‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 53 sur 129 · Dongois place au 22 décembre le jugement de ce procès · texte numérisé non relu

Dongois place au 22 décembre le jugement de ce procès

2. Il s'appelait Henry de Launoy et était avocat du roi à Évreux.

fausses accusations, et do se venger par adresse. Mlle se sentit assez capable de trahison , et se trouvant dans un pays où le faux témoignage n'est pas si défendu qu'ailleurs, elle se joignit avec cinq ou six personnes aussi peu scrupuleuses qu'elle, entre lesquelles étoit Damonville, intendant des eaux et forêts, un sergent et deux ou trois autres personnes ; et ainsi son dessein devint une conspiration. Elle se servit de la première occasion qu'elle rencontra, qui fut un baptême d'un enfant du sergent qui se trouve aujourd'hui dans l'affaire, et cette action, qui d'ailleurs est si sainte, lui servit d'occasion d'être criminelle. Elle résolut de manquer de foi , en recevant la profession de celle de l'enfant qu'elle tenoit, et cette solennité fut une fête de cabale. La première chose que lit cette bonne commère , ce fut d'attirer le chevalier de Russan, qui étoit compère avec elle, et d'avancer le complot par son moyen. Il y avoit pour lors une affaire dans Évreux qui partageoit la ville , touchant quelque argent qui avoit été levé sur des particuliers, pour payer le don gratuit de la province1. Le procureur du roi fut obligé de parler en cette rencontre , et l'on prit sujet de l'accuser sur la harangue qu'il avoit faite. Des témoins furent disposés , les informations furent dressées; tout fut prévu et prémédité, et comme on eut publié des monitoires dans la ville , par ordre de M. Talon , à l'occasion de la Chambre de justice , Mme de Vieuxpont vint pieusement à révélation , et accusa M. le procureur du roi d'avoir tenu des discours fort séditieux et fort injurieux au roi, en parlant du don gratuit, en pleine audience , et d'avoir dit publiquement que le roi étoit un tyran , que son conseil étoit tyrannique; qu'il falloit avouer que c'étoit un fâcheux gouvernement que la monarchie; qu'il seroit bien plus à propos de changer le royaume en république, de réduire l'État à la forme du gouvernement de Venise ; que chaque province devoit se conduire par elle—

I. ' 'ii appelait don gratuit l'impôt que le clergé payait au roi. I.'asseml'ice du clerpé votait le don gratuit de cinq ans en cinq ans.

même , et qu'on devoit prier le roi de se retirer dans quelque cloître , comme on avoit fait autrefois à quelques-uns de nos princes, qu'on avoit rasés pour des raisons semblables, et plusieurs autres choses atroces qui mériteroient une punition bien exemplaire, si elles étoient bien prouvées. Le chevalier de Paissan prit le soin d'en informer Sa Majesté, et deux des conjurés eurent l'honneur de l'entretenir ensuite assez longtemps , et avec tant d'apparence , que le roi leur donna deux cents pistoles et des ordres pour arrêter cet officier malheureux. Il fut conduit à Paris , et son procès instruit par la Chambre de justice *. On produisit cinquante dépositions de témoins, dont dix-huit étant confrontés dirent ou qu'ils avoient été forcés ou qu'ils avoient été surpris, outre que plusieurs personnes d'honneur qui avoient assisté à l'audience le même jour, témoignoient que ce n'étoit qu'une calomnie , et qu'ils n' avoient rien ouï de séditieux. Le bonhomme mourut dans la poursuite du procès , et les accusations furent si violentes, qu'il ne fut pas loin d'être condamné. Enfin , sa mémoire fut justifiée par arrêt de la Chambre de justice, à la sollicitation du fils qui, pour venger l'injure , et pour passer pour fils de bon naturel, prit les témoins à partie , et fit tout ce qu'une juste indignation et la loi même conseille en ces occasions, jugeant fils indigne de la succession celui qui ne poursuit pas ces injustices contre l'innocence des pères. La Chambre de justice se trouvant dans un grand embarras d'affaires , renvoya la dame de Yieuxpont et ses complices aux Grands-Jours , où le procès fut jugé au rapport de M. de Yaurouy. Ce ne fut pas sans difficulté : quelques-uns furent d'avis de la renvoyer sans punition et sans infamie , sur ce que de cinquante témoins on n'en avoit confronté que dix-huit ; que la déposition de ceux qui témoignoient n'avoir rien ouï dans l'audience, étoit une déposition

