Louis de Bourbon, connu sous le nom de grand Condé
2. Le récit du greffier Dongois. beaucoup moins agréable que celui de Fléchier, a un caractère plus officiel, et. comme il confirme les détails
et c'est le procureur général qui lui fait partie au nom du roi.
On a parlé diversement de la conduite de ces Messieurs qui le firent arrêter si subitement. Les uns ont cru que M. le président a voulu faire voir qu'il suivoit aveuglément les intérêts de la justice du roi, et qu'il avoit oublié toutes les considérations qui le pouvoient toucher , en arrêtant d'abord un homme qui est dans son alliance i ; les autres se sont imaginé qu'il avoit voulu commencer par un grand exemple, et faire trembler tout le reste de la noblesse, en faisant le procès à un homme de qualité, et qui paroissoit le plus innocent de la famille. D'autres ont estimé que le nom de Canillac étant extrêmement décrié à la cour, on ne pouvoit pas mieux faire valoir auprès du roi l'autorité des Grands-Jours qu'en arrêtant un gentilhomme de ce nom, quoiqu'il ne fût pas des plus criminels. Je n'entre point dans ces considérations particulières ; mais je sais bien que des gens qui jugent fort sagement des choses , ont trouvé que M. le président et M. Talon auroient bien pu consulter les principaux de ces Messieurs sur cette affaire , et principalement M. de Caumartin , qui tenoit parmi eux un rang assez considérable, et qu'ils auroient mieux fait de n'épouvanter pas d'abord un grand nombre de gentilshommes qui se retirèrent d'abord après cette prise. En effet , pour ne pas laisser échapper la capture d'un demi-coupable , on fit perdre l'occasion d'arrêter cent criminels ; et tout le monde est d'accord que cette première capture est un bon coup pour le juge , mais non pas pour la justice. Si le fait étoit comme sa parenté l'expose , il y auroit fort peu à craindre pour lui ; mais je doute fort que les
donnés par Fléchier. il n'est pas inutile de le citer. Il fournit une preuve de la véracité du spirituel auteur des Mémoires sur les Grands-Jours de Clrrmnnt. Voy. Appendice, n° XI.
1. Catherine Potier, fdle du président de Novion. était belle-sœur de Guillaume Beau Tort de Hontboissiei Canillac. Voy- Appendice, n° IX.
charges soient conformes à leur relation ; et je crois que le nom de Canillac et le malheur d'avoir porté les armes contre le roi seront deux chefs d'accusation tacite qui ne serviront pas beaucoup à le faire absoudre.
Mme de La Mothe , sa femme , avec Mlle sa fille , âgée de onze à douze ans , se jettent tous les jours aux pieds des juges , et implorent toutes les lois , la larme à l'œil ; mais ils plaignent son malheur , sans oser lui donner espérance de le soulager. Le 8 et le 9 octobre , dans l'extrémité de sa douleur , elle est venue , avec toute sa parenté , conjurer M. de Caumartin , qui tient les sceaux , de lui accorder des lettres de rémission et de grâce pour M. son mari , sur un exposé qui fait le cas tout à fait rémissible. Quoique M. de Caumartin eût bien de la disposition à les leur donner, il ne voulut pourtant pas le faire, sans en avoir conféré avec M. le président et M. Talon, qui furent d'avis qu'il ne falloit point en donner ; que la cour auroit sujet de se plaindre, et que cela romproit toutes les mesures de la justice. Ils alléguoient deux raisons : la première , que les desseins des Grands-Jours n'étant que d'abréger les procédures , et de faire bonne et prompte justice , il falloit éviter toutes les choses qui pouvoient donner lieu aux accusés de chicaner et de reculer le jugement de leurs procès, comme étoient les lettres de grâce ; la seconde , que ce seroit une conséquence pour tous les autres criminels, qui prétendroient le même droit. Enfin , ils prétendoient que la déclaration du roi étoit contraire. Ils proposoient un expédient qui étoit que M. de Caumartin demandât à voir le procès, pour voir si l'exposé étoit conforme aux charges , ce qu'ils croyoient ne pouvoir être , et qu'ainsi il éludât adroitement. M. de Caumartin ne trouvoit pas cet expédient à propos, parce qu'il est inouï de voir deux fois un procès , une fois comme juge, l'autre fois comme maître des requêtes tenant le sceau. Il alléguoit : 1° que la déclaration rlu roi portoit
