de bien, parce qu'il y en avoit dans sa maison qui l'étoient moins ; que ces innocences de comparaison donnoient quelque impression devant le peuple, et ne justifioient pas devant des juges ; que c'étoit une mauvaise raison de dire qu'on n'est point méchant, parce qu'on en sait qui le sont encore davantage, et que le témoignage qu'on rendoit qu'il étoit moins violent que les autres Canillac , étoit une grande honte pour les autres, et n' étoit pas une louange pour lui; qu'enfin, ce n'étoit point un motif de rémission que d'avoir des parents plus méchants que soi, et qu'il y avoit un certain état de crime, où le plus et le moins ne devoit point sauver un accusé. On trouvoit même que, dans la nécessité de faire un exemple, il seroit plus terrible en la personne d'un homme de qualité qui ne passoit pas pour trop criminel, afin qu'on ne crût point qu'il ne falloit la justice que pour de grands crimes. Quoi qu'il en soit, il avoit été le premier pris, il portoit un nom fort décrié à la cour, il avoit suivi un parti contraire aux intérêts du roi ; mais , quoiqu'il méritât la mort , il étoit plus malheureux que criminel. Aussi, c'est la loi seule qui l'a condamné, et les juges ne l'ont suivie que la larme à l'œil. Il fut interrogé sur la sellette, et voulut se rétracter de ce qu'il avoit avoué , et désavouer ses lettres de grâce ; mais il étoit trop tard. M. Le Coq, son rapporteur, ouvrit

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Les avis, et parla pour lui près de deux heures; il fut admiré de tout le monde, et ne persuada personne. M. dv Caumartin, qui devoit suivre, par le droit du rang, éluda son ordre, pour n'être pas obligé d'ouvrir une opinion de mort , et If. le président lui fit la grâce de faire commencer par M. Nau, qui est le dernier, et de l'aire suivre cet ordre. Ils furent tous portés aux avis de mort, excepté M. de Pressy1, qui suivit l'opinion du rapporteur. Il est vrai que plusieurs opinèrent en tremblant , et qu'ils firent bien voir , en le condamnant , qu'ils eussent voulu le sauver. M. de La Faluère le fit presque la larme à l'œil, et avec une certaine confusion qui marquoit que son cœur n'étoit pas d'accord avec son esprit , et que la justice faisait violence à sa tendresse. 11 n'y eut que quatorze juges, parce que M. Hébert et M. Lepelletier, étant conseillers clercs, n'y assistèrent pas; que M. Tronson s'étoit récusé, à cause de sa parenté , et que M. de Saron n'avoit point été à la première instruction du procès, à cause de quelque commission qu'il avoit eue hors de Clermont ; et de ces quatorze, douze opinèrent à la mort. Il fut exécuté, sur les cinq à six heures du soir, dans une place qui est devant la cathédrale, quoique les chanoines eussent fait semblant de s'y opposer. Il a laissé une tille âgée de douze à treize ans , qui est fort bien faite, qui faisoit toute la joie de sa famille, et qui fit toute sa douleur à sa mort. Ceux qui font des réflexions sur la conduite des choses croient qu'il y a une providence secrète qui a voulu ou le punir ou le sauver par son supplice, après les dérèglements de sa vie. Il avoit comme enlevé sa femme à M. Turcan, quoiqu'il eût gardé des formalités; il avoit passé neuf ans sans aller à confesse, et s'étoit un peu mal servi de deux sacrements. Ce fut un grand malheur pour lui que M. Perrault, proche parent de sa femme, qu'on croyoit avoir été nommé pour être de la commission des

l. Destrappes de Pressy. un des commissaires. Vov. Appendice , a" I et in

Grands- Jours, n'y fût point venu. Sa présence auroit sans doute bien adouci les choses, et l'on ne se fût pas si fort pressé de l'arrêter.

Pendant que tout le monde se préparoit à voir l'exécution, et que chacun parloit diversement de la sévérité des Grands- Jours , nous résolûmes de sortir de la ville , et d'aller un peu divertir , par la promenade , les idées tristes que donne toujours la mort d'une personne qu'on estime plus malheureuse que coupable ; mais les portes de la ville étoient fermées , et il n'eût pas été bienséant de les faire ouvrir pour aller se divertir aux champs , lorsqu'on étoit ou dans l'étonnement ou dans la douleur par toute la ville ; il fallut donc passer l'après-dînée en conversation. On dit tout ce qu'on savoit sur le sujet de la justice et des exécutions, de la férocité de Biron1, de la foiblesse de Bouteville2, de la fermeté du jeune d'Effiat 3, de la gravité de M. de Thou 4, du malheur de Marillac 5, de la piété de Montmorency 6. On nous fit souvenir de l'épigramme qu'on fit à Toulouse sur son exécution devant un buste de marbre de Henri IV qu'on voit dans la cour de la maison de ville :

Ante patris statuam nati implacabilis ira Occubui, indigna morte manuque cadens.

Illorum ingemuit neuter ; mea fata videntis Ora patris, nati pectora marmor erat 7.