1. Cette Chambre de justice, instituée en 1661 pour juger les officiers de finances, siégea jusqu'en 1668. L'affaire dont il est question avait été renvoyée devant la Chambre de justice parce qu'il s'agissait d'un impôt

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négative, qui concluoit fort peu; que c'étoient des officiers qui étoient amis de l'accusé ou qui craignoient eux-mêmes d'être accusés de n'avoir pas déféré un criminel d'État; qu'apparemment il y avoit quelque fondement, et que l'cffronterie eût été trop grande de supposer un crime public ; que l'animosité et la haine avoient sans doute bien ajouté à la vérité , mais que deux ans de sévère prison avoient assez puni ce qu'il y avoit d'excès et d'emportement de passion. Les autres soutenoient au contraire qu'il y avoit l'hyperbole du complot , et qu'ainsi tout devoit être suspect ; que Mme de Vieuxpont avoit déjà déposé une autre fois contre cet homme , et qu'ainsi elle étoit son ennemie déclarée ; qu'elle avoit été capable de beaucoup de dérèglements , et qu'on ne lui faisoit pas tort de la soupçonner de calomnie. Les conclusions de M. Talon alloient au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses biens. Enfin, la plus grande partie des voix alla à trois ans de bannissement , à 8000 livres de réparation , dommages et intérêts de la partie , et à 2500 livres d'amende solidaire pour elle et ses complices. Damonville fut aussi condamné au bannissement , et le sergent qui avoit dressé les dépositions, suscité les témoins, donné des exploits, et conduit l'accusé et fait mille personnages dans ce procès, fut condamné à cinq ans de galères *.

Lorsqu'on mena cette dame devant les juges, elle parut

I . Voici, d'après le Journal de Dongois, le sommaire de l'arrêt : « Collart , sergent d'Ëvreux, fut condamné aux galères pour cinq ans ; Philippe d'Amonville, maître des eaux et forêts de la même ville, et la dame de Vieuxpont, baronne d'Haudouville . furent bannis des ressorts des parlements de Paris et de Normandie , savoir : d'Amonville pour sept ans . la dame de Vieuxpont pour trois, et ils furent tous trois condamnés solidairement en huit mille livres tournois de réparation envers Henry de Launoy: et d'Amonville et la dame de Vieuxpont en mille six cents livres d'amende envers le roi. » Dongois a ajouté en note : « Les accusés avoient conspiré de perdre Launoy. avocat du roi à Évreux: et pour cela, sur quelques paroles assez innocentes qu'il avoit dites en sa place, ils l'accusèrent de crime de lèse-majesté, de sorte que Launoy . ayant été arrêté par l'ordre du roi, son procès fut instruit à la Chambre de justice où son innocence parut si vi>i

d'abord avec beaucoup de fermeté; mais, lorsqu'il fallut se mettre sur la sellette, la crainte du jugement tira des larmes de ses yeux. Elle fut jusqu'au soir dans des emportements de douleur fort grands, sur l'incertitude de son arrêt, et quelque espérance qu'on pût lui donner, elle n'étoit pas consolable. Enfin, un gentilhomme qui avoit soin de ses affaires, arriva et lui dit d'une voix triste qu'il falloit se soumettre à tous les ordres de la Providence, et recevoir de la main de Dieu tout ce qu'on nous impose de peine , et que les juges ne sont que les interprètes des jugements de Dieu. Ce compliment, qu'on fait ordinairement à ceux qui sont jugés à mort, et qu'on veut préparer à leur dernière heure, épouvanta la dame affligée. La couleur de la mort parut peinte sur son visage, et elle souffrit un instant ce que souffrent ceux qui sont condamnés au dernier supplice ; mais , comme elle eut appris que son arrêt ne portoit qu'un exil de trois ans et une amende de 2000 livres, son visage devint plus tranquille, ses yeux plus sereins ; elle donna quelques moments de trêve à sa douleur. Mais après avoir passé ce premier mouvement de satisfaction, la réflexion qu'elle fit sur son arrêt l'affligea fort. Elle revint dans ses premières tristesses, et cette petite joie de ne mourir pas fut bientôt passée, quand elle reconnut qu'elle ne pouvoit plus vivre que misérable. Elle a été durant deux ans extrêmement resserrée ; tous ses fermiers ont négligé et même ruiné ses terres, et il est probable qu'elle sera longtemps encore dans la prison, si l'on attend qu'elle ait payé ses réparations et ses amendes. Ceux qui parlent de son affaire avec un peu moins d'indulgence que les autres, disent qu'elle a été capable de passions fort emportées. M. l'intendant de cette province, qui a été autrefois son juge à Rouen , nous racontoit qu'elle avoit été en fort mauvaise intelligence avec son mari ; qu'elle l' avoit fait même appeler

