Voy. Appmdicr. n° XVIII
2. La lettre île cachet avait été lue à la séance du 12 novembre 1C6S.
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J4fi HÉMOIRES DE FLÉCHŒK
eussent plus de considération pour le parlement que pour lui, et qu'ils éludassent l'exécution de ses volontés *.
Pour ce qui regarde la présidence, entre le maître des requêtes et les conseillers, en cas d'absence du président, l'affaire étoit encore plus embarrassante, chacun alléguant des raisons et défendant l'honneur de sa charge ; les uns refusant d'être présidés par une personne qui n'est pas de leur corps, et qui ne peut avoir aucune autorité sur eux ; les autres soutenant qu'ils ont les mêmes droits puisqu'ils sont de la même commission, nommés au second rang, non pas comme étrangers, mais comme étant de la même assemblée qu'eux et ayant la préséance après le président. Je n'entre point dans les diverses raisons de ce différend, et je ne m'arrête qu'au fait particulier. Chacun sait que c'est l'usage, lorsqu'on établit les Grands- Jours, de choisir un président à mortier, des conseillers de diverses chambres, et un maître des requêtes, pour porter les sceaux, donner des lettres de rémission dans les cas rémissibles, et sceller des commissions pour assigner les parties et proroger les jugements, et que, selon cette coutume, M. le président de Novion, M. de Caumartin , maître des requêtes , et quinze ou seize conseillers ont été envoyés pour tenir les assemblées de justice à Clermont. Lorsque la déclaration du roi fut vérifiée en parlement, quelques-uns s'avisèrent qu'il pourroit y avoir quelques contestations pour la présidence, si M. de Novion venoit à être absent ou par infirmité, étant sujet à quelques vapeurs qui l'incommodent, ou par récusation, ayant des parents et des alliances dans la province. Mais on ne voulut point faire bruit de cette affaire, tant parce qu'il n' étoit pas assuré qu'on leur disputât cette préséance, que parce qu'ils auroient donné lieu de croire leur droit douteux, s'ils l'eussent mis en délibération. M. de Caumartin, qui auroit fait une assez pauvre figure aux Grands- Jours , s'il eût fallu qu'il se promenât malgré
1 . L'enregistrement des lettres patentes pour la prorogation des Grands- Jours eut lieu dans la séance du 28 novembre 1663. (Journal do Dongois.)
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lui ou qu'il contrefît le malade toutes les fois que M. le président l'eût été, examina le droit qu'il pouvoit avoir, chercha temples pour le confirmer, et concerta avec les Messieurs de sa compagnie un placet qu'il avoit dessein de présenter à la cour, qui contenoit quelques raisons et trois ou quatre exemples du fait. Il le donna à M. Colbert et le fit voir à quelques autres personnes du conseil, qui firent les ré- Bexions qu'il falloit sur sa demande, et lui témoignèrent qu'ils ne la trouvoient pas injuste ni mal fondée, et qu'il n'avoit qu'à attendre la voix de l'oracle qui se déclareroit vraisemblablement en sa faveur. Comme il étoit important pour lui que la chose fût décidée avant son départ, il en ouvrit le discours au roi, lorsqu'il fut prendre congé de lui, et Sa Majesté lui répondit qu'elle avoit donné ses ordres là-dessus, qu'il n' avoit qu'à partir, et qu'il les recevroit après l'ouverture de la Chambre. Il apprit que ces ordres étoient un arrêt du conseil pour le faire présider, et une lettre de cachet ordonnant que l'arrêt fût registre dans la Chambre. M. le premier président1 étoit extrêmement contraire à cette prétention, et dans le rang qu'il tient aujourd'hui, on ne pouvoit point le faire souvenir qu'il eût été maître des requêtes. M. de Novion n'étoit pas si obstiné que lui , et soit qu'il fût occupé de la pensée de son emploi, soit qu'il craignît que la contestation de ce droit ne troublât cette commission qui lui étoit fort honorable, il paroissoit indifférent là-dessus, et conseilloit même à M. de Caumartin de se munir de bonnes lettres et de mettre le bon ordre à son affaire, afin de ne se trouver point dans l'embarras lorsque la Chambre seroit ouverte.