1. Charles de Gontault, duc de Biron, maréchal de France, fut décapité le 31 juillet 1602, comme coupable de lèse-majesté.

2. François de Montmorency-Bouteville eut la tête tranchée pour s'être battu en duel le 21 juin 1627.

3. Henri Coiffîer, marquis d'Effiat et de Cinq- Mars, grand écuyer de France et favori de Louis XIII, décapité à Lyon le 12 septembre 1642.

4. François-Auguste de Thou. fils de l'historien Jacques-Auguste de Thou. fut impliqué dans la conspiration de Cinq-Mars et décapité à Lyon le même jour que le grand écuyer.

5. Louis de Marillac , maréchal de France , décapité le 10 mai 1632 ; son véritable crime fut d'avoir voulu enlever le pouvoir au cardinal de Richelieu.

6. Henri II de Montmorency, maréchal de France et gouverneur de Languedoc, se révolta à l'instigation de Gaston d'Orléans , fut vaincu et pris au combat de Castelnaudari . et eut la tête tranchée à Toulouse le 30 octobre 1632, au pied de la statue de Henri IV, son parrain.

7. a. Je tombai devant la statue du père, victime de l'implacable ressen-

Nous 11'oublklmes pas le tombeau que nous avions vu à Moulins. Sur ce qu'on jugeoit que M. Perrault devoit être venu solliciter, on nous dit que M. de Thou d'aujourd'hui ' , sachant l'état où étoit son frère à Lyon , avoit pris la poste pour y venir, et que, lorsqu'il fut entré dans la ville, il ouït deux hommes qui s'entretenoient de sa fermeté et de son courage à souffrir la mort, ce qui le fit évanouir. Nous laissâmes enfin ces grands exemples pour parler d'un homme qui fut condamné à Chàlons, il y a quelques années. Il avoit eu quelque démêlé avec son oncle , et l'étant allé trouver , il lui tira froidement un coup de pistolet. Les passions les plus farouches étoient en lui des passions douces qui n'en étoient pas moins malfaisantes ; c'étoient des fureurs tranquilles, et il faisoit sans bruit et de sang-froid ce que les autres font avec feu et avec emportement. Il fut arrêté sans résistance, et il ne voulut point perdre sa gravité par sa fuite ou par sa défense, quoiqu'il le pût. Il fut jugé et condamné à être pendu ; il entendit son arrêt, et le racontoit à tous les autres prisonniers sans s'émouvoir, comme on raconte une histoire indifférente. On l'avertit d'appeler au parlement ; il trouva ce retardement inutile, et que c' étoit se jouer de la justice que d'aller de tribunal en tribunal , et ne voulut point consentir à cet appel. On le mena pourtant à Paris, et on n'eut besoin que d'un bon homme qu'on lui donna pour l'accompagner, plutôt que pour le conduire. Ils s'en allèrent tous deux ensemble, et le criminel de bonne foi se remit en prison. M. le président de Thou l'interrogea, s'il n' avoit pas connu son oncle? il répondit que oui avec toute la sincérité possible ; s'il ne l'avoit point tué? il répondit que oui. M. le président le renvoya là-dessus, fort content de luimême, d'avoir si bien dit la vérité et d'avoir expédié son

timent du fils, et reçus, d'un bras indigne, une mort indigne de moi. Ni le père , ni le fils ne me plaignirent : les yeux de l'un . le cœur de l'autre étaient de marbre. »

1. Jacques-Auguste de Thou, président aux enquêtes du parlement de Taris.

affaire. Après la confirmation de l'arrêt, il fut renvoyé à Châlons, ou , pour mieux dire, il y revint sans s'inquiéter, et ne fit que chanter durant tout le chemin. Étant arrivé dans la prison, il salua les prisonniers, et se mit à leur raconter que c'étoient les gens les plus heureux du monde que les prisonniers de Paris; qu'ils étoient traités comme de bons bourgeois, et qu'on vivoit mieux dans le Ghâtelet que dans la meilleure maison de Champagne ; qu'au reste , il avoit eu l'honneur de parler avec le lieutenant criminel de Paris (il appeloit ainsi le président de Thou), qui étoit un très-galant homme , qui n'ennuyoit pas les accusés par des interrogations inutiles, et qui n'aimoit point à perdre du temps, louant extrêmement pour les personnes de justice la civilité et l'expédition. On lui donna toute la satisfaction qu'il attendoit à Châlons, et, pour l'expédier, on lui lut son arrêt, qu'il entendit d'un esprit aussi tranquille que si c'eût été une chanson ; il n'en perdit pas un morceau de son dîner. Il ne fallut point que son confesseur l'exhortât , il eût été capable d'exhorter ses confesseurs lui-même , et s' étant disposé à mourir chrétiennement , il alla sans trembler au supplice, priant le bourreau de ne le point lier ; et trouvant que c' étoit une cérémonie inutile de mener les patients dans une charrette, il fut à pied jusqu'à l'échafaud, le monta sans peine, et se souvenant qu'on avoit accoutumé de chanter des prières pour ceux qui meurent par la justice publique, il les entonna lui-même, et les chanta d'une voix plus forte que tous les autres , et se liant lui-même , mourut aussi constamment qu'on puisse mourir.