exclusion de toute abolition, mais qu'elle n'excluoil pas les rémissions; 2° que ces lettres qu'on appelle de rémission, sont plutôt lettres de justice que de grâce, qu'on ne sauroit refuser au dernier des sujets du roi, lorsqu'il expose qu'il s'est trouvé innocemment à quelque meurtre, ou qu'il a tué sans sortir des bornes d'une juste défense ; 3° qu'étant accusé d'affectation ■ , il falloit en ôter le soupçon , faisant les voies de droit libres ; 4° que n'ayant aucune instruction de la cour sur cela , il n'avoit qu'à suivre la loi et l'ordonnance, sans qu'on put le blâmer avec raison; 5° si l'exposé n'étoit pas conforme, les témoins ne serviroient de rien; que s'il l'étoit, on ne le pouvoit condamner, quand il n'auroit pas des lettres. Il parla le matin devant qu'on fût assemblé à l'audience , et tous les conseillers à qui il s'en ouvrit confidemment furent de son avis. Il est vrai que l'ayant proposé avant qu'on eût commencé l'audience , les plus anciens se retirèrent , et dirent qu'ils n'avoient point d'avis à lui donner là-dessus. Il résolut donc d'accorder ces lettres , et trouva cet expédient : il fit passer un appointement entre l'accusé et l'accusateur qui sont d'accord , pour tous les moyens d'obreption et de subreption , et réponse à iceux, de n'employer que ce qui est dans le procès, et fit promettre que les lettres scellées seroient d'abord commises entre les mains du greffier , pour être présentées le lendemain. Les lettres furent lues le lendemain samedi , 10 du mois, M. de La Mothe ayant été conduit à l'audience et mis dans la posture accoutumée2. Ainsi la grâce fut accordée, sans que le procès fût reculé d'un moment. Chacun informa la cour de son procédé, et M. de Caumartin fut loué de tout le monde , d'avoir donné cette satisfaction à la parenté d'un
1. Le mot affectation était alors employé dans le sens de passion . faveur. Bossuet a dit dans ce sens : a Je me contente d'être j>rèt à exposer mes sentiments sans affectation de([ui que ce soit.
I I "lui qui obtenait des Lettres de rémission en entendait la lecture à
homme de qualité , et d'avoir satisfait à toute sorte de justice1. Nous attendons l'issue du procès.
Outre les affaires criminelles , nous entendons plaider ici bien des causes civiles. Il y a trois ou quatre jours qu'on plaide l'affaire d'un moine qui réclamoit contre ses vœux , et qui , ayant quitté le froc par avance , faisoit le galant en Auvergne. On le voyoit avec un justaucorps bleu, depuis deux ans , être toujours avec les dames, et passer pour bon courtisan. M. Talon en fit la plus agréable peinture du monde , en pleine audience , et conclut à lui remettre son froc , et le faire rentrer dans son cloître. Il fallut jeter la perruque , quitter le justaucorps , et dire adieu à toutes les dames. On nous parla ensuite de plusieurs religieuses qui réclamoient , ou qui avoient quitté l'habit , depuis quelque temps , en Auvergne. Je ne m'en étonnai pas ; on les contraint pour des intérêts domestiques , on leur ôte , par des menaces, la liberté de refuser, et les mères les sacrifient avec tant d'autorité , qu'elles sont contraintes de souffrir le coup sans se plaindre.
M. Chéron , qui a été grand vicaire dans l'arche^ché de Bourges, étant un jour prié d'assister à la réception d'une religieuse , pour y faire la cérémonie , et recevoir les vœux de cette jeune fille , qui paroissoit assez disposée à la religion , se rendit au monastère , et après l'avoir instruite en particulier et s'être revêtu des habits d'église, il fit les premières invocations, et lui demanda , à la manière accoutumée, ce qu'elle demandoit. Cette fille lui répondit d'un air assez ferme : Je demande les clefs du monastère, monsieur, pour en sortir. Cette réponse extraordinaire surprit tout le inonde. Chacun croyoit n'avoir pas bien entendu , jusqu'à ce qu'elle l'eût redit à haute voix , et qu'elle eût demandé , pour une seconde fois , les clefs du monastère , pour en sortir , et qu'elle eût déclaré qu'elle avoit trouvé cette occa-
1. Voy. à l'Appendice , n° XII, la lettre que M. de Caumartin écrivit au chancelier Séguier à l'occasion de ces lettres de rémission.
sion propre à faire ses protestations, parce qu'il y avoit assez de témoins pour les confirmer. Si les tilles qu'on sacrifie tous les jours avoient cette résolution , les couvents seroient moins peuplés , mais les sacrifices y seroient plus saints et plus volontaires.
Comme on se lasse d'entendre parler de procès et de crimes, on est bien aise de trouver des conversations plus douces et plus divertissantes, et l'on se sert de tous les moyens qu'on a de tourner le discours agréablement. Nous parlâmes donc d'abord de l'esprit des personnes qui en font profession, et d'une infinité de dames et demoiselles de Paris , qui en ont infiniment , et qui font voir que l'esprit est de tout sexe , et que rien ne manque à la plupart des filles pour être savantes , que l'usage de se faire instruire , et la liberté de savoir. « Pourquoi, disoit une dame de la compagnie , nous veut-on défendre l'usage de raisonner ? Et pourquoi veut-on que la nature nous ait bornées à certain agrément extérieur, et qu'elle nous ait retranché la raison , parce qu'elle nous a donné peut-être un peu de beauté ? Il y a de l'injustice d'avoir tenu nos esprits captifs , depuis tant de siècles , et les hommes ont tort de s'être imaginé que la raison fût toute pour eux. — Ils ont eu quelque raison , repartit un de nos amis , de s'être conservé , par cette imagination , un peu de crédit dans le monde. C'est votre esprit de vous faire aimer , c'est notre industrie de nous faire admirer, et de pouvoir dire que , si vous êtes belles , ils sont savants. — Quel malheur seroit-ce, disoit un autre, si les femmes avoient de l'étude! Elles triomphent assez de nous , d'ailleurs , sans nous vaincre encore en science. Il seroit bon qu'elles eussent un peu plus de cœur , un peu moins d'esprit , moins de connoissances et plus de tendresse , et qu'elles n'eussent pas tant de raison à opposer à nos passions. »
Je leur montrai là-dessus une petite poésie que je venois de recevoir de Paris, qui étoil de la façon de Mil»' de Scu-
déri, sur le sujet d'une tubéreuse que le roi avoit dans sa chambre. Elle fait parler cette fleur le plus galamment du monde, se mettre au-dessus de toutes les autres fleurs, se moquer des palmes et des lauriers , et publier avec fierté la bonté que Sa Majesté a de la souffrir auprès de lui1. Cela fit que nous parlâmes des romans de Sapho 2 et d'une aventure plaisante qui lui arriva à Lyon , lorsqu'elle revenoit à Paris avec M. de Scudéri, son frère3. On leur avoit donné une chambre dans l'hôtellerie, qui n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une autre chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme d'Auvergne , si bien qu'on pouvoit les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avoient pas grand équipage, mais ils traînoient partout avec eux une troupe de héros qui les suivoient dans leur imagination ; et quoiqu'ils allassent à petit bruit, ils avoient toujours dans l'esprit des grandes aventures ; quoiqu'ils n'eussent qu'à compter avec leur hôte , ils avoient de grandes affaires à démêler avec les plus grands princes du monde ; si bien que leur conversation la plus ordinaire étoit un conseil d'État; et, sans s'émouvoir, ils faisoient le procès aux plus redoutables princes. Durant quinze jours qu'ils furent en chemin , ils firent donner je ne sais combien de batailles. Qu'il est beau de voir toutes les intrigues d'un siècle passer par l'imagination de deux personnes qui font le destin de ceux qui faisoient autrefois celui du monde ! Dès qu'ils furent arrivés à Lyon , et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie , ils reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil s'ils dévoient faire mourir un des héros de leur histoire; et, quoiqu'il n'y eût qu'un frère et une sœur à opiner, les avis furent partagés. Le frère, qui a l'humeur un peu plus guerrière, concluoit d'abord à