Lacune dans le manuscrit
2. D'après le Journal de Dongois , le comte de Montvallat exigeait des corvées avec beaucoup de rigueur , i et même on prétendoit , ajoute le greffier, que, sur le refus fait par un nommé Albarot. il l'avoit fait enlever en son château , où il l'avoit fort maltraité. »
Mitre avoit entrepris sur l'honnêteté d'une de ses sujettes, il iaisoit brûler les informations sur une obligation qu'on lui donnoit, e1 vendoit ainsi l'impunité à tous les coupables. \in>i rien ne lui étoit plus inutile dans ses terres qu'un homme de bien. Il renvoyoit les criminels au notaire plutôt qu'au juge, et ne connoissoit autres lois écrites que les contrats d'obligation. Cette adresse de faire tout racheter par argent étoit très-utile pour lui et très-commode pour les autres, et la sûreté y étoit entière, puisqu'il les tyrannisoit pour les empêcher d'être jugés, et que les peines qu'il leur imposoit étoient des grâces, et qu'ils ne pouvoient se plaindre sans se trahir et sans se perdre. On l'accusoit encore d'une autre espèce de concussion qui n' étoit pas moins plaisante. Il y a un droit qui est assez commun en Auvergne , qu'on appelle le droit des noces l. Autrefois on ne l'appeloit pas si honnêtement ; mais la langue se purifie dans les pays même les plus barbares. Ce droit, dans son origine, donnoit pouvoir au seigneur d'assister à tous les mariages qui se faisoient entre ses sujets; d'être au coucher de l'épousée; faire les cérémonies que font ceux qui vont épouser par procuration les reines de la part des rois. Cet usage ne se pratique plus aujourd'hui , soit parce qu'il seroit incompatible
1. Les seigneurs féodaux contraignaient les nouveaux mariés de leur payer un tribut et de se soumettre à des usages qui avaient surtout pour but de constater leur droit sur leurs vassaux. Les seigneurs ecclésiastiques percevaient comme les laïques le droit de noces. Un arrêt du parlement de Paris (19 mars 1409) défendit à l'évèque et aux curés de cette ville d'exiger aucun droit de cette nature. Dans certaines contrées les nouveaux mariés devaient un mets de mariage, past ou repas, à ceux que le seigneur envoyait pour assister en son nom à la cérémonie. La mariée était quelquefois obligée de porter le mets de mariage au château ; elle s'y rendait accompagnée de joueurs d'instruments. Il est possible que sous le régime féodal, où régnait trop souvent la violence, il y ait eu des exemples d'abus odieux, à l'occasion de ces usages; mais ils ne constituèrent jamais un droit. Les fabliaux , qui attaquent sans ménagement les excès du moyen âge, ne font aucune allusion à ce prétendu droit du seigneur. Les conciles, qui ont condamné des usages moins odieux , gardent également sur ce point un silence significatif.
138 MÉMOIRES DE FLÉCHIEU
aux seigneurs d'être de toutes les noces de leur village et d'emporter ' leurs jambes dans les lits de tant de bonnes gens qui se marient, que parce que cette coutume étoit un peu contraire à l'honnêteté, et qu'elle exposoit les gentilshommes qui avoient l'autorité et qui n'avoient pas toujours la modération, à des tentations assez dangereuses, lorsqu'ils en trouvoient quelques beaux sujets. Cette honteuse cérémonie a été changée en reconnoissance pécuniaire, et, par un accord mutuel, les seigneurs ont demandé des droits plus solides , et les sujets ont été bien aises de se rédimer de cette loi si dangereuse à leur honneur. M. deMontvallattrouvoitque les anciennes coutumes étoient les meilleures, lorsque quelque belle villageoise alloit épouser, et ne vouloit pas laisser perdre ses droits ; et comme on le tenoit assez redoutable sur ce sujet, et qu'on craignoit que la chose passât la cérémonie, on trouvoit encore plus à propos de capituler, et de lui faire quelque présent considérable selon leurs forces. Quoi qu'il en soit , il faisoit valoir ce tribut , et il en coûtoit bien souvent la moitié de la dot de la mariée.
Il étoit encore chargé d'avoir tiré par force des obligations, d'avoir tenu longtemps dans un cachot et maltraité un paysan qui lui avoit fait, à ce qu'on dit, une fausseté, et de plusieurs autres chefs qu'on avoit accumulés et dont on avoit trouvé des témoins en assez grand nombre , parce qu'il n'est pas des plus violents, et qu'il ne se fait pas craindre comme les autres. Son procès fut instruit, et les conclusions de M. Talon portoient le bannissement perpétuel et la confiscation de tous ses biens, c'est-à-dire son malheur inévitable, et la ruine de toute sa famille. La considération de ses dix enfants faisoit pitié aux juges , et M. Nau qui fut son rapporteur ou, comme il disoit, son persécuteur, portoit lui seul les choses à l'extrémité. Au commencement de son affaire, ce gentilhomme tomba entre les mains de M. de La Falluère