Cet exemple est d'autant plus remarquable qu'il est rare, et qu'on ne sauroit le soupçonner de vanité. Les grands hommes qui ont méprisé la mort ont eu le plus souvent de l'affectation; ils savoient tous les avantages de la gloire, et sembloient vouloir bien mourir, afin de ne mourir pas dans l'esprit des hommes. Vous savez l'histoire de ce Péré-

grinus de Lucien *. Celui-ci ne fut point constant par ostentation; il méprisa la douleur de bonne foi, et mourant comme il avoit vécu, sans artifice, il fit voir jusqu'où pouvoit aller la nature sans le secours de la persuasion , et ce que la fermeté du cœur pouvoit faire sans la préoccupation de l'esprit. Il est vrai que la crainte que nous avons de notre fin vient plutôt de notre foiblesse que de la cruauté de la mort , et que nous sommes dans cette opinion , parce que nous la trouvons établie parmi les hommes. Ce n'est pas que je sois de l'avis d'un philosophe de nos amis , qui tient qu'il y a du plaisir à mourir; que la séparation de l'âme et du corps se fait par un chatouillement très-sensible qui touche les sens agréablement, et qu'on a remarqué que ceux qui sont tués meurent toujours en riant. Je ne pousse pas la philosophie si avant ; je me contente de croire qu'on peut se passer de craindre la mort, sans consentir qu'on puisse l'aimer, et c'est bien assez pour moi de l'estimer plus supportable qu'on ne s'imagine , sans la figurer douce et agréable à souffrir ; que si c'étoit un plaisir de mourir , j'aurois regret qu'on ne pût mourir qu'une fois , et je trouverois assez inutile un plaisir qui ne revient plus et qui fait finir tous les autres.

Nous étions logés dans une maison des plus belles et des plus grandes de la ville , où nous trouvions , outre les commodités du logement, celle de la conversation. Notre hôtesse 2 étoit une dame fort aimable , et quoiqu'elle n'eût pas un esprit fort fin et fort délié , elle avoit une certaine douceur et une naïveté qui étoient très-agréables. Son mari étoit d'une humeur un peu sauvage ; il se plaisoit à la campagne, et ne paroissoit que de temps en temps pour faire les

1. Lucien raconte qu'un philosophe cynique, nommé Pérégrinus , se hrùla solennellement aux jeux Olympiques, l'an 165 de Jésus-Christ, clans l'espérance de s'immortaliser.

2. Elle se nommait Françoise de La Tour, el avait épouse . ru [658 Aunei Begon, trésorier de France à Riom.

honneurs de sa maison; mais, en récompense, il avoit un frère qui est homme d'esprit , et dont l'entretien est fort divertissant , tant à cause de mille bons mots et de mille contes que sa mémoire lui fournit à propos , que parce qu'il remarque assez bien les choses , et qu'il leur donne un tour plaisant. Il tombe quelquefois un peu sur la satire ; c'est ce qui l'a obligé de traduire les Satires d'Horace en vers françois , qui ne sont pas partout polis , mais qui sont bien tournés en plusieurs endroits, et qui rendent presque toujours fort fidèlement le sens de l'auteur ; enfin il a bien du feu ; mais il n'est pas toujours réglé , et son esprit l'emporte quelquefois un peu trop avant. J'appris qu'il avoit eu autrefois quelque galanterie avec Mme sa belle-sœur , lorsqu'elle étoit fille , et qu'elle avoit fini d'une manière fort bizarre.

C'étoit une fille d'une très-ancienne maison qui porte le nom de La Tour d'Auvergne, parente de M. de Bouillon et du maréchal de Turenne1. Outre sa noblesse, sa beauté la rendoit encore remarquable dans la province ; elle avoit la taille fort avantageuse, des yeux fort doux qui faisoient paroître que le cœur n'étoit pas inflexible ; le teint fort uni et fort blanc , et un certain air de qualité qui marquoit sa naissance. Je ne sais si c'est que nous étions prévenus de sa maison, mais nous trouvions qu'elle avoit quelque air de l'abbé d'Albret2 et les yeux de Mlle de Bouillon. Son père s' étant tout à fait mésallié et l'ayant laissée , avec une de ses sœurs dont nous parlerons après , à une mère qui n'avoit que des inclinations conformes à sa naissance , elle fut élevée dans un lieu retiré , où elle prit d'abord des inclinations solitaires , mais généreuses ; et quoiqu'elle n'eût point vu de

1. Henri de La Tour, père du maréchal de Turenne, et Françoise de La Tour étaient enfants de cousins issus de germains ; par conséquent le maréchal de Turenne et Françoise de La Tour étaient cousins au neuvième degré.