Sur cela, tous ces Messieurs partent et se rendent à Clermont, pour y exercer leurs fonctions de justice ; la semaine d'après, M. Talon reçut l'arrêt et la lettre de cachet dans les formes de la demande qu'on en avoit, pour la présenter, en qualité d'homme du roi, à la compagnie. Il la communiqua à
1. Le premier président du parlement de Paris était alors r.tiillnume de Lamoignon qui avait été maître des requêtes jusqu'en Ui.:>K
M. le président, qui le pria d'attendre encore sept ou huit jours, et de lui donner le temps d'un courrier pour en écrire, et pour en recevoir réponse de la cour. Cependant il sollicita M. de Caumartin de ne presser point le registrement de l'arrêt, que dans l'occasion; d'attendre que la nécessité des affaires l'obligeât de se récuser, ou que l'infirmité de sa santé le contraignît d'être absent ; que pour lors, il feroit recevoir sa commission : et son dessein étoit sans doute de traîner l'affaire jusqu'après l'ouverture du parlement, afin que tout le corps s'intéressât à Paris. Mais outre que c'étoit un amusement, il est certain que les affaires du roi s'y trouvoient intéressées, et que si le président fût tombé malade, la Chambre refusoit de registrer, demandant du temps ou pour en informer le parlement ou pour faire des remontrances, les Grands-Jours eussent été sans doute interrompus. C'est pourquoi il étoit important de prévenir les occasions de faire vaquer la justice contre les intentions du roi. Trois semaines se passent dans ces irrésolutions , chacun écrivant à ses amis de Paris pour ses intérêts. Quoique M. de Novion n'eût aucun intérêt particulier dans l'affaire, il avoit l'intérêt du parlement à ménager, et quelques-uns des conseillers qui étoient ses plus familiers lui protestant qu'ils ne recevroient jamais qu'un président de leur corps, et qu'ils souffriroient plutôt l'exil que de trahir les intérêts de leur compagnie, il craignoit les reproches du parlement, et les suites qui pouvoient être fâcheuses à ses amis. Aussi il éloignoit , autant qu'il pouvoit, la présentation de ces lettres, quoique M. Le Tellier eût écrit à M. Talon que le roi entendoit qu'elles fussent incessamment présentées, et qu'une personne qui a grand accès auprès des ministres lui envoyât des avis assez pressants. Cependant M. de Caumartin vivoit avec toute l'amitié et toute la bonne intelligence qu'on pouvoit souhaiter avec tous ces Messieurs, tenoit fort bonne table chez lui, et leur faisoit festin presque tous les jours ; lioit avec eux des parties de promenade, recevoit d'eux et leur rendoit toutes les amitiés
• t toutes les marques d'estime imaginables, et leur témoignent dans les occasions que, s'il arrivoit, par malheur, qu'il Burvtnl entre eux quelque embarras pour la présidence, ils se souvinssent que c'étoit une querelle de charge et non pas de personnes, et qu'ils fussent conseillers de la cour, tant qu'il leur plairoit, pourvu qu'ils ne cessassent point d'être amis. Cette honnêteté et cette franchise leur faisoient louer sa conduite, et ils avouoient que le roi n'eût su faire un choix plus raisonnable. Ces choses se passoient ainsi, lorsque M. le président, ou importuné des lettres de quelques-uns qui lui donnoient des avis là-dessus, ou pour témoigner à MM. les conseillers son zèle pour le parlement, parla à M. de Caumartin, en leur présence, de la prétention qu'il avoit, et lui représenta que c'étoit une affaire qui pouvoit troubler l'ordre de la justice et le repos particulier des juges ; qu'il pouvait bien s'imaginer que tout le parlement s'opposeroit, qu'on iroit plutôt au fond des provinces les plus éloignées, que de consentir à l'enregistrement de cette commission ; que si la cour s'étoit en quelque façon déclarée en sa faveur, c'étoit par la grande sollicitation de ses amis, et particulièrement de M. Verthamon \ son beau-père, qui s'étoit servi de tout son crédit auprès des ministres ; que cela devoit faire croire qu'il avoit souhaité son emploi pour entreprendre par autorité sur les droits qui appartiennent de justice aux plus anciens conseillers de la Chambre ; que pour lui il avoit bien toujours cru que cela ne lui réussiroit pas, et qu'il lui en avoit témoigné quelque chose ; qu'au reste, il étoit fâcheux d'avoir un différend de cette nature avec une personne d'un mérite si reconnu et d'une conduite si approuvée, non-seulement dans sa compagnie , mais encore dans la Chambre des Grands-Jours où chacun en particulier avoit une estime et une amitié même particulière pour lui. Il lui proposoit ensuite de se désister de ses sollicitations, et de ne faire point paroi-
1. François-Michel de Verthamon ou Verthamont, conseiller d'État, fut nommé premier président du grand conseil . le 28 février 1G97 .