1. Le manuscrit paraît altéré en cet endroit: il faudrait lire enfoncer, ou autre mot analogue, au lieu d'emporter.
SUR LES GRANDS-JOURS l>K 1665. i.v.i
qui esl d'un naturel fort doux et fort civil, et qui le traitoit d'une manière fort obligeante. Mais la commission qu'il eu1 d'aller informer des crimes du Bourbonnois lit qu'on choisit M. Nau, qui est d'une humeur plus brusque et plus justi— cière, pour son commissaire. Il s'en acquitta si exactement que la première punition de cet accusé, et peut-être une des plus grandes, fut d'avoir un si sévère rapporteur qui l'examinoit à toute rigueur et l'épouvantoit en toute rencontre. Il est vrai qu'il le tourmenta jusqu'à la sellette, et que se trouvant derrière lui lorsque M. le président l'interrogeoit , et trouvant qu'il ne le traitoit plus assez cruellement , il lui faisoit lui-même des demandes violentes , et le pressoit tout bas de répondre en le poussant si rudement, qu'enfin il lassa sa patience et l'obligea de se tourner vers lui et de lui dire qu'il avoit à répondre à II. le président et non pas à lui; qu'il étoit entre les mains de la cour et qu'il étoit temps qu'il cessât de le persécuter. Cette saillie du criminel et les contorsions que faisoit le commissaire faillirent à faire rire les juges les plus sérieux. Enfin on en vint au jugement. M. de Caumartin qui ouvrit les avis remontra que les accusations n'étoient pas si considérables qu'il méritât un bannissement perpétuel, et qu'il n'étoit pas juste que toute sa postérité devint misérable, et jugea qu'il falloit confisquer sa justice qui lui avoit servi d'occasion de vexer ses peuples, et l'en priver pendant sa vie ; le condamner à 8000 livres d'amende; régler son droit de noces à un écu, et lui ordonner quelques réparations pour ceux qu'il avoit fait obliger injustement. Cette opinion parut fort judicieuse, et bien que plusieurs fussent d'avis d'un bannissement de quelques années, ils se rangèrent pourtant au premier sentiment, soit parce qu'il étoit plus raisonnable , soit parce qu'ils voulurent témoigner cette déférence à celui qui l'avoit proposé1. M. de Montvallat qui craignoit un arrêt plus rigoureux
1. Vov. l'arrêt concernant Charles de Montvallat dans le Recueil des
160 MÉMOIRES DE FLECHIEIl
et étoit au désespoir sur les conclusions de M. Talon, se trouva trop heureux d'en être quitte à si bon marché, et songea à payer son amende, pour sortir au plus tôt de la prison. Il se trouva bien des gens qui lui en offrirent la somme , pourvu que Mme sa femme voulût s'obliger pour lui ; mais elle le refusa , soit qu'elle ne trouvât point de sûreté à être sa caution , et qu'elle eût expérimenté qu'il n'étoit pas d'une grande fidélité en son endroit ; soit qu'elle ne voulût rien avoir à démêler avec lui dans un temps où elle poursuivoit une entière séparation; soit qu'elle ne voulût consentir à l'exécution d'un arrêt qui ne la contentoit pas tout à fait. On remarqua dans la poursuite de cette affaire que les paysans étoient fort hardis , et qu'ils déposoient volontiers contre les nobles lorsqu'ils n' étoient point retenus par la crainte. Si l'on ne leur parle avec honneur et si l'on manque à les saluer civilement , ils en appellent aux Grands-Jours , menacent de faire punir et protestent de violence. Une dame de la campagne se plaignoit que tous ses paysans avoient acheté des gants , et croyoient qu'ils n' étoient plus obligés de travailler, et que le roi ne considéroit plus qu'eux dans son royaume. Lorsque des personnes de qualité, d'esprit et de fort bonnes mœurs , qui ne craignoient point la plus sévère justice , et qui s' étoient acquis la bienveillance des peuples , venoient à Clermont , ces bonnes gens les assuroient de leur protection , et leur présentoient des attestations de vie et mœurs, croyant que c' étoit une dépendance nécessaire , et qu'ils étoient devenus seigneurs par privilège de leurs seigneurs mêmes. Ils étoient encore persuadés que le roi n'envoyoit cette compagnie que pour les faire rentrer dans leurs biens, de quelque manière qu'ils les eussent vendus, et sur cela ils comptoient déjà pour leur héritage tout ce que leurs ancêtres avoient vendu, remontant jusques à la
arrêts, déclarations, etc., de la cour des Grands-Jours; Clermont, Jacquard , Ki6G, in-4". — Ces arrêts ont probablement été imprimés à cause des dispositions réglementaires qu'ils renferment.
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troisième génération. Ces simplicités , qui faisoient rire ceux qui ne s'y trouvoient point intéressés, donnoient une fâcheuse contrainte à ceux qui y avoient quelque part, parce qu'il falloit souffrir des insolences auxquelles ils n'étoient pas accoutumés , et réprimer des promptitudes qu'ils n'avoient pas accoutumé de réprimer , lorsqu'ils voyoient la justice plus éloignée. Celui qui s'en trouva le plus incommodé fut M. de Chazeron , qui est un homme assez considérable dans la province , et dont on n'a pu faire aucune plainte. Un de ses sujets , fort avare et fort mutin , se souvenant qu'il avoit appris par tradition dans sa famille que son bisaïeul ou trisaïeul avoit autrefois vendu quelque pré ou quelque vigne au grand-père de ce gentilhomme , le vint trouver dans sa maison , et lui demanda la restitution de son bien. Ces demandes ne sont jamais agréables ; mais quand elles sont injustes et sans fondement , elles excitent la colère des plus modérés. Il lui représenta que le temps de la restitution étoit venu ; qu'après en avoir joui injustement , le roi envoyoit des gens qui ne le craignoient pas , et qui rendroient bonne justice. On lui répondit qu'il se trompoit ; que ce qu'il demandoit n'étoit pas juste, et que si ses ancêtres avoient vendu leur champ , les siens aussi l'avoient payé. Cette raison ne parut pas trop convaincante à ce bonhomme , qui se mit sur sa rustique fierté , et enfonçant son chapeau , et s' approchant avec emportement , et mettant sa main gauche à son côté , et faisant un geste menaçant de la droite : «Vous me le rendrez, disoit-il, et les Grands-Jours.... » Le paysan auroit été plus sage en un autre temps , et le seigneur l'auroit été moins ; mais la peine où l'on voyoit ceux qui étoient accusés faisoit craindre ceux qui ne l'étoient pas. Aussi, toute la punition qu'il osa faire de cette hardiesse fut de lui jeter son chapeau à terre, et de l'avertir de se tenir dans le respect. Mais ce misérable , entrant en fureur, lui commandoit de lui ramasser son chapeau , ou qu'il lui en roûteroit la tète. La chose en
vint au point que le gentilhomme , craignant de s'emporter et se méfiant de sa patience , en un temps où il falloit éviter toute sorte de reproche, lui releva son chapeau, et lui en ayant donné quelques coups, trouva à propos de monter à cheval et de venir faire ses plaintes à M. le président1. Tant le peuple se flatte ici des Grands-Jours , et tant la noblesse les craint !