2. Emmanuel-Théodose de La Tour, né en 1C44, mort en 1715. Il fut nommé cardinal en 1669 . et porta depuis cette époque le nom de cardinal de Bouillon.

villes, elle ne se sentoit pas tout à tait du village. Comme elle fut un peu avancée , elle vint à Clermont , où ayant vu les dames et s'étant trouvée aux bals et aux assemblées , elle connut qu'elle pourroit bien se faire à cette manière de vie , et sentit qu'il étoit bien doux de danser et de se divertir à la mode de la ville. Elle obligea sa mère à passer l'hiver et à lui permettre tous les divertissements innocents de la saison. Elle fut l'admiration de tout le monde, et plusieurs jeunes hommes furent touchés des charmes de cette beauté naissante. Aussi des cœurs plus délicats que des cœurs d'Auvergne s'y fussent pris. M. Begon, c'est ainsi que se nomme son beau-frère , fut un des premiers qui se déclara pour elle; il lui rendit tous les soins et toutes les assiduités qu'on rend à une maîtresse. Il la suivoit partout où elle alloit, et lui témoignoit par ses regards les tendres sentiments de son cœur. Quoique l'étude et le naturel lui aient donné du talent à faire des vers, l'amour seul le rendit poëte en cette occasion. Il avoit deux ou trois choses qui lui donnoient grande approbation : son bien, sa conversation enjouée et sa poésie; mais il passoit pour un esprit un peu satirique , qui auroit mieux aimé perdre sa maîtresse qu'un bon mot, et pour un cœur plein d'inconstance. Il avoit déjà plusieurs fois changé d'inclination ; il se piquoit pourtant d'attachement pour celle-ci ; il lui faisoit des déclarations badines qui la divertissoient, et qui ne laissoient pas de lui dire en passant ce qu'il prétendoit. Enfin, un jour dans un bal il lui dit un peu plus sérieusement qu'à l'ordinaire : « Si vous voulez souffrir, madame , un homme qui soupire depuis longtemps pour vous , il peut vous offrir un cœur qui sera à vous autant que vous le voudrez, et qui brûlera d'une flamme éternelle. » Elle qui eût mieux aimé un mari qu'un amant, et qui se défioit un peu de la constance de celui-ci : « Ne parlons point d'éternité, lui dit-elle; je vous permets de promettre moins, et j'aurois tort de vouloir vous obliger à plus que vous ne me pouvez tenir. Aimez-moi tout le reste du carnaval, et faites

cet effort sur vous-même, d'être un mois entier sans m'abandonner. » Elle disoit ces mots en riant, et lui, juroit que sa fidélité seroit éternelle , et qu'il vouloit l'adorer jusqu'au dernier soupir de sa vie. Il se rendit encore plus assidu qu'il n'avoit été ; il lui écrivoit mille billets doux ; il la menoit dans toutes les assemblées , et toute la ville attendoit le succès d'une passion si connue. Le jour du mardi gras, il lui donna le bal le plus superbe qu'il put ; jamais on ne vit tant de profusion et tant de passion qu'en cette rencontre. Il la prit à danser plusieurs fois, il lui dit cent douceurs devant tout le beau monde qu'il avoit prié, et jusqu'à minuit on ne le vit jamais ni plus gai ni plus passionné. Mais tout à coup un laquais qu'il avoit laissé en sentinelle lui étant venu dire tout bas que la douzième heure étoit sonnée, il prit en même temps un air sérieux. Il lui tenoit une main et il la rejeta comme avec dépit ; il tenoit la coiffe de sa maîtresse, et il la laissa tomber avec quelque espèce de mépris; et prenant un air fort indifférent : « Vous n'aviez demandé mon cœur que pour le reste du carnaval , lui dit-il , voilà le temps, voilà l'amour expiré ; » et tirant de sa poche un sonnet qu'il avoit préparé à cet effet, il l'exhorta de lire. Je n'eus pas la mémoire assez prompte pour le retenir tout entier. En voici quelques vers qui me sont restés :

Aimable liberté, te voilà de retour; J'entends minuit qui sonne, et voici le carême, Qui, tout maigre qu'il est, détruisant mon amour, Donne de la couleur à mon visage blême.

Qu'on ne s'étonne plus de mes flammes éteintes ;

Je ne suis plus amant, jamais je ne le fus ,

Et je réponds à ceux qui croyoient à mes feintes :

Après le carnaval je ne me masque plus.

Pendant qu'elle lisoit, il quitta l'assemblée et se retira dans la chambre de la collation. Tout le monde fut sur-

pris de ce procédé , et lui , oubliant tout à fait qu'il eût jamais aimé , se mit à la fenêtre pour la voir sortir , et se plaignit de ce qu'il y avoit quelqu'un qui prît la peine de la conduire. Cette bizarrerie la toucha , mais elle devoit connoître l'humeur du personnage. Jamais cœur ne fut rendu et ne fut repris plus précisément. Son cadet prit sa place , et réparant cette légèreté par une constance de six ans , il l'a épousée. L'espérance d'avoir carrosse , d'être établie dans la ville et d'avoir beaucoup de biens , l'engagea à ce mariage ; mais elle s'est trouvée un peu loin de son compte ; car les affaires ayant mal réussi , et l'aîné s'étant marié , contre l'opinion de tous ses parents , elle se voit dans une famille où elle a un mari qu'elle n'aime pas beaucoup, et un beau- frère qui ne l'a pas beaucoup aimée. Elle s'est jetée dans une grande dévotion , et mène une vie fort retirée.