tre du désir pour cet honneur , et que tout se passeroit assez bien, s'il avoit la bonté de vouloir faire le malade, durant le temps du procès de M. le comte de Canillac, où il s'attendoit bien d'être récusé. M. de Caumartin répondoit qu'étant dans la même commission que MM. les conseillers, et ayant l'honneur de les précéder sans contestation, il ne troubloit point l'ordre de la justice et ne faisoit aucun tort aux juges de prétendre de les présider en son absence ; qu'il seroit bien malheureux d'entreprendre sur les droits du parlement où il a eu l'honneur d'être assez longtemps, et pour lequel il conservera toujours tout le respect et toute la déférence qu'il doit ; mais qu'il croyoit que le parlement céderoit à la raison, à l'exemple et à l'autorité du roi; et que Messieurs qui jugent si bien toutes choses, donneroient eux-mêmes un bel exemple de justice, en recevant un ordre qu'un roi si grand et si juste leur envoie, bien loin de s'obstiner à le refuser ; que la cour s'étoit déclarée en sa faveur sans beaucoup de sollicitations de sa part, ni de celle de ses amis ; que l'arrêt et la lettre avoientété expédiés si promptement après son arrivée, qu'on n'avoit pas eu le loisir d'importuner les ministres, et qu'il étoit aisé de croire que ce n'étoit pas son ambition ni son empressement, mais le choix et la délibération du prince ; que, pour lui, il pouvoit dire avec vérité qu'il n'avoit point brigué ni même souhaité cet emploi, et qu'il avoit été fort surpris lorsque quelques-uns de ses amis lui en donnèrent les premiers avis , et que M. le chancelier les confirma. Quant à M. le président, qu'il pouvoit se souvenir de ce qu'il lui avoit conseillé dans son jardin, de se munir de bonnes lettres, ce qui fait voir qu'il avoit été dans un sentiment bien différent de celui d'aujourd'hui ; que s'il eût eu tant de peine à consentir à la prétention de la présidence, il en auroit parlé aux ministres, et représenté toutes les difficultés qui sans doute eussent été fort bien écoutées ; qu'il y auroit eu un fort bel expédient de nommer M. de Fortia, pour tenir les sceaux, lequel étant intendant en Auvergne, seroit allé pour les
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affaires de la province faire un voyage toutes les Ibis que le président auroit voulu s'absenter, et auroit évité sans honte la concurrence de la présidence ; il ajoutoit qu'il s'estimoit très-malheureux d'être dans un emploi où il fût obligé d'avoir quelque différend avec des personnes qu'il estime trèsparticulièrement, et pour lesquelles il sent une tendresse respectueuse qu'il ne sauroit expliquer ; qu'il voudroit pour beaucoup n'être point dans cette fâcheuse nécessité, mais qu'il leur protestoit que, dans la différence des sentiments, il conserveroit toujours la même cordialité pour eux, et que, si les opinions étoient partagées , les cœurs ne seroient jamais divisés ; qu'enfin, après les déclarations de la cour et les ordres du roi expédiés, il ne devoit plus regarder son affaire comme sienne ; que ce seroit trahir les intérêts de sa compagnie et les intentions de Sa Majesté, que de se désister de ses prétentions, lorsqu'elles sont justes et autorisées, et que ces expédients de maladie supposée n'étoient plus à propos, lorsqu'il s'agissoit d'exécuter des ordres et non pas de les éluder. Quoique tout se fût passé avec beaucoup de douceur et de civilité, il paroissoit pourtant que M. le président affectoit de dire certaines choses qui pouvoient animer les autres, en leur faisant soupçonner que M. de Caumartin s'étoit empressé pour avoir son emploi et pour obtenir de la cour des lettres qui leur étoient contraires. Après ces