Il en a coûté davantage à un officier de Riom , dont le père avoit acheté le champ d'un pauvre homme de son voisinage. Il jouissoit en repos de ses possessions et ne craignoit aucune accusation , lorsqu'on vint lui demander ou le champ ou le prix , au jugement des experts ; il examine la demande, il fait venir des anciens du village, il ne trouve rien dans ses papiers qui justifie l'acquisition. Les villageois témoignent que ce champ appartenoit à la maison de celui qui le requéroit. L'expédient le plus court fut de faire venir des experts , de réduire la somme du prix , et de payer 800 livres au demandeur , plutôt que d'être obligé à rendre par force , et d'être exposé aux peines des concussions et des violences. Mais ayant depuis trouvé des papiers qui justifient sa possession , et le paysan ne croyant point que les Grands-Jours soient venus pour lui , et qu'ils aient droit d'obliger à restitution ceux qui n'ont pas le malheur d'être nés nobles , il n'en a rien pu tirer que la raillerie de toute la ville. Ces choses ne sont que plaisantes et ne méritent pas qu'on les insère parmi les affaires sérieuses qui se passent ici , mais elles ne laissent pas de faire voir l'autorité du roi et la crainte qu'imprime dans les esprits la sévérité de sa justice.
Pendant que la noblesse et le peuple étoient dans cet état , les dames avoient aussi leurs affaires, et l'on ne voyoit que beaucoup de solliciteuses qui venoient justifier leurs maris
1. Voy. la Correspondance administrative sous Louis XIV , t. II, p. 163. Les détails donnés par Fléchier y sont confirmés dans une lettre du président de Novion à Colbert.
qui étoienl en fuite, ou qui venoient répondre en leur propre nom sur les violences dont on les avoit accusées. Mme la marquise de Canillac se trouvoit embarrassée dans 1rs dérèglements de son mari , et rendoit raison de sa conduite. Mme la comtesse de La Roue avoit été citée aux Grands-Jours, et quoiqu'elle eût sept ou huit frères qui avoienl des terres et des vassaux dans l'étendue du ressort, elle étoit la seule de sa famille qu'on accusoit. Mme la comtesse d'Apcher faisoit partout retentir le bruit de l'innocence de son mari , qui avoit eu l'honneur d'être mis au rang des Espinchal et des Canillac ; et quelque âgée qu'elle soit , elle rompoit les oreilles des juges des noms de défunt son papa , dont elle porte un portrait bordé de blanc toujours pendant à sa ceinture. Cette dame est fort impérieuse, et en plusieurs rencontres elle avoit méprisé les Ribeyre , qui sont dans l'alliance de M. de Novion , qu'elle traitoit de petites bourgeoises , et dont elle disoit publiquement des choses fort désobligeantes sur la qualité. Elle avoit même blasphémé contre la beauté de Mme Ribeyre , et avoit déclaré hautement qu'elle avoit eu des femmes de chambre plus belles qu'elle ; ce qui paroissoit trop injurieux pour être pardonné : aussi n'étoit-on pas fâché de la voir dans une posture plus humiliée.
Mlle de Beauvesé, qui est une demoiselle à Mme la Comtesse ', y sollicitoit les juges pour rentrer dans la possession d'un bien que son père avoit autrefois aliéné à son préjudice. Elle est assez bien faite , et pourroit même prétendre à passer pour belle , si elle ne s'efforçoit un peu trop de le paroître ; car rétrécissant toujours la bouche, qu'elle a déjà assez belle et assez petite, elle se rend difforme par cette affectation, et clignotant perpétuellement ses yeux pour les rendre plus brillants, elle leur fait perdre tout l'éclat qu'ils auroient; enfin, tirant sa voix du fond du gosier, pour avoir quelque
1. Olympe Mancini. nièce de Mazarin, mariée à Eugène-Maurice de Savoie, comte «le Soissons. On l'appelait Madame la Comtesse.
agrément en son parler, elle achève de se contrefaire tout entière. Lorsqu'elle parut dans la ville avec une bonne vieille femme qu'elle appeloit sa mère , et qui l'est effectivement , la fille étant fort galante et fort affectée , et la mère paroissant de mauvais augure , quelques zélés faillirent à leur faire affront; mais elle parla tant de Mme la Comtesse et de M. le duc de Savoie, que Dieu la sauva du déplaisir qu'elle auroit reçu. On parloit encore de quelques autres qui étoient en fuite et qu'on accusoit d'être criminelles dans leurs familles, où les maris étoient innocents. Mme la marquise de Sales en étoit une , et il passoit pour constant qu'elle avoit excité M. son mari à un des plus cruels assassinats qui se soient faits dans la province. Mais celle qui avoit fait le plus de bruit en ce pays, et qui avoit eu plus de raison de se retirer, étoit Mme la comtesse de Busset , qui se trouvoit coupable de beaucoup de dérèglements. Elle étoit accusée d'avoir eu diverses passions en divers temps , quelques-unes fort douces , et quelques autres fort violentes. Elle avoit eu beaucoup de galanteries , et comme elle étoit fort belle , elle avoit attiré plusieurs amants , et ne leur avoit pas été cruelle , s'il faut en croire au bruit commun. M. de Candale \ qui étoit gouverneur de la province , la vit et l'aima ; et comme il n'étoit pas des plus fins galants , il se vantoit partout d'être aimé et d'être l'unique ; mais il sut enfin qu'il avoit plus de rivaux qu'il n'avoit pensé. Tout le monde sait qu'elle s'échappoit de temps en temps pour quelques jours, et s'en alloit à Paris en poste , d'où , après avoir achevé toutes ses affaires , elle revenoit froidement chez elle. Son mari , qui est de la maison de Bourbon et qui n'en est ni plus glorieux ni plus sévère , la laisse vivre à sa mode , et n'en a paru jaloux qu'une fois. Il avoit appris les amours d'un gentilhomme
1. Louis-Charles-Gaston de Nogaret de La Valette et de Foix , duc de Candale, gouverneur d'Auvergne; il était né à Metz le 14 avril 1627. et mourut à Lyon le 28 janvier 1 G5S.