Ce n'est pas la seule infidélité qu'a faite le beau-frère , que de l'abandonner sans retour. Il fut ensuite amoureux d'une demoiselle qui est la Sapho de ce pays , et qui est assurément l'esprit le plus fin et le plus vif qu'il y ait dans la ville. Elle étoit aimée par tout ce qu'il y avoit de beaux esprits. Les esprits ont leurs liaisons , qui font bien souvent celles du corps. M. Pascal , qui s'est depuis acquis tant de réputation , et un autre savant , étoient continuellement auprès de cette belle savante. Celui-ci crut qu'il devoit être de la partie , et qu'on ne pouvoit passer pour bel esprit qu'en aimant une dame qui en avoit , et qui étoit aimée par des gens qui passoient pour en avoir. Il prenoit donc le temps que ces deux rivaux n' étoient plus auprès d'elle , et venoit faire sa cour après qu'ils avoient fait la leur , croyant qu'il ne falloit jamais laisser une belle sans galants, la tenir toujours en haleine, et ne pas lui donner le temps de respirer en repos. 11 arriva que ces trois amants étant un jour en compagnie , on vint à parler de cette dame , et que chacun ayant dit très-précieusement qu'elle méritoit

d'être d'un plus beau siècle que le nôtre , et que ce n'étoit pas une fille du temps , ce substitut de ces deux autres amants fit un sonnet dont le sens étoit que cette beauté n'étoit plus de ce temps, et que.... , dont elle fut si offensée qu'elle ne le voulut voir de longtemps. Il se raccommoda par un autre sonnet , car il commençoit et finissoit toujours ses amours par un sonnet ; mais il se brouilla encore une fois par quelque médisance dont il étoit auteur ou complice. Ainsi , il y a huit ans qu'ils ne se sont vus ; nous les avons remis bien ensemble , la demoiselle protestant toujours que c'étoit un esprit agréable, mais dangereux.

Les dames qui venoient nous rendre visite , n'ayant pas grand entretien d'ailleurs , prenoient plaisir de nous raconter les histoires de leur ville , et faisoient successivement la confession de l'une et de l'autre. Le temps étoit si mauvais depuis que j'étois arrivé à Clermont , qu'après quinze jours je ne connoissois pas encore le soleil du pays. Je crois qu'il en étoit de même à Paris ; car comme c'est ici le pays des expériences , on a observé qu'il n'y a que cette différence , que le beau ou le mauvais temps vient ici régulièrement un jour plus tard , ce qui peut venir de la différence des degrés d'élévation. La maison où nous étions étoit assez vaste , mais peu commode pour tant de monde. Il n'y a pas de chambre pour la nécessité , il y a de la superfluité en salles. C'est l'usage de la ville d'avoir par toutes les maisons des salles d'une grandeur prodigieuse qui puissent fournir au bal, et à danser les bourrées d'Auvergne dans toute leur étendue ; mais nous avions l'avantage de voir du plus haut étage de la maison une fort, agréable campagne et des montagnes en éloignement qui font une belle perspective. Ce qui me troubloit dans ce logis étoit une fontaine qui jaillit dans un jardin du voisinage , et qui fait en tombant un petit bruit si semblable à la chute de la pluie , que je ne savois plus où j'en étois.

11 se faisoit dans mon imagination une confusion d'espèces : lorsqu'il pleuvoit, je croyois que c'étoit la fontaine, et j'étois bien surpris lorsque je me voyois arrêté dans le logis ; lorsqu'il ne pleuvoit pas, je croyois que c'étoit la pluie que j'entendois , et je n'osois aller en ville. Ainsi, la crainte et la surprise me rendoient solitaire en dépit de moi. Je prenois plaisir quelquefois de voir de ma chambre blanchir les montagnes, et regardant les neiges du coin de mon feu , j'étois ravi d'être bien chaud et de voir l'hiver à deux lieues de moi, car c'est ici la coutume de le voir un mois avani qu'on le sente. Enfin, après deux ou trois jours de pluie, étant ennuyé d'être si longtemps reclus, j'allai par hasard à l'église des pères jésuites.

Je vis une grande affluence de peuple , un autel fort paré , où l'on avoit exposé le saint sacrement, tout le tour tapissé comme pour quelque solennité joyeuse ; des prêtres revêtus de blanc, et des jésuites qui les suivoient en beaux surplis , s'étant rendus proche de l'autel , me donnoient l'idée de quelque fête glorieuse, et j'attendois qu'on entonnât quelque hymne joyeux ; mais je fus bien surpris d'entendre chanter le De profundis. Je croyois qu'il falloit quelque chose de plus lugubre pour ces sortes de dévotions, et que la piété envers les morts devoit être accompagnée de deuil. Je ne trouvois pas à propos qu'on se souvînt si gaiement de ses parents morts ; qu'on fît une fête de joie d'une cérémonie de tristesse , et qu'on dût être en habit blanc quand on prioit pour les âmes qui sont dans des demeures ténébreuses , et que toute l'antiquité a appelées des ombres. Il me sembloit qu'on ne devoit point chanter des hymnes de gaieté pour des âmes qui pleurent dans le purgatoire : et , pour m'informer de la qualité de cette fête, lorsque le chant fut achevé, je tirai à part une bonne dame que j'avois déjà vue, et, au hasard de troubler un peu sa dévotion, je lui demandai quel étoit le sujet de l'établissement de cette fête. Elle me répondit que