premiers éclaircissements, on ne fit plus de difficulté de parler de ce différend. M. de Novion insistant toujours qu'il n'y avoit point de meilleur expédient que d'être malade avec lui, et disant que la cour ne s'intéressoit pas tant qu'on pensoit à cette affaire, et que .M. Colbertne lui en écrivoit plus depuis longtemps, et qu'il ne recevoit sur ce sujet que les lettres et les avis de .M. F. , que M. de Verthe ' lui attiroit ; mais qu'il le prieroit de ne lui en plus donner à l'avenir. On écrivoit au contraire de Paris, qu'on s'étonnoit fort à la cour que
I II s'agit probablement de Charles Tubeuf, baron de Blansac et de "i Verthe . maître des requête
l'arrêt ne fût pas déjà registre ; qu'il falloit laisser agir ceux qui sont établis pour faire exécuter les volontés du roi ; qu'on pourroit bien envoyer un autre arrêt et d'autres lettres, et que l'esprit et l'état présent de la cour étant un état de fermeté et un esprit de gouvernement absolu , il étoit à croire qu'on ne commenceroit pas à se relâcher et à plier dans cette occasion. Enfin la lettre de M. Golbert arriva , qui acheva de faire connoître les desseins du roi, touchant la prorogation et la présidence. M. de Novion, après l'avoir reçue, assembla tous les conseillers, un soir qu'il devoit donner le bal et la comédie, à cause de la fête de Mlle Ribeyre, et les fit tous ranger à sa ruelle, parce qu'il s'étoit couché pour quelque légère incommodité. On fit la lecture de la lettre, et on commença par la délibération sur l'article qui regarde la présidence. Ils se fortifièrent tous pour s'y opposer, et ceux même qui n'en faisoient aucune difficulté en particulier, étoient aussi contraires que les autres, lorsqu'ils étoient assemblés, et ne se souvenoient plus des compliments d'amitié, lorsqu'il s'agissoit des intérêts de leur charge, soit parce qu'ils craignoient que le parlement ne leur reprochât un jour leur lâcheté, soit parce que l'usage veut qu'un président ait une grande autorité sur l'esprit des conseillers.
Il y eut deux choses qui parurent un peu extraordinaires en cette assemblée : la première , qu'elle se tenoit dans une petite chambre où il y avoit huit ou dix dames et autant de messieurs qui, en jouant ou regardant jouer, entendoient tous les avis, et qui savoient le lendemain la lettre de M. Colbert par cœur. Cela fit dire à quelques-uns que le respect qu'on devoit aux ordres du roi , la bienséance qui veut qu'on cache autant qu'on peut ces sortes de division parmi des gens qui sont en autorité , et l'usage commun des délibérations, exigeoient un peu plus de secret et de précaution. La seconde fut que M. de Vassan, qui est fort attaché à M. le président, ou pour lui complaire, ou pour témoigner son zèle pour le parlement , représenta à la compagnie que
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quelque estime et quelque amitié que méritât M. deCaumartiu , et quelque inclination qu'on eût de lui en témoigner
autant qu'il mérite, il étoit pourtant à propos, dans la conjoncture des affaires, de supprimer un peu de cette cordialité extérieure, et de dissimuler pour quelque temps la grande familiarité qu'on avoit avec lui, afin que la cour voyant qu'ils se séparoient en quelque façon de lui , elle jugeât la répugnance qu'ils avoient à consentir à sa présidence, et n'espérât pas qu'on fit rien en considération de sa personne, lorsqu'il faudroit soutenir les intérêts publics et tout leur corps. Cet avis fut suivi , et l'on résolut qu'on ne le verroit plus si souvent, et qu'on ne mangeroit plus du tout chez M. le maître des requêtes. M. Le Coq, qui est le plus intéressé , ce semble , en cette affaire , fut le seul qui