blement que l'on décréta contre les témoins, et l'on instruisit le procès. Mais, comme cette affaire étoit très-intriguée, elle fut renvoyée aux Grands- Jours , où elle fut jugée. »

en duel avec beaucoup de courage, et que le mari ne voulant point Caire de si tristes combats avec elle, lui avoit mis en tête la belle-mère qui ne lui cédoit pas en hardiesse, et qui, pour conserver avec l'avantage de l'âge celui d'être aussi violente qu'elle, lui tira un jour un coup de pistolet dont elle la blessa, et lui lit connoitre qu'il ne falloit jamais s'en prendre aux belles-mères. Cette mauvaise humeur où elle étoit contre son mari, a fait croire qu'elle avoit eu quelque part à sa mort ; mais ce peut être une calomnie par laquelle on venge celle qu'elle a suscitée contre les autres.

Ce même jour, la commission pour la présidence de M. de Caumartin fut présentée dans la Chambre l. M. Talon avoit reçu une lettre de cachet depuis deux jours, avec des ordres précis de la présenter. Il alla d'abord trouver M. de Novion pour lui faire part de cette nouvelle, et l'ayant rencontré avec quelques-uns de MM. les conseillers, il leur représenta que le commandement étoit pressant et l'autorité du roi bien engagée ; que les parlements pouvoient quelquefois, pour des considérations raisonnables, différer l'exécution des ordres du roi, mais qu'un officier comme lui devoit s'acquitter au plus tôt des commissions qu'il recevoit, et ne pouvoit plus s'en dispenser en aucune manière. Ces Messieurs lui témoignèrent qu'ils étoient résolus d'arrêter dans la Chambre qu'on supplieroit Sa Majesté d'adresser au parlement cet arrêt pour l'enregistrement. M. Talon, voyant leur fermeté làdessus, proposa quelques expédients, et vint trouver M. de Caumartin pour l'informer de toutes choses et pour lui faire les propositions d'accommodement qu'on lui avoit faites ; il lui représenta leur obstination ; il venoit de recevoir d'un côté des lettres de ceux qui avoient sa correspondance, qui lui marquoient que la cour vouloit pousser entièrement l'affaire ; que le roi prétendoit faire valoir son autorité engagée,

I. La commission pour la présidence fut présentée le 14 décembre. d'après Dongois. On trouvera dans le journal du grenier toutes les pièces relatives à cette affaire.

et que pour lui il ne devoit recevoir aucune sorte de tempérament. En effet, les puissances en avoient ainsi parlé ; mais de l'autre il avoit reçu des avis secrets de quelques amis particuliers, que Sa Majesté alloit faire une déclaration dans le parlement, où l'établissement du droit annuel pour trois ans et l'évaluation des charges dévoient assez tourmenter le parlement, sans y ajouter delà mortification de la présidence des maîtres de requêtes ; qu'on auroit peine à pousser tant d'affaires à la fois, quoiqu'on eût toute l'autorité et peut-être tout le dessein de le faire, et que la politique feroit peut-être relâcher, en sorte qu'on enverroit ordre sur ordre , et qu'on les laisseroit tous sans exécution, jusqu'à ce que la fin des Grands-Jours fût arrivée. La prudence obligea donc M. de Caumartin à répondre avec une fermeté mêlée de beaucoup de civilité et de respect pour le roi, sans faire paroître ni aucune présomption ni aucune défiance de la cour, qu'il feroit toujours tout ce qu'un homme d'honneur devoit faire en sa place, et qu'on devoit attendre de lui qu'il soutiendroit les intérêts de sa charge, autant qu'il plairoit au roi de les appuyer, mais qu'il le feroit toujours avec toute la civilité et toute l'amitié qu'il doit à ces Messieurs ; qu'au reste il seroit bien fâché que l'autorité du roi fût commise en sa considération, et que Sa Majesté exerçât contre eux des sévérités qui lui fissent tant soit peu de peine ; que pour lui il aimoit bien mieux recevoir quelque expédient raisonnable qui ne lui fût point désavantageux ni à sa compagnie , et dont Sa Majesté fût satisfaite. M. Talon fut fort content et des sentiments et de la conduite de M. de Caumartin, et ne voulut point rendre aucune réponse à ces Messieurs de ce jour-là, et le lendemain, la Chambre étant assemblée, il proposa les ordres qu'il avoit reçus, présenta l'arrêt et la commission, et, après avoir conclu à l'enregistrement, sortit de la Chambre. On procéda aux avis, et M. de Caumartin fut le premier à opiner. Un des Messieurs voulut faire quelque difficulté et proposer qu'il eût été à propos que M. de Caumartin ne fût