SUR LES GRANDS-JOURS m IUU5. 165
avec sa femme , et il étoit assuré que le lieu de leur rendez-vous ordinaire étoit une cabane de berger, couverte de chaume , où ces deux amants traitoient leurs affaires secrètes avec moins de simplicité que les bergers et les bergères ne font ordinairement. Quelqu'un l'ayant exhorté à la vengeance de ce déshonneur , il fit mettre un jour le feu à cette cabane. Il crut , le bonhomme , qu'il ne leur restoit plus de lieu propre à telles négociations , que leur amour s'éteindroit par l'embrasement de leur retraite , et se tenant en sûreté depuis ce coup , il se vantoit d'avoir bien vengé sa famille. Cependant, il est certain que, pendant qu'il faisoit brûler ce chaume , sa femme brûloit d'amour avec son galant , et trouvoit l'occasion de se satisfaire en un temps où l'on travailloit à le lui ôter. On l'accusoit encore de quelques violences. Voilà l'état où se trouvent les dames de la province.
Le samedi 28 de novembre1, qui étoit le dernier jour de la première déclaration , la prorogation pour deux mois fut publiée en pleine audience, et reçue avec tout le respect qu'on devoit aux ordres du roi. On plaida ensuite quelques affaires de peu d'importance. Ainsi furent terminés les deux premiers mois de la Chambre des Grands-Jours. Nous sortîmes de Clermont , le dimanche au matin , pour aller faire nos dévotions à une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît , sous le titre de Saint- Allyre , qui est à cent pas hors de la ville , où des religieux réformés vivent fort exemplaire-
1. Journal de Dongois, fol. 159 : « Dès le matin, M. Talon, étant entré en la Chambre, dit que. suivant l'arrêté du 12 novembre, il avoit écrit à M. le chancelier qu'il plût au roi d'envoyer au parlement la déclaration de la continuation des Grands-Jours, pour y être vérifiée et registrée en la forme ordinaire et accoutumée; qu'il n' avoit point encore de nouvelles que cette vérification eût été faite au parlement; qu'il croyoit néanmoins qu'elle l'avoit été: mais que, comme le temps pressoit et qu'il n'y avoit plus de jour utile que ce jour, le temps porté par la première déclaration finissant lundi prochain qui étoit fête, il étoit absolument nécessaire de procéder présentement à l'enregistrement de la déclaration; autrement que la cour demeureroit sans pouvoir et sans fonction mardi prochain, etc. »
ÎM MÉMOIRES DE FLÈCHIER
ment , sous la conduite d'un abbé régulier, qu'ils changent tous les trois ans. Après avoir satisfait à ce que l'ordre de l'Église et les devoirs de la piété chrétienne exigeoient de nous , l'abbé nous fit considérer tout ce qu'il y avoit de remarquable ou dans leur cloître ou dans leur église. La forme, l'épaisseur et l'obscurité du bâtiment nous firent bien douter , dès l'entrée , de l'ancienneté de cette église , et nous persuadèrent fort aisément ce qu'on nous apprit : qu'elle étoit bâtie depuis plusieurs siècles , et que ç' avoit été la première retraite des premiers chrétiens d'Auvergne, peu de temps après les apôtres. Ce bon religieux nous montra une espèce d'oratoire , au côté droit , qui est le lieu secret où se retiroient les premiers saints du pays pour vaquer à l'oraison, lorsque la foi étoit encore persécutée. Il nous entretint assez longtemps sur les commencements et les progrès de la religion dans cette province, et nous dit plusieurs choses dont les unes étoient véritables , les autres invraisemblables , les autres sans aucune apparence. Il nous fit voir quelques reliques , et nous assura que toutes les murailles de cette chapelle étoient creuses et pleines de corps saints et d'ossements de martyrs ; et nous montrant un tombeau assez antique et un pilier d'une grandeur merveilleuse qui n'en étoit pas éloigné , nous voulut obliger de croire , sur la foi d'une tradition qui est vénérable parmi eux, que c' étoit là le tombeau d'une vierge qui étoit venue d'Allemagne pour vivre sous la direction et sous la conduite de saint Allyre. Leur histoire rapporte qu'elle étoit fille de l'empereur Sévère l, et que, par une providence particulière, elle fut possédée du démon. Sa noblesse, son esprit, sa beauté faisoient qu'on plaignoit son malheur partout, et qu'on y cherchoit tous les remèdes dont on se pouvoit aviser. C'étoit une chose terrible de voir la fille du maître du
1. Grégoire de Tours raconte dans les Vies des Pères, chap. u, la guérison de la fille de l'empereur Maxime. C'est par erreur que Flécbier l'appelle l'empereur Sévère.