proposa qu'il n'étoit pas nécessaire de diviser les personnes où il n'y avoit qu'un démêlé d'office, et qu'on pouvoit défendre sa cause sans retrancher aucune marque d'amitié; mais son sentiment ne fut pas appuyé. Comme on procédoit à la délibération sur l'article de la prorogation, M. de Caumartin arriva inopinément, et parce qu'il insista fort sur l'obéissance entière qu'on devoit au roi, ne faisant qu'un même article de la prorogation et de sa commission , et que quelques-uns élevèrent un peu le ton , on pria les messieurs et les dames qui avoient été jusque-là auditeurs et spectateurs, de se retirer, et, après quelques petites contestations, chacun prit parti; les uns allèrent à la comédie, les autres chez eux. M. de Caumartin ayant appris leur délibération, en fut un peu surpris , et trouva quelques raisons de s'en consoler.
Lorsqu'il fut au palais le lendemain, tous ces Messieurs lui tirent mille caresses, lui protestèrent qu'ils ne l'honoroient pas moins qu'auparavant , lui demandèrent congé de ne manger plus chez lui de quelque temps, et lui dirent mille choses fort obligeantes. Lui, de son côté, leur témoignoil eu riant que c'étoit un état malheureux que d'être
retranché de la plus douce société qu'il y eût au monde , et que cette excommunication politique le touchoit fort ; mais qu'il se consoloit sur son innocence, quand il voyoit que son seul crime étoit d'être maître des requêtes et eux conseillers. Ce qui étoit le plus fâcheux dans cette conduite étoit l'éclat que faisoit cette division apparente. Les plus sages en étoient étonnés ; les gentilshommes en rioient ouvertement , et espéroient bien du repos et du relâche , si leurs juges pouvoient être une fois brouillés ; et M. Talon qui est plein de zèle pour la justice, et qui n'eût pas voulu donner la moindre trêve aux criminels, pria M. de Caumartin de n'en écrire point à M. Colbert, jusqu'à l'autre ordinaire, pour lui donner le temps d'essayer d'accommoder les choses. Il en parla à quelques-uns de ces Messieurs qui lui rendirent visite ; à Mme de Caumartin , et après à M. son mari comme auparavant ; tous l'assurèrent qu'ils étoient résolus de bien vivre éternellement avec lui , et qu'ils ne vouloient qu'essayer s'ils pourroient se passer quelques jours de venir manger avec lui ; ce qu'ils exécutent ponctuellement. M. Talon qui est du parlement, et qui est aussi homme du roi , a proposé là-dessus un expédient qui lui paroît le plus doux et le plus court , qui est que le roi , qui doit aller un de ces jours en parlement , présente à vérifier l'arrêt de la prorogation des Grands- Jours et insère la décision de la présidence; que le parlement qui attend quelques grâces de Sa Majesté ne s'y opposera peut-être pas en sa présence, et que MM. les conseillers qui sont à Clermont auront de la joie de lui donner satisfaction , quand ils ne craindront plus les reproches de leur compagnie. Ils en ont écrit à Paris, et l'on attend le succès de cette affaire1. Quoi qu'il en soit, ces Messieurs ont toujours beaucoup de civilité et d'estime pour M. de Caumartin, et affectent de lui
1. La commission donnée par le roi à M. de Caumartin pour présider les Grands- Jours en l'absence de M. de Novion fut enregistrée par la Chambre le 14 novembre 1665. (Journal de Dongois, fol. 173.) On trouvera dans ce journal toutes les pièces et une longue discussion relatives à cet incident.
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en donner des marques en toute occasion. La déférence universelle qu'ils eurent le jour d'après pour l'avis qu'il proposa sur le jugement de M. de Montvallat, fut remarquée par plusieurs comme une complaisance recherchée.
M. le comte de Montvallat ' est un homme qui tient un rang assez honorable dans la province, et par la qualité, et par les biens qu'il possède, et par la réputation même de n'être pas fort tyran dans ses terres. Tout ce qui paraît au public de reprochable, c'est le désordre de son domestique, qui vient plutôt de la mauvaise humeur de sa femme que de son dérèglement *. Selon le bruit le plus commun , bien loin d'avoir commis des meurtres et d'avoir fait des violences qui eussent éclaté dans le pays , il passoit pour si doux et pour si tranquille , qu'il étoit certain que ses paysans l'avoient souvent menacé, et que sa femme l'avoit souvent battu , et qu'il avoit été aussi bon seigneur que bon mari. Comme la justice des Grands-Jours est établie pour punir les oppressions que font les gentilshommes, et non pas celles qu'ils souffrent dans leurs maisons , on croyoit que celui-ci étoit à couvert et que son seul crime étoit de n'avoir que trop d'innocence. Mais il avoit pour voisin et pour ennemi le procureur du roi de Saint-Flour, qui suscita un grand nombre de témoins dans ses terres, et présenta contre lui plus de trente chefs d'accusation, sur lesquels il fut arrêté. Une grande marque qu'il n'étoit pas fort coupable , c'est qu'il n'étoit pas en fuite, et qu'il se croyoit en sûreté chez lui. Mme sa femme qui poursuivoit sa séparation d'avec lui , bien qu'elle en ait pour le moins dix enfants vivants, vint à Clermont très-alarmée , ou par un sentiment que la nature inspire en ces occasions , ou par une bienséance extérieure qui veut qu'on sauve les apparences. Elle lui fit d'abord demander, à ce que j'ai appi i- . assez froidement, s'il agréoit qu'elle sollicitât pour lui. Il lui répondit aussi froidement qu'il étoit assuré de son
i Le comte de Montvallat fat jugé dans la Béance du '2~ novemln
! La femme de Charles de Montvallat se nommait Gabrielle d'Apchon.
innocence et qu'il n'avoit pas besoin de son secours. Ce mépris la piqua si fort , qu'elle fut quelque temps en résolution d'être sa partie , puisqu'il la refusoit pour solliciteuse , et de fournir des informations contre lui, puisqu'il ne vouloit point être justifié par elle; et véritablement elle qui le maltraitoit lorsqu'il étoit libre, pouvoit bien le poursuivre lorsqu'il étoit en prison. Mais ses amis l'arrêtèrent, et lui firent comprendre qu'elle se feroit tort à elle-même plutôt qu'à son mari, et qu'elle agiroit contre toute sorte de bienséance. Cela fit qu'elle se retira dans une fort belle terre qu'ils ont proche de Riom, qu'elle a apportée de son mariage. Je ne sais point quel est le sujet de leur mauvais ménage : quelques-uns l'attribuent à la mauvaise humeur de Madame ; les autres à quelques petites passions de Monsieur pour quelques filles de son voisinage ; d'autres en disent encore une cause plus considérable, qu'assurément une femme doit avoir en horreur; et si l'on dit vrai , il est juste qu'on lui pardonne son aversion. Quoi qu'il en soit, on trouve étrange qu'une dame veuille se séparer de son mari , après qu'elle a pris sur lui l'autorité d'user du droit de correction , et qu'elle n'ait pas plus de considération et d'estime pour un homme dont elle a eu plus de dix enfants. Quoique ce gentilhomme fût d'une humeur très-paisible et qu'il ne fût pas capable de faire de grandes violences, il ne laissoit pas d'en faire de petites
et d'être tyran ' et à petit bruit 2.
Comme il avoit la justice dans ses terres sur ses sujets , il trouva le moyen de s'en servir pour ses injustices, et de profiter de leurs crimes. S'il arrivoit que quelqu'un fût accusé d'assassinat, il lui promettait sûreté en justice, à condition qu'il lui feroit une obligation de telle somme ; si quelque