point présent à la délibération, niais il ne fui poinl écouté; il opina donc, comme on peut penser, à l'enregistrement, et royanl bien que c'étoit une chose difficile à persuader, il se défia de son éloquence en cette occasion et ne dit que son avis précisément. Deux autres opinèrent que la Chambre ne devoit ni ne pouvoit l'enregistrer, tout le reste fut d'avis de supplier le roi de faire recevoir l'arrêt et la commission au parlement, et qu'ils les recevroient après avec joie. Ainsi la délibération se passa avec beaucoup de douceur, et M. de (laumartin, suivant l'usage des jugements, étant obligé de revenir à l'avis le plus doux , revint à celui des derniers. L'après-dinée, Messieurs lâchèrent M. deB...., qui est fort des amis de M. de Caumartin, pour lui parler de l'expédient qu'on avoit proposé ; mais il répondit que c'étoit l'affaire du roi, non pas la sienne ; qu'il souhaitoit que Sa Majesté ne leur sût point mauvais gré de leur fermeté, et qu'elle reçût en bonne part toutes leurs raisons.

Après avoir passé quelques jours sans sortir de la maison, à cause de la rigueur de la saison, je résolus de jouir de la douceur de la promenade aux premiers rayons du soleil qui paroîtroient, et j'exécutai ma résolution dès le lendemain, accompagné de M. de B...., qui est un homme d'esprit qui sait fort bien les belles-lettres et qui est d'une conversation fort agréable. Les neiges et les glaces fondues par le soleil avoient rendu les chemins si difiiciles que nous fûmes d'avis de ne sortir de la ville, d'entrer dans le cloître des Jacobins pour nous y promener plus à notre aise. Nous entrâmes dans cette maison religieuse qui est d'une fondation fort ancienne, et qui est encore célèbre, non pas tant par les religieux qui l'habitent, que par un concile qui s'y est tenu sous le pape Urbain II , l'an 1095, dans lequel on conclut cette grande croisade qui a été la plus célèbre expédition qui ait jamais été entreprise sur le royaume de Jérusalem1, et par d'autres

I. Le concile où fut décidée la première croisade en 1095 n'a pu se tonir dans le couvent des dominicains ou jacobins de Clermont . qui ne

assemblées qui peuvent passer pour des demi -conciles. Nous rencontrâmes un père qui paroissoit des plus habiles et des plus considérés de la maison, qui nous fit accueil et se mit de la conversation le plus civilement du monde. Il nous dit d'abord mille antiquités de son ordre et de son établissement en Auvergne, et n'oublia rien de ce qui pouvoit nous donner du respect pour sa profession. Nous l' écoutions avec tant de complaisance qu'il nous jugea dignes de nous découvrir les mystères de son ordre, et pour soulager sa mémoire, nous interpréta de certaines peintures qui sont autour du cloître, et qui ne sont ni belles ni intelligibles, mais qui ont quelque éclat par la confusion des couleurs et des personnages qui s'y rencontrent. Il nous fit remarquer premièrement que c'étoit un usage bien ancien et bien raisonnable parmi les ordres religieux de tapisser leur cloître d'une peinture généalogique de leur fondateur, et de divers portraits de ceux qui ont vécu saintement dans leur institut, afin que leurs frères apprissent la vertu par leurs exemples , et que les étrangers apprissent leur histoire par cette représentation; et que, comme les hommes du siècle faisoient gloire d'avoir des portraits de leurs ancêtres et de les montrer à leurs amis , ainsi les religieux dévoient avoir cette ambition de faire voir à tout le monde les images de ceux qui ont excellé parmi eux ou en science ou en piété ; qu'on pouvoit donner cette louange aux enfants de saint Dominique, d'avoir soin d'embellir leurs murailles de ces sortes de décorations, et d'être zélés pour manifester la gloire de leurs confrères. Nous louâmes fort leur zèle, et pour l'engager à nous déchiffrer tous ces tableaux, nous y trouvâmes et de l'artifice, et de la proportion, et de la piété , si bien qu'après nous avoir dit que c'étoit un de leurs pères qui en étoit l'inventeur et l'ouvrier, il nous montra un endroit où étoient peints des rois et des empereurs, et nous avertit que c'étoient

fut achevé qu'en 1246. Ce fut dans la cathédrale de cette ville que se réunit l'assemblée présidée par le pape Urbain II.