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monde entre les mains d'un tyran secret et inconnu , et un ange visible, sous la puissance d'un démon qu'on ne voyoit pas. Tous les efforts qu'on lit pour la délivrer furent inutiles, jusqu'à ce qu'on eut recours à ce saint qui vivoit dans sa retraite à Clermont , et dont la réputation s'étoit répandue jusque dans les provinces d'Allemagne. Il fut appelé avec instance par l'empereur, et fit des prières qui touchèrent le ciel , et attirèrent la guérison de la belle possédée. Son libérateur l'instruisit des principes de la religion chrétienne, et la délivra en même temps et des peines qu'elle souffroit et des erreurs où elle étoit engagée , et la tira de la puissance des diables qui la tourmentoient et des dieux qu'elle adoroit , suivant la superstition de ses pères : aussi , elle eut une si grande reconnoissance pour le bienfait qu'elle avoit reçu , qu'elle rompit tous les liens de la nature , de l'intérêt et de la persuasion , et , quittant ses parents, ses biens et ses idoles, se rendit en Auvergne pour y suivre les maximes évangéliques et les grands exemples de son bienfaiteur. Pour le mystère du pilier, il nous l'expliqua avec bien du plaisir, et nous dit que le saint , dans les exorcismes , s' étant souvenu qu'il faisoit bâtir son église , avoit ordonné au démon de sortir du corps de la fille , et de porter à Clermont un grand pilier qui étoit à la porte du palais de l'empereur ; ce qu'il avoit fait , traînant en l'air cette lourde masse sans machine , avec la seule force de son petit doigt. Il n'y a pas deux mois , qu'en mémoire de cette action mémorable , on voyoit un petit diable de pierre attaché à cette colonne, et l'on en trouve la représentation dans plusieurs tableaux de cette église.
Nous entrâmes ensuite dans le cloître et dans un petit jardin où l'on nous fit voir des grottes de voûtes de rocher, des cabinets et cent autres choses que fait en ce lieu une fontaine admirable qui change tout ce qu'elle arrose en pierre. Elle a fait, en coulant, un pont d'une grandeur fort considérable
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qu'elle augmente tous les jours ; on disoit que cette petite source coule par-dessus pour y travailler, et qu'elle promet de le rendre encore plus grand si l'on ne la détourne. Les feuilles et les bâtons qui tombent par hasard , ou qu'on jette exprès dans cette eau, durcissent insensiblement , et se couvrent d'une écorce assez forte , qui se forme d'un limon subtil qu'elle entraîne , et qui ne paroît point dans son cours , qui s'épaissit pourtant sur les matières solides qu'elle rencontre. Pline ' parle d'une rivière des Ciconiens qui avoit la même vertu , dont Ovide 2 avoit dit devant lui , peut-être un peu poétiquement, qu'elle faisoit des marbres de tout ce qu'elle touchoit , et transformoit les corps de ceux qui en buvoient en pierres dures. Le même auteur fait pourtant mention d'une pareille rivière au delà de Surrente 3, dont l'eau était fort douce et fort saine à boire. Si nous étions au siècle des métamorphoses , nous trouverions bien le nom de quelques nymphes dont les cœurs auroient été inflexibles à leurs amants , qui auroient mérité d'être changées en froides fontaines, et qui, étant tombées dans un état de nature liquide , auroient conservé le droit d'endurcir tout ce qu'elles rencontrer oient. Mais nous sommes désabusés de ces sortes de transformations , et nous devons nous contenter d'admirer ces jeux ou ces merveilles de la nature , sans les rapporter à des imaginations fabuleuses.
Cette seconde ouverture des Grands-Jours se fit par une
1. «In Ciconum flumine, et in Piceno lacuVelino, lignura dejectum « lapideo cortice obducitur, et in Surio , Colchidis flumine , adeo ut lapi- « dem plerumque durans adhuc integat cortex Similiter in Silaro, ultra «Surrentum, non virgulta modo immersa, verum et folia lapidescunt, « alias salubri potu ejus aquœ. •» (Plin. H. N. , lib. II , cap. cvi.)
2. « Flumen habent Cicones quod potum saxea reddit « Viscera; quod tactis inducit marmora rébus. »
(Metam. , XV, v. 313.) La source de Saint-Allyre n'est pas la seule qui ait , en Auvergne , la propriété de cristalliser les objets qu'on y plonge. D'autres sources, et particulièrement celle de Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme) , ont la même vertu.
3. Sorrente ou Sorrento, dans la Terre de Labour (royaume de Naples).
SUR LtS GRANDS-JOURS DE ltitKi. 169
audience que tout le monde trouva fort divertissante, parce qu'on y plaida la cause de Mme la comtesse de Saignes1 contre son mari, sur un plaisant différend qu'ils avoient ensemble. M. le comte de Saignes étoit un homme de qualité qui ne manquait pas d'esprit , et qui avoit surtout une grande bonté naturelle. 11 n'avoit pourtant pas hérité de beaucoup de biens de sa maison , soit parce qu'il étoit fils des cadets , soit parce qu'il avoit eu beaucoup de frères, ou soit par le mauvais ménage de ses parents. Il passoit sa jeunesse comme font les gentilshommes qui ne sont pas fort accommodés , à épargner son petit patrimoine et à chercher quelque établissement qui fît sa fortune. Comme il n'avoit pas les inclinations fort cavalières, aussi il jugea bien qu'il ne parviendroit jamais par les armes , il se borna donc à se mettre au monde par la voie de la douceur, et à plaire par ses soumissions à quelque riche dame de la province. Il tâcha, par diverses galanteries, de gagner le cœur de quelques héritières provinciales que l'éclat de sa maison pouvoit éblouir, et qui eussent reçu de lui de l'honneur, si elles eussent voulu lui donner du bien ; mais toutes ses prétentions manquèrent et tous ses desseins furent traversés. Enfin, après avoir tenté plusieurs partis, il s'attacha à la poursuite d'une dame qui étoit d'une fort honnête famille, qui pouvoit passer pour riche, si elle eût su régler ses affaires et sortir de tous les embarras qu'elle avoit trouvés dans sa succession. Il lui rendit ses assiduités ; il lui fit premièrement connoître qu'il l'aimoit avec passion ; après , qu'il étoit aussi bon ménager que fidèle amant ; qu'il savoit la manière de développer les plus grands embarras des familles , et que , s'il n'avoit pas eu assez de bonheur pour rencontrer du bien dans la sienne, il sauroit bien maintenir et conserver celui qu'il trouveroit dans une alliance avantageuse. Il persuada si adroitement par ses discours à cette dame qu'il savoit aimer et qu'il savoit plaider, qu'elle l'épousa
I Varie de Cluys, que François de Chabannes . comte de Saignes, avait épou-ée en secondes noces.