c'étoit une indulgence que les bons pères avoient obtenue du pape, avec qui ils sont fort bien, pour faire sortir les âmes du purgatoire. Qu'on n'avoit qu'à visiter l'église ; qu'à peine y étoit-on entré , que les morts sortoient du lieu de leur prison. Qu'outre les bulles des papes, il y avoit des visions qui rendoient la chose authentique , qu'une de ses voisines qui est fort âgée , et qui dit tous les jours l'office des morts, les sept psaumes et cinq fois le Libéra, avoit mérité de voir les âmes qui étoient délivrées de leurs peines par les prières de tant de bonnes dames, passer en file comme des nuages lumineux vers le sommet du Puy-de-Dôme , et laisser une trace de lumière qui est la marque de leur gloire. Je la remerciai de son avis, et ne m'étonnant plus de la joie qu'on témoignoit , puisque c'étoit conduire des malheureux dans la gloire avec des cantiques de triomphe, je sortis de l'église après avoir donné quelque temps à ma dévotion ; et ayant rencontré un honnête homme de ma connoissance , il me jeta sur le discours de cette indulgence , et me fit le conte de son établissement. Outre qu'il étoit de Clermont, il étoit encore janséniste, qui sont deux points d'inimitié irréconciliable contre les jésuites.

« Les jésuites , me dit-il , ont été établis à Montferrand et y ont tenu le collège, jusqu'à ce que, se trouvant trop solitaires et voyant que la cour des aides avait été transférée à Clermont , ils crurent que le collège devait suivre , et que la science et la justice ne dévoient jamais s'abandonner. Ils eurent de la peine à venir à bout de leur dessein. Montferrand vouloit les retenir, Clermont ne vouloit pas les recevoir ; et bien que la peine d'entrer fût plus grande que celle de sortir, parce qu'on les aime ordinairement moins qu'on ne les craint, ils ne laissèrent pas de trouver des obstacles de côté et d'autre. Ils eurent recours à la cour, et se servirent pour leurs intérêts civils des mêmes voies dont ils se servent pour l'établissement de leurs maximes et de leur

politique. Ils implorèrent la même faveur pour s'établir, qu'ils implorent pour détruire ceux qui les choquent; ils obtinrent donc des lettres de cachet, et intéressèrent l'autorité du roi. Ils furent installés à Clermont par l'intendant de la province et par un huguenot qui leur avoit prêté son carrosse , et ouïrent pour premières acclamations les murmures de toute la ville. La vigilance des magistrats et le raisonnement du cocher de l'intendant contribuèrent fort à arrêter les violences d'un peuple ému et prêt à faire sédition : les magistrats criant d'un côté qu'il ne falloit pas résister à l'autorité du roi, qu'on feroit des députations et des remontrances ; et le cocher criant de l'autre qu'ils n'avoient pas de quoi se plaindre, qu'ils pourroient à l'avenir vivre avec plus de licence qu'auparavant , qu'ils auroient dans leur ville des gens tout prêts à les absoudre. Ils chassèrent avec violence ceux qui avoient le soin de l'instruction de notre jeunesse, et voulurent instruire nos enfants malgré nous. Pour gagner le peuple et arrêter les murmures des bonnes femmes qui, comme vous savez, par le droit de leur sexe et par l'autorité que leur donne l'âge, font bien plus de bruit que les autres , ils firent valoir cette indulgence et choisirent le troisième dimanche du mois pour célébrer cette fête. Mais les carmes qui sont leurs voisins se plaignirent qu'on leur ôtoit toute la dévotion de leur confrérie, que leur scapulaire seroit déserté, qu'ils avoient tous les droits d'ancienneté, que c'étoit d'abord trop entreprendre, et qu'il falloit un peu ménager ses voisins. Cette raison de voisinage eut plus de pouvoir sur l'esprit de ces bons pères que toute autre, et pour n'avoir point d'ennemis à leur porte, ils changèrent leur fête au premier dimanche ; mais ce jour étant encore pris par une paroisse de la ville, le curé qui étoit homme zélé, et qui aimoit que toutes choses fussent dans l'ordre, se plaignit ouvertement, et monta en chaire, alléguant les conciles en faveur de la paroisse et faisant grand bruit contre les usurpateurs de ces fêtes. Cela lit que l'indulgence fut

remise au second dimanche. Les cordeliers en ont murmuré; mais, quelque droit de préséance qu'ils eussent, et quelques bonnes voix qu'ils aient pour se plaindre aussi haut que les autres, on a jugé qu'il ne falloit point tourmenter la société ni traîner de dimanche en dimanche leur confrérie. C'est pour cela qu'ils se sont arrêtés au second, et qu'ils font aujourd'hui les cérémonies que vous avez vues. »