là les parentés el les alliances de leurs fondateurs, qui étoienl d'une des plus nobles maisons d'Espagne, d'où étoient

sortis des rois et des reines, et qu'ainsi, quoiqu'ils ne fussent que fils spirituels de l'un, ils pouvoient se dire alliés des autres, et s'appeler un ordre royal ; qu'il y avoit peu de fondateurs d'ordre d'aussi bonne maison que la leur, et que saint Ignace, dont les jésuites élevoient si fort la noblesse, n'étoit que simple gentilhomme, au lieu que saint Dominique étoit un des grands du royaume, et que, sans mépriser personne, leur institut étoit bien plus noble que leur société. Pour prouver ce qu'il disoit, il nous fit lire les vers écrits au-dessous de ces portraits :

La maison des Gusmans, jointe à celle d'Autriche, Te montre en cette branche et marque ouvertement Que là où les vertus ont établi leur niche, L'honneur et la valeur y ont leur logement.

Ces empereurs, ces rois, ces princes, ces princesses, Issus de sang illustre et de royal estoc , Font voir que leur grandeur, la gloire et les richesses Ont pris pour leur objet l'humilité d'un froc.

0 vous qui travaillez à vous faire paraître , Concevez tout le bien qu'on pourroit figurer ; Puis apprenez ici que le recoin du cloître Comprend tous les honneurs qu'on pourroit espérer.

Il nous fit remarquer ensuite que le même qui avoit fait les tableaux avoit fait les vers, et qu'il étoit lui seul le peintre et le poëte ; qu'il savoit les belles-lettres parfaitement, et qu'il avoit traduit en vers une partie de la Somme de saint Thomas, qu'il n'avoit point voulu publier par humilité, quoique ses supérieurs l'eussent bien souvent exhorté de ne cacher point ses talents de la poésie que Dieu lui avoit donnés. Après cette petite digression, il nous fit prendre garde à une grande confusion de portraits de jacobins qui sont tous ornés diversement d'une façon assez plaisante. Le peintre, qui de plus étoit poëte, en avoit fait des représentations bizarres «l poétiques. Les uns portoient des massues dans leurs mains

comme des Hercules, vêtus d'un froc, au lieu de sa peau de lion; les autres tenoient des lances couronnées d'épines, comme s'ils eussent voulu courre la bague. Il y en avoit qui portaient des torches ardentes ou des épées teintes de sang. « Voilà, nous disoit ce bon père, nos premiers martyrs qu'on a assommés à coups de massue , percés à coups de lance et brûlés avec des flambeaux ardents ; cela n'inspire-t-il pas la dévotion? » Nous en vîmes qui flattoient des lions et des renards, et qui tenoient une colombe ou un pivert sur le poing, comme on voit des chasseurs qui sont prêts à chasser l'oiseau. « Ceux-là, nous disoit-il, sont ceux qui ont vécu dans la justice originelle, et qui, selon notre docteur angélique.... » Il nous alloit citer deux ou trois articles de saint Thomas ; mais nous l'arrêtâmes pour lui demander l'explication d'un des plus curieux de tous ces portraits. C'étoit un jacobin qui tenoit une balance en main, où il y avoit d'un côté un panier plein de fruits, et de l'autre un panier avec cette inscription : Rétribuât tibi Deus (Dieu vous le rende), et ce Dieu vous le rende étoit si pesant qu'il emportoit cette grande quantité de fruits qu'on avoit mis de l'autre côté. « Voilà, s'écria-t-il là-dessus, un des beaux exemples qui soient arrivés et des plus instructifs. Ce miracle que Dieu a fait par un de nos religieux montre bien que les aumônes qu'on donne aux personnes consacrées à Dieu sont assez bien payées d'un remercîment que nous en faisons. Il seroit bon qu'on prêchât souvent cette histoire ; les gens du monde en deviendraient plus charitables, et nous en serions plus à notre aise ; car le siècle est si peu porté à faire du bien.... » Il alloit déclamer contre le siècle, mais nous avançâmes vers une autre peinture en perspective, qui représente saint Dominique et saint François qui se saluent. Il nous dit là-dessus l'alliance de ces deux ordres et quelques particularités de leur établissement, et nous trouvâmes le dessin assez beau et la peinture plus délicate que les autres. Le seul défaut que j'y remarquai, c'est que le peintre avoit représenté ces deux saints