dans l'espérance de trouver en lui et un mari et un protecteur. Elle ne fut pas tout à fait trompée , et s'il ne lui fut pas fidèle en toutes choses , il le fut pour le moins à soutenir les intérêts qui lui étoient devenus communs avec elle , et à dégager sa maison. De sorte qu'après plusieurs procès qu'il gagna , il vécut fort en repos et dans une parfaite intelligence avec sa femme , s'étudiant à augmenter son revenu , et jouissant paisiblement de dix à douze mille livres de rente. La douceur de son bon ménage fut interrompue par la mort de la comtesse, qui , pour récompenser l'affection et les services de son mari , dont elle n'avoit point eu d'enfants , le fit son héritier universel , et le laissa dans un état de repos et de satisfaction parfaite , s'il n'eût été touché sensiblement de la perte qu'il venoit de faire.
Mais les hommes ne sont jamais contents de leur sort, et lorsqu'il semble qu'on n'ait plus rien à souhaiter, il vient certains désirs de je ne sais où , qui troublent tout sans qu'on y pense. Ainsi, quoique le comte de Saignes eût sujet dépasser doucement le reste de ses jours , et qu'il fût d'un âge à n'avoir plus de grandes passions , il trouva dans le voisinage de ses terres une jeune beauté qui eut assez de charmes pour lui faire oublier et ses premières amours, et ses résolutions, et son âge, et ses intérêts, et toutes sortes de bienséances. Dès qu'il la vit il en soupira, et bientôt après il en brûla, et en fit la demande à ses parents. Quelque soin que prissent ses amis de lui ôter cette passion , ils ne firent que l'enflammer. Il voulut acheter sa seconde femme comme la première l'avoit acheté. Les parents de la fille , qui n'avoient ni du bien ni de la naissance , furent ravis de faire d'une pauvre bourgeoise une assez riche comtesse , et l'accordèrent fort volontiers. Il est vrai que si la fortune l'avoit négligée , la nature avoit pris soin à l'embellir, et qu'elle avoit en beauté tout ce qui lui manquoit en abondance. Elle avoit la taille fort belle , l'air aussi agréable qu'on le puisse avoir, le teint fort vif et fort uni , les traits fort beaux , les yeux doux , la bouche
petite et vermeille, et je ne sais quelle délicatesse répandue sur son visage. Joignez à cela cette fleur de jeunesse qui donne de l'éclat et qui anime la beauté en lui donnant de l'agrément. Enfin, il ne lui manquoit rien qu'un titre de comtesse pour relever par quelque gloire apparente tant de bonnes qualités naturelles. La fortune, qui se repentit de n'avoir pas assez bien accompagné sa beauté , lui offrit par hasard ce qu'elle ne lui avoit pas donné par droit de naissance, et si elle pouvoit dire qu'elle épousoit un mari bien noble et bien riche, il pouvoit bien se vanter aussi qu'il épousoit une très-jolie et très-agréable personne. Ceux qui ne considéroient que la disproportion de l'âge et des biens entre ces deux amants, blàmoient la passion du comte; mais la beauté de sa femme le justifioit, dès qu'on l' avoit vue ; et tout le monde tomboit d'accord que pour un si agréable sujet un peu de folie étoit raisonnable. L'affaire fut donc conclue ; il satisfit sa passion de son côté ; elle satisfit son ambition du sien; et toutes choses sembloient être disposées à une grande union entre eux. Mais l'infidèle époux , qui revenoit de ses débauches , avoit fait paroître tous ses biens et avoit eu soin de cacher ses maux , et s'imaginant qu'il n'y avoit pas danger que tout fût commun entre la femme et le mari, il lui communiqua les uns et les autres , et rendit sa belle malade comme il étoit. Ses traits commencèrent à se confondre, sa fleur et son teint s'effaça ; son visage devint pâle, et la honte du mal, jointe à celle des remèdes, la rendirent tout à fait languissante. Le bonhomme en eut du regret, la fit traiter avec grand soin , et pour la consoler se mit dans les mêmes remèdes. Il la mena lui-même à Paris, espérant qu'elle y seroit mieux secourue, et sachant bien que le grand air du monde contribuoit fort quelquefois à la guérison des jeunes et belles personnes. Il ne se trompa point, et toutes choses réussirent comme il l'avoit pensé. Elle fut bientôt rétablie; toutes ses grâces revinrent avec sa santé, et se trouvant en plein air de galanterie, et mêlant un peu de
coquetterie avec sa gaieté naturelle , elle s'en porta mieux qu'auparavant. Il ne tint pas de plusieurs amants qu'elle ne se vengeât de l'affront qu'elle avoit reçu dans son mariage; ils lui disoient qu'une jeune femme ne devoit point faire dif— liculté détromper un vieux mari qui l' avoit trompée, et que son infidélité seroit moins criminelle que l'autre, parce qu'elle ne seroit point si dangereuse ; qu'elle considérât qu'il y avoit des hommes plus sages, plus jeunes et plus honnêtes que celui qui l' avoit épousée , et plusieurs autres choses qui ne pervertirent pas son esprit , mais qui ne laissèrent pas de la toucher. Aussi elle n'eut pas beaucoup d'empressement ni de tendresse pour le comte. Elle voulut voir le monde sans lui , et la vie de Paris lui parut si douce, qu'elle eût volontiers brûlé toute sa province ; mais il fallut bientôt déménager, et le mari, qui craignoit ou que le revenu de ses terres diminuât , ou que les galanteries de sa femme n'allassent un peu trop avant, suivant la coutume des vieilles gens, qui sont ordinairement jaloux et intéressés, se retira dans son village , et crut qu'il y avoit plus d'honneur et plus de sûreté pour lui d'y vivre en repos. Mais la dame qui avoit connu qu'il y avoit des hommes plus aimables galants que lui , et qui dans peu de temps avoit oublié la façon de vivre de la campagne , chercha dans la province de quoi consoler sa solitude; et pour le faire avec moins de contrainte, elle se plaint à tous ses parents de la perfidie de son mari ; elle lui reproche à lui-même sa mauvaise foi , l'accuse d'être encore en mauvais état, et lui représentant continuellement le malheur du passé, et la crainte et le danger de l'avenir, elle propose une séparation d'avec lui , et fait si bien en grondant , que le bonhomme , pour se délivrer de ses reproches continuels et de ses importunités domestiques, consent qu'elle vive séparément, et lui fait 500 écus de pension, pourvu qu'elle se tienne modestement dans sa maison et sous les yeux de sa mère. Après qu'elle eut obtenu ce qu'elle souhaitoit , et qu'elle se vit libre , elle se comporta comme elle l'en-
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tendit. Ce n'est pas qu'elle n'eût beaucoup de retenue, et l'on ne l'accuse que témérairement d'avoir manqué aux conditions de son traité de séparation.