Cet honnête homme, qui, comme j'ai appris depuis, est un des chefs du parti de province et fort avant dans la ligue de Port -Royal, me fit connoître qu'il avoit été des principaux à s'opposer à la translation de ce collège, et que s'il eût été bien secondé, les affaires seroient allées bien autrement. Je l'interrogeai sur l'état du parti de saint Augustin, et j'appris de lui que M. l'évêque , qui n'est pas théologien, et bien loin de là, étoit fort zélé contre la saine doctrine, et qu'une fausse complaisance pour les jésuites qui l'ont gagné, et une malheureuse reconnoissance pour la reine mère qui Ta fait évêque , l'avoient tourné du côté des molinistes ; que tout le clergé qui étoit fort ignorant avoit donné dans ces sentiments , comme les plus communs et les mieux reçus à la cour ; mais que les honnêtes gens et les savants de la ville ne s'étoient point laissé corrompre, et qu'ils aimoient la vérité ; qu'il y avoit eu un chanoine régulier de saint Augustin qui avoit bien soutenu l'honneur des saints pères, et que, si le parti n'étoit pas considérable par le nombre , il l' étoit par la vérité de la doctrine et par la qualité des personnes. Il me dit encore que les jésuites et les capucins étoient ligués, mais que les pères de l'Oratoire ne vouloient croire ni le fait des cinq propositions, ni l'infaillibilité du pape; il me fit encore divers contes d'un conseiller de la cour des aides qui est passionné moliniste, qui, se trouvant dans un conseil de ville où l'on délibéroit s'il falloit recevoir les jésuites , conclut qu'on ne sauroit avoir assez de religieux dans Clermont, pour soutenir par la force de leurs prières la ville

SUR LES GRANDS-JOURS DE KiO:i. 85

qui est toute suspendue en l'air et prête à s'abîmer sans eux; qu'il ne veut rien acheter de tout ce qui vient de Rfaringues, parce que les huguenots y ont un prêche; mais quelque horreur qu'il ait pour les calvinistes, il tient les jansénistes encore plus damnés; jusque-là que voulant convertir un gentilhomme qui lui disoit qu'il seroit janséniste , s'il se rendoit catholique, il lui répondit qu'il valoit mieux rester où il étoit. Il s'offre de mettre la main au feu pour confirmer l'infaillibilité du pape, et croit absolument qu'elle ne brùleroit pas ; il ne parle que de massacrer tous les ennemis de l'infaillibilité, et il a tenu les Messieurs des Grands-Jours pour hérétiques, parce qu'ils ont ordonné qu'il y auroit des marguilliers dans chaque paroisse; ce qui est, à son avis, entreprendre sur la juridiction spirituelle et ruiner la doctrine de Molina. L'entretien de cet homme me divertit fort. .Mais revenons aux nouvelles des Grands- Jours.

Tout le monde avoit cru qu'on ne tenoit les Grands-Jours que pour arrêter les oppressions et pour punir les violences de la noblesse, mais on fut bien étonné, quand on ouït dire qu'ils venoient de donner un arrêt pour la réformation du clergé1, et que M. Talon venoit de faire un des coups des plus hardis et des plus heureux qu'il ait jamais faits contre les ecclésiastiques et les communautés religieuses, en faisant casser d'un seul coup tous leurs privilèges. Cet homme, redoutable à tous les états, représenta, avec son éloquence sévère , les abus de l'état ecclésiastique , par le peu d'assiduité des chanoines , le libertinage des monastères déréglés et des religieux qui se prétendent exempts de la juridiction épiscopale, le désordre et scandale des religieuses de la campagne, et mille autres choses qu'il nommoit par des noms assez désobligeants et capables d'émouvoir les juges. Il eut tout le succès qu'il espéroit, et trouva ou rendit tout

I. Le Journal de Dongois (fol. 113-138) donne tous les articles de cette ordonnance avec une longue discussion sur le droit qu'avaient les magistrats d'intervenir dans la discipline ecclésiastique.