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a?ec un peu trop d'embonpoint, et leur avoit donné tout l'air .le gaieté de leurs religieux d'aujourd'hui, au lieu de leur

donner leur ancien air de mortification. Cette galerie étoit finie par une représentation du pape environné de plusieurs cardinaux, à qui saint Dominique présentoit une requête, et, au bas du tableau, on voyoit le cheval de Troie traîné par IMïam et par des messieurs et des dames de la ville, qui croyoient rendre un grand service à leur déesse Minerve, avec toutes les circonstances que Virgile décrit dans son second livre de Y Enéide. Je fus étonné de ce mélange, et je cherchai longtemps le rapport qu'il pouvoit y avoir de l'histoire d'Énée avec celle de saint Dominique, du fondateur des Romains avec le fondateur des jacobins. «Je vous avois bien dit, me dit alors notre interprète , que le père qui a travaillé à ces ouvrages savoit fort bien les belles-lettres, et qu'il savoit quelque chose de plus que la Somme de saint Thomas; il avoit lu tous les bons auteurs, et entendoit Virgile et Homère comme son bréviaire ; et comme il étoit pieux autant que savant, il faisoit un bon usage de ses lectures, et les appliquoit avec beaucoup d'esprit et de piété à Dieu et aux saints. »

Nous entrions cependant dans une autre galerie qui achève le tour du cloître, où nous lûmes d'abord une inscription latine en grands caractères, qui nous fit connoître que nous allions voir les miracles du saint Rosaire. Ce fut en cette occasion que ce bon religieux fit valoir tout ce qu'il avoit d'éloquence, et qu'il nous dit mille curiosités que nous ne savions pas sur ce sujet. « Voyez, nous dit-il, dans ce tableau, cet évèque qui est emporté par les eaux de ce fleuve rapide qui l'entraîne, et qui lève les mains au ciel pour implorer son assistance dans l'extrémité du péril où il se trouve. C'étoit un prélat qui ne croyoit point au Rosaire, qui ne vouloit point souffrir qu'on en établit des confréries dans son diocèse, et qui n'aimoit point les frères prêcheurs1;

1. Nom des moines dominicains qu'on appelait aussi jacobins, parce qu'ils s'établirent d'abord dans la rue Saint-Jacques à Paris.

mais Dieu, qui prend le soin de protéger les siens, le donna en proie à l'impitoyable élément de l'eau, qui l'eût sans doute englouti, sans les prières de ce saint homme que vous voyez au bord du fleuve. C'étoit un jacobin qui lui tendoit la main sur le rivage. Dieu le convertit enfin là-dessus ; il eut de la foi après ce danger, et nous n'avons jamais eu depuis plus grand approbateur des confréries. » En disant cela, nous avancions, sans nous arrêter , jusqu'au dernier tableau de la galerie, parce que le reste étoit assez connu et que nous n'avions pas besoin d'explication. Il nous pria de vouloir considérer cette dernière peinture qui nous apprendroit un des grands miracles qui soient jamais arrivés parmi les confrères du Rosaire. Elle représentoit un festin où il y avoit un fort beau jeune homme qui paroissoit assez modeste parmi les excès de la bonne chère, et qui pourtant sembloit être assez passionné. On voyoit auprès de lui une demoiselle qui, par son sein découvert, ses habits magnifiques, et certain air un peu déréglé que le peintre avoit tâché d'exprimer, témoignoit que ce n' étoit pas une fort honnête personne, et deux autres de même figure, et par conséquent de même façon de vivre. « Voilà, nous dit-il , une chose aussi remarquable et aussi extraordinaire qu'on puisse imaginer, et qu'il seroit assez difficile de croire, si elle n' étoit écrite dans un livre des miracles approuvé par deux théologiens de notre ordre ; car enfin on ne voit rien de semblable dans les miracles mêmes du scapulaire, et il faut que les carmes en ce point le cèdent aux jacobins. Sachez donc qu'il y avoit dans une des principales villes, je crois que c'est de l'Italie, une fille de qualité fort belle et fort enjouée, qui fut l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la voir. Comme la beauté et l'enjouement sont deux choses qui attirent extrêmement les hommes du monde et qui causent le libertinage , comme nous ne savons que trop par les confessions que nous entendons, cette demoiselle ne fut pas longtemps sans être recherchée. Plusieurs jeunes hommes lui offrirent leur

