Percepteurs des impôts
s. stipule d'avoir ouï de tels sermons, el résolut d'en faire sa plainte; et comme il étoit homme de bon sens, il lit la correction fraternelle à son pasteur , lequel , non content d'avoir parlé du roi, voulut aussi parler de Dieu, et, après avoir commencé par des sottises, crut qu'il falloit finir par des impiétés et des blasphèmes , attaquant le ciel et la terre. 11 fut arrêté et condamné à un an de bannissement et à quelques réparations.
La dernière audience qu'on tint devant les fêtes de Noël fut assez plaisante , et finit fort agréablement le travail assidu de Messieurs des Grands-Jours. On y plaida fort sérieusement la cause ridicule d'un homme qui l'étoit aussi. C'étoit un bonhomme visionnaire qui s'étoit imaginé plusieurs crimes , et qui les poursuivoit comme véritables. Il accusoit sa belle-mère et ses frères du second lit d'avoir empoisonné son père, sans autre preuve que l'apparence qu'il y avoit qu'une belle-mère et les enfants qui viennent d'elle n'aiment jamais les enfants du premier mariage , à cause qu'ils ont des intérêts différents, et que le partage du sang est toujours une source de division des cœurs. Cette première vision étoit si fort imprimée dans son esprit , qu'il croyoit qu'on ne pouvoit mourir que du poison quand on avoit de tels parents : aussi les accusoit-il encore de la mort de sa femme, et demandoit justice à la Chambre des Grands- Jours. L'avocat , qui n' avoit point encore plaidé et qui faisoit attendre une belle cause à toutes les demoiselles de la ville , fit un exorde fort emphatique à l'honneur de la compagnie, rechercha tout ce qu'il y avoit de déclamatoire contre le poison et les belles-mères , et l'on peut dire qu'il épuisa toute la matière , disant beaucoup de choses qui ne disoient rien. L'affaire fut entendue comme elle méritoit , et M. Talon , se levant ensuite et se radoucissant un peu , contre sa coutume , pour montrer l'importance de la cause , rapporta deux chefs des informations : le premier étoit que cet homme ayant toujours eu soupçon de l'em-
poisonnement de sa femme , avoit fait ouvrir son tombeau six ou sept ans après sa mort , pour voir s'il n'y trouveroit point encore quelques marques du poison sur son corps. Le deuxième étoit encore plus imaginaire : il racontoit qu'étant un jour allé pour voir ses vignes , et voulant couper avec une coignée quelques branches avancées qui incommodoient les passants, le fer s' étant échappé du manche, et étant tombé inopinément sur son pied , n' avoit percé que le soulier, sur lequel il avoit formé un Y. Cette lettre à double corne lui parut une triste figure , et considérant que ce hasard marquoit peut-être quelque vérité , et que l'impression du pied pouvoit être une figure pour la tête , quelque bonne opinion qu'il eût de sa femme , il entra en des soupçons qui le tourmentèrent durant longtemps. Sur l'exposition de ces folies , M. Talon conclut à ce qu'il fût traité et qu'on lui fît prendre de bons bouillons. La cour, faisant droit , suivit ses conclusions et finit les audiences jusqu'après les fêtes. L'avocat qui plaida cette cause est fils d'un secrétaire du roi , nommé Bardon , qui , durant longtemps , avoit fait du bruit à Clermont par sa galanterie et par ses belles apparences. Il se faisoit suivre par deux grands laquais vêtus de belles livrées à galons verts , et marchant d'un pas grave et d'un air de magistrat , faisoit douter partout s'il n' étoit point un des Messieurs des Grands-Jours. Dès que nous fûmes arrivés à Riom , il rendit visite à M. le président et à M. Talon, et leur persuada qu'il venoit plaider une cause devant eux , afin d'aller se faire recevoir conseiller du grand conseil , dès qu'il auroit eu l'honneur de faire son apprentissage sous eux. Il leur donna de si belles apparences , qu'il fut considéré comme un avocat de qualité qui venoit se faire initier à la judicature et faire honneur aux Grands-Jours. Sur ce titre de conseiller qu'il devoit recevoir fort subitement après son premier plaidoyer, les plus considérables personnes de Clermont eussent bien fait gloire d'être ses hôtes , sous l'espérance de pouvoir obtenir
un jour sa protection. Après qu