le monde si révolté contre le clergé, qu'on ordonna par arrêt qu'il y auroit des juges qui visiteroient tous les bénéfices , pour voir les réparations qui y sont à faire , et y contraindre les bénéficiers par la saisie même de leurs revenus ; que les supérieurs des monastères établis depuis trente ans seroient tenus de rapporter, dans quinze jours, les lettres patentes de leur établissement , avec la vérification , à peine de suppression de leurs maisons et communautés ; que les monastères ou communautés ecclésiastiques seroient tenus de faire voir leurs acquisitions depuis dix ans , et les lettres d'amortissement obtenues, sous peine de quitter et perdre leurs acquisitions ; que les chanoines seront obligés de se trouver tous les jours , selon les décrets , aux trois grandes heures de matines, la grand'messe et vêpres; leur défend d'en sortir sans permission de celui qui préside au chœur que tout le service ne soit achevé , et plusieurs autres choses ; que les séculiers et réguliers seront justiciables de l'évêque , et répondront devant lui de leurs crimes et scandales ; que les monastères des religieuses qui ne gardent pas la clôture seront renfermés ; qu'elles auront un an pour cela , après quoi défense de prendre des novices , si elles n'ont satisfait à l'arrêt, suivant l'ordonnance de Blois; que le nombre des prêtres qui composent des communautés sera réduit par l'évêque , selon la possibilité de leur revenu , ainsi que le nombre des chanoines , où les distributions ne suffisent pas pour leur subsistance. Ils règlent ensuite les réparations des paroisses, l'emploi des marguilliers , la subsistance des curés , réglant les portions congrues ' à trois cents francs ; ils défendent aux gentilshommes de prendre les dîmes, d'obliger les curés de dire leur messe à d'autres heures qu'à celles de l'ordonnance ; ils défendent aux religieuses de recevoir chez elles des personnes séculières, sans la permission de l'évêque, et mettent les évêques en possession de

1. On appelait portion congrue la pension que les seigneurs, qui percevHient les grosses dîmes d'une paroisse, étaient obligés de payer aux curés.

Mit LES GRANDS-JOURS DE 1665. 87

visiter les églises et les tabernacles dans les maisons religieuses, cassant tous les privilèges et exemptions prétendues par les religieux et les chapitres.

Les sentiments furent différents sur cet arrêt : les uns trouvoient que M. Talon avoit eu trop d'autorité dans la compagnie, et qu'on avoit un peu excédé le pouvoir de leur commission; que les conciles provinciaux n'en faisoient pas tant, lorsqu'ils avoient pouvoir de s'assembler; qu'il ne falloit pas d'abord casser tous les privilèges; qu'ils dévoient faire les juges , sans faire tant les réformateurs , et punir les crimes des nobles, sans s'amuser à régler les chanoines et les religieux. Les chapitres et les communautés des religieuses murmuroient de cette réformation, alléguoient des bulles et des privilèges, et se plaignoient qu'on étoit janséniste dans les Grands-Jours, et qu'on n'y tenoit point d'infaillibilité du pape l. Les autres, au contraire, trouvoient qu'il falloit commencer par la réformation de la discipline ecclésiastique; qu'on ne sauroit assez étendre la juridiction des évêques, ni favoriser assez les curés, qui sont ceux qui ont plus d'autorité et qui sont les plus chargés dans l'Église; ils alloient encore jusque dans les secrets de la cour, et croyoient qu'il y avoit eu des ordres secrets du roi pour ces ordonnances. Ils faisoient une affaire d'état de cet arrêt; les desseins qu'on a de réformer toutes choses leur faisoient soupçonner que ce ne fût une démarche qu'on leur fit faire pour en faire un règlement plus général. Plusieurs des juges mêmes étoient dans cette opinion quand ils opinèrent. Les opinions étoient ainsi partagées dans le public; mais on remontroit à la cour qu'il y avoit des choses qu'il falloit réserver au roi, et qu'il y avoit des ordonnances un peu trop hardies, trop nouvelles et trop générales, et l'assemblée du clergé murmure encore du règlement des portions congrues qu'on assigne aux curés. Tant il est vrai

I. Telle est la leçon du manuscrit de Clermont; il faudrait peut-être lire li'on n'y tenoti point compte de l'infaillibilité du pape

que chacun suit sa passion et ses intérêts dans l'établissement des choses même importantes pour la discipline. M. le président et M. Talon vouloient cet arrêt encore plus fort qu'il n'a été donné. M. le président ne goûta pas les difficultés ni les scrupules de M. Hébert et de quelques autres qui appréhendoient que la cour ne fût pas tout à fait de cet avis. M. Talon donna sa réponse, M. le président la mit entre les mains de M. Nau, qui l'expédia brièvement, et le lendemain il rapporta cet arrêt tout dressé. M. le président l'appuya de toute sa force '.

On diroit que M. Talon est le plus grand réformateur des Grands-Jours , et qu'on ne sauroit rien ajouter à sa sévérité et à son humeur de législateur ; il est pourtant vrai qu'il y a une personne plus entreprenante , plus jalouse de l'ordre et de la discipline, et plus agissante que lui; c'est Mme Talon 2, sa mère, à laquelle il doit l'honneur, en quelque manière. On savoit bien qu'elle faisoit autant de lois , et qu'elle donnoit autant et d'aussi sévères conclusions dans son domestique , que M. son fils en donnoit pour les affaires du palais, et qu'elle avoit eu même autant de rigueur contre ses amours s, qu'il en a lui-même contre les crimes des accusés ; mais on ne savoit pas qu'elle fût aussi hardie dans les affaires publiques ; et si le roi eût su son humeur réformatrice, il auroit pu lui expédier une commission particulière pour les Grands- Jours. Elle fut à peine arrivée à Clermont, qu'elle entreprit de régler la police de la ville et de faire des taxes sur toutes choses, pour réprimer l'avidité des marchands qui vouloient profiter de l'occasion de cette assemblée pour leurs intérêts particuliers4. Étant assistée des

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