cœur, elle offrit le sien à plusieurs aussi, et, perdant petit à petit toute sa pudeur et sa retenue, elle s'abandonna à toute sorte de libertés, et ses passions furent le scandale de toute la ville, comme sa beauté en avoit été l'admiration. Dans l'état même de la plus grande débauche, elle conserva toujours, par une grâce particulière, le respect qu'elle devoit à la confrérie où elle s'étoit enrôlée, et comme ceux-là ne sauroient périr qui se sont mis dans ce pieux engagement, elle fut retirée du danger où elle étoit de se perdre par une voie tout à fait extraordinaire. » 11 nous raconta ensuite que ce jeune homme du tableau, de la tête duquel on voyoit sortir certains petits rayons presque éteints, étoit Notre-Seigneur qui s'étoit travesti en galant, tout comme seroit un très-beau jeune homme, selon les paroles du Sage, speciosus forma. Il n'avoit pas eu peine à s'introduire ; qu'on lui avoit fait même bonne chère ; et nous montrant une autre partie du tableau : <• Voilà , continua -t- il , un effet d'une grande miséricorde. Après le repas, cette pauvre abusée voulut parler de sa passion ; mais Notre-Seigneur lui représenta la sienne, et, changeant de figure, parut avec sa croix sur ses épaules et sa couronne d'épines sur la tête ; ce qui toucha le cœur de cette fille débauchée, et la remit dans une vie non-seulement honnête, mais sainte. »

Il nous fit observer un côté du tableau où cette demoiselle étoit représentée se mettant dans son lit assez en désordre , et ce jeune homme portant sa croix , qui semble l'exhorter à sa conversion , et l'autre où étoit peint un oratoire où sans doute cette pénitente du Rosaire avoit fait sa confession générale. Je ne pus point m'empêcher de lui dire qu'il y avoit des peintures plus dévotes et plus touchantes que celles-là, et que ces déguisements de Jésus- Christ en galant étoient un peu extraordinaires ; qu'il y avoit tant d'autres histoires peut-être plus véritables et plus édifiantes.... «Il est vrai, reprit-il, en ne s'arrètant pas à mon sens, qu'il y en a bien d'autres, et un de nos

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pères en a fait un volume entier.... » Je crois qu'il nous alloit raconter ce volume entier d'histoires ; mais une choche sonna , par bonheur , qui l'appeloit à vêpres : il nous fit mille excuses sur l'obligation qu'il avoit d'aller à l'office , mais qu'il ne manqueroit pas de revenir , et qu'il avoit mille belles choses à nous dire. Ainsi se termina notre conversation. Il ne lui fut pas malaisé d'obtenir du prieur son congé , et nous ne fûmes pas assez patients pour l'attendre. Nous fîmes de fort plaisantes réflexions sur les choses que nous venions de voir et d'entendre; et faisant encore un tour de cloître , M. B***, qui se souvient de toutes les plaisantes aventures , me fit considérer , dans les portraits des alliances de saint Dominique , deux personnages qui sont remarquables, et qui furent autrefois le sujet d'une plaisanterie dont on parle encore. Dans le temps que ce bon père , peintre et poète , travailloit aux tableaux et aux vers dont nous avons parlé, un jeune homme, nommé Pascal, qui s'entendoit en peinture , passant par le cloître un moment après qu'il eut quitté l'ouvrage pour aller en communauté , monta par curiosité sur l'échafaud , et après avoir considéré l'art et le dessin de cette peinture , trouvant les couleurs toutes préparées , prit le pinceau , et voyant ces deux personnages fort disposés au dessein qu'il avoit par leur posture d'admiration, peignit un tambour à l'un et une flûte à l'autre , et se retira bien à propos derrière un pilier , pour voir toutes les grimaces du peintre. Il ne manqua pas de revenir bientôt à son travail , et voyant que deux de ses plus sérieux portraits étoient devenus deux portraits burlesques , et qu'au lieu des deux grands d'Espagne , il ne trouvoit plus que des joueurs de tambour et de flûte , il demeura quelque temps en suspens , sans pouvoir comprendre d'où venoit une si grande révolution , et quel hasard avoit fait ce changement de condition. Comme il étoit tout occupé à représenter des miracles , il crut qu'il s'en étoit passé un actuellement , et que le