Que l'amour est puissant , et qu'il regagne facilement un cœur qu'il a soumis autrefois ! Il se sert de l'absence même qui détruit la tendresse pour la renouveler, et retrace si bien dans l'esprit les objets que le hasard éloigne des yeux, qu'on aime bien souvent davantage ce qu'on n'a pas la commodité de voir quand on veut. Le comte, qui avoit accordé sans peine ce divorce et qui l'avoit souffert plus d'un an sans se plaindre , se remit dans l'esprit la beauté qu'il devoit avoir auprès de lui; la perte qu'il avoit faite de mille douceurs, et le déplaisir qu'il y avoit de vivre seul lorsqu'on pouvoit être accompagné si agréablement , et peut-être aussi la conscience qu'il y avoit de laisser une belle femme sur sa foi et sur celle d'une vieille mère , et l'embarras de lui donner une pension au bout de l'année sans qu'elle l'eût aucunement méritée. Quoi qu'il en soit, il la pria de revenir avec lui , et lui promit qu'elle ne courroit point de risques , et qu'elle ne s'en porteroit que mieux à l'avenir; et comme elle refusoit de se rendre dans sa maison, il refusa de lui payer sa pension. La jeune dame vint porter sa plainte à la Chambre des Grands-Jours, et se confiant sur sa beauté autant que sur la justice de sa cause, se rendit à Clermont , expliqua fort nettement tous ses démêlés , et avec beaucoup d'ingénuité, débita ses raisons à ses juges, afin qu'ils fussent bien instruits de l'affaire , sans laisser aucune circonstance des incommodités de son mari. Je me trouvai avec une dame qu'elle venoit visiter en sollicitant; elle fit son compliment de fort bonne grâce, et venant d'abord après aux interrogations, elle lui demanda si elle étoit de Paris, si elle étoit mariée depuis longtemps, quel âge elle avoit, de quelle maison elle étoit , combien elle avoit apporté en mariage. On la satisfit sur tous les points. Après qu'elle eut l'ait toutes ces questions, la dame fut bien aise d'être en
droit de lui donner la question à son tour, et la menant par les mêmes routes qu'elle lui avoit ouvertes, elle connut bien qu'elle avoit autant de facilité à répondre qu'à interroger. Nous apprîmes donc qu'elle étoit du côté du Berry, d'une maison assez médiocre, âgée de dix-neuf ans, mariée depuis trois ans, et qu'elle avoit eu 2000 écus en mariage, qui n'avoient pas encore été payés. Le discours tomba bientôt sur son procès ; ce qui fit qu'elle nous exposa fort ingénument toute l'affaire, le tort que son mari lui avoit fait, la maladie invétérée et incurable qu'il avoit, le danger qu'il y avoit pour elle d'être avec lui, et plusieurs autres particularités qu'il n'est pas besoin de rapporter, lorsqu'on ne sollicite point des juges et qu'on ne parle point avec intérêt. Nous fûmes contents d'elle, et sa beauté et son ingénuité nous la firent plaindre. Elle fut aussi fort contente de nous, et l'auroit été davantage , si quelques sévères censeurs étant survenus, et ayant su sa naissance et son bien, ne lui eussent témoigné qu'elle ne devoit point se plaindre si hautement, et que le titre de comtesse et dix à douze mille livres de rente valoient bien qu'on souffrît un peu d'incommodité. Quoi qu'il en soit, jetrouvois qu'elle avoit beaucoup déraison, mais qu'elle n'avoit pas assez de honte ; et l'ingénuité qui me paroît d'ailleurs une grande vertu , étoit à mon avis une imperfection en elle. M. son mari vint à Clermont, et, sans solliciter contre elle , rendoit toutes ses sollicitations suspectes en montrant son visage plein de santé et un air qui ne sentoit point son malade. L'affaire futplaidée en pleine audience, elle y assistant et étant regardée des uns avec pitié, des autres avec amour, et des autres avec indignation. L'arrêt porta que le comte seroit visité par des médecins, et que, si les choses se trouvoient comme elles étoient exposées , la dame seroit séparée et jouiroit en repos de sa pension. Les médecins de Clermont étoient prêts déterminer le différend , mais elle en appela aux médecins de Paris , et particulièrement aux médecins de la cour. Cependant elle se joignit avec les grisettes ,
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qui sont déjeunes bourgeoises de la ville qui ont une galanterie un peu hardie , et qui se piquent de beaucoup de liberté. M. le comte de Saignes en usa fort honnêtement avec elle : ayant su qu'elle avoit besoin d'argent, il lui envoya 30 pistoles ; il alla lui-même la voir sur l'occasion d'un rhume dont elle étoit incommodée ; il lui rendit sa visite encore une t'ois, et quelques-uns de leurs amis les ayant enfermés ensemble dans sa chambre , je ne sais ce qu'ils y firent, mais ils en sortirent fort bons amis. Plusieurs ont cru qu'elle n'avoit à reprocher à son mari que son âge , et qu'il n'auroit point été malade pour elle, s'il n'eût été vieux '. Quoi qu'il en soit, ils sont raccommodés; Dieu veuille que ce soit pour longtemps.