diable , pour se moquer du saint , avoit fait cette sotte raillerie en la personne de deux de ses parents. Il lit plusieurs signes de croix sur la peinture , mais elle n'en étoit pas moins éclatante ; et quelque exorcisme qu'il fît , les couleurs n'en disparoissoient point. Ce jeune plaisant, qui s'étoit caché et qui voyoit toutes ces grimaces, ne put point s'empêcher d'éclater de rire : ce qui mit ce bon religieux dans un si grand emportement de zèle , que , pour venger l'affront qu'on avoit fait à la maison de son patriarche , il le poursuivit deux ou trois tours de cloître pour le punir de son effronterie ; mais Dieu le sauva de ses mains , et l'affaire ne fut que ridicule. Voilà comme finit notre conversation et notre promenade tout ensemble.

L'affaire de M. le prieur de Saint-Germain fut jugée : c'est un honnête ecclésiastique qui est de qualité , de la maison d'Apchon , mais qui n'a pour tout bien que le revenu de son bénéfice. Quoiqu'il s'acquitte assez bien de son devoir dans son église, par ses soins et par l'exactitude du service , il retient pourtant toujours quelque chose de sa naissance. L'on connoit , par ses humeurs promptes et impatientes, qu'il est gentilhomme; et le caractère du sacerdoce n'a pas tout à fait emporté certaines inclinations violentes qui sont le caractère de la noblesse de ce pays. Il étoit accusé d'avoir eu quelque chose à démêler avec une personne , touchant quelques intérêts de ses fermes ; de l'avoir fait venir un jour dans la sacristie , et lui avoir donné les étrivières avec toute la cruauté imaginable. Tout le monde sait que les Grands-Jours sont particulièrement la justice des opprimés contre les tyrans ; aussi fut-il bientôt déféré et arrêté par l'ordonnance de M. le président. Ce qui rendoit son procédé moins criminel, étoit la certitude qu'on avoit que sa partie l' avoit irrité par diverses façons désobligeantes. On faisoit voir que ce mot de sacristie étoit équivoque , et qu'on s'en servoit malicieusement pour marquer un lieu sarré, bien que ce ne fût qu'unp maison particu-

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lière du sacristain ; et l'on faisoit entendre qu'après plusieurs discours insolents que son délateur avoit tenus contre lui , il s'étoit échappé à lui donner quelques coups d'une houssine qu'il trouva par hasard sous sa main. Mais lorsqu'il fut sur la sellette , il avoua qu'il s'étoit servi de verges, et fit connoître aux juges qu'il étoit coupable. On le condamna donc à 800 livres d'amende , au bannissement de trois ans , et à quelques réparations à sa partie. Il fut encore assez heureux que son bénéfice lui fût conservé. Ses moines sollicitoient instamment pour lui, et je tenois à bon augure qu'ils fussent ainsi d'intelligence ; mais on en jugea autrement , et la plupart furent d'avis que l'amitié étant fondée sur la ressemblance , bien loin de justifier le prieur par ses moines , il falloit soupçonner les moines par leur prieur.

Comme il se trouve partout de bons ecclésiastiques , on jugea presque en même temps un bon curé de village qui , par un zèle extraordinaire , s'étoit emporté dans ses prônes contre le roi et ses ministres. Il avoit dit fort sérieusement à ses paroissiens que la France étoit mal gouvernée ; que c'étoit un royaume tyrannique ; qu'il avoit lu de si belles choses dans un vieux livre qui parloit de la république romaine , qu'il trouveroit à propos de vivre sans dépendance et sans souffrir aucune imposition de tailles ; que le peuple n' avoit jamais été plus tourmenté, et plusieurs autres choses de fort grande édification , qui lui sembloient , aussi bien qu'à ses auditeurs grossiers, plus agréables que l'Évangile. Ce petit peuple trouva le prône fort bien raisonné ce jourlà, et que c'étoit une grande vérité que la pensée de vivre sans payer la taille , et furent tous d'avis que le curé avoit si bien prêché ce jour-là , qu'il s'étoit surmonté lui-même. Ils croyoient qu'après ce raisonnement , le roi devoit vivre en repos de son revenu , et qu'il n'y auroit plus de collecteurs1 au monde. Le plus prude de la paroisse eut quelque

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