Le 14 *, on jugea par contumace une affaire de M. le baron de Blot avec M. de Puy-Guilhaume. Ces deux gentilshommes eurent, il y a quelques années, un démêlé qui fit assez de bruit dans la province , et , après quelques emportements de part et d'autre, ils voulurent le terminer, selon la coutume de la noblesse, par un combat particulier. L'assignation fut donnée, le lieu marqué; ils sortirent en campagne. Quelque circonspection qu'ils eussent apportée à cacher leur dessein , ils ne dissimulèrent pas si bien que quelques gentilshommes de leurs voisins qui savoient leur ressentiment , et qui les observoient avec beaucoup de vigilance , ne l'aperçussent , ou, pour mieux dire , ne soupçonnassent quelque chose de leur résolution. Les amis de M. de Puy-Guilhaume furent les plus diligents , et montèrent à cheval au premier bruit de leur sortie. Ils allèrent chez leur ami , et ne l'ayant pas rencontré chez lui, ils coururent chez un de ses oncles, où il s'étoit retiré , et d'où il étoit prêt de sortir pour aller se battre. Lorsqu'ils arrivèrent, il fit bonne mine, comme on fait en ces occasions , et cacha si bien son dessein qu'il le découvrit ; et
t. Dongois dit également (dans une note de son Journal, fol. 165) : a Vraisemblablement son plus dangereux mal fut la vieillesse. » 2. 14 décembre 16G.r>.
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ses bons voisins, qui n'étoient pas moins fins que lui, jurèrent qu'ils ne pouvoient point s'empêcher de le conduire dans son château , et qu'ils ne l'abandonneroient point qu'il n'y eût quelque accommodement. C'est en ces rencontres que la petite noblesse se fait de fête. Sous prétexte d'empêcher un combat, ils triomphent bien souvent eux-mêmes ; ils ravagent une maison , lorsqu'ils viennent la secourir, et les ennemis ne font pas souvent tant de désordre que ces troupes auxiliaires. Une petite course qu'ils auront faite leur vaudra plusieurs jours de bonne chère ; encore leur a-t-on de l'obligation, et souvent ceux qui sont les plus heureux dans ces querelles trouvent bien à se repentir, quand ils viennent à considérer les dépenses , après qu'ils sont hors de danger. Ces gentilshommes l'accompagnoient donc, et lui rendoient ce bon office avec bien de la joie ; mais toute leur prévoyance fut inutile , et par malheur ils ne sauvèrent pas leur ami , et ne mangèrent pas un de ses poulets d'Inde. Ils avoient fait à peine une demi-lieue, qu'ils se trouvèrent dans un chemin fort creux dont la descente étoit assez difficile. M. de Puy- Guilhaume, soit qu'il fût mieux monté que les autres, soit qu'il fût bien aise d'être un peu plus avancé pour rêver à son affaire et pour entretenir son ressentiment , étoit éloigné d'eux de trente à quarante pas , et avoit déjà franchi la montée , lorsqu'il vit son ennemi qui venoit le chercher de ce côté-là, et qui, n'étant pas fort éloigné, courut à lui le pistolet à la main. Il fit ses avances de son côté ; ainsi , ils se trouvèrent à une juste distance pour tirer leurs coups avant que de pouvoir en être empêchés. La rencontre fut si imprévue et le combat fut si subit, que ceux qui étoient venus pour assister leur ami , le virent revenir sur ses pas blessé qu'il étoit , et tomber bientôt de cheval , criant qu'il avait le ventre brûlé. Le baron de Blot se mit en fuite , et quelque assistance qu'on pût rendre à M. de Puy-Guilhaume , il mourut le lendemain de sa blessure. Il y avoit assez longtemps que l'affaire étoit passée, mais on en fit venir les informations aux Grands-
Jours, où M. de Blot, qui étoit fugitif, fut condamné par contumace à être pendu , tous ses biens conlisqués au roi , ordonné que son château seroit rasé après les cinq ans de la contumace , selon l'ordonnance ! ; qu'on feroit le procès à la mémoire du défunt , selon les formes accoutumées en telles rencontres2. Ce jugement ne fut pas sans difficulté. Il y eut quelques-uns des juges qui le trouvoient trop rigoureux, et qui prétendoient que , pour faire un véritable duel , il falloit non-seulement un combat , mais qu'il falloit qu'il fût volontaire et de concert entre les deux parties ; qu'en celui-ci , le défunt avoit été forcé par l'irruption subite de l'autre , et qu'à son égard ce n'avoit été qu'une rencontre, et qu'il n'étoit point sorti de la loi de la défense légitime. Ils rapportoient l'exemple de M. de Xogent et de M. d'Alluy, dont le dernier, ayant forcé l'autre de tirer l'épée à Paris, et ayant été tué, fut déclaré tué innocemment et dans les règles de la défense. Cette jurisprudence paroissoit fort raisonnable, mais le sort des jugements l'emporta, et M. de Barillon, qui avoit ouvert cet avis à la douceur, et M. de Caumartin, qui l'avoit suivi, ne purent point y ramener la pluralité des voix.
L'après-dînée , on tint audience où l'on plaida plusieurs petites affaires. L'une de M. Deshéraux, qu'on accuse d'avoir pendu de sa propre autorité un homme qui lui avoit fait un affront sanglant. Ce gentilhomme, dont nous parlerons en un autre endroit , étant sur le point de se mettre en fuite , fut arrêté et conduit aux prisons des Grands-Jours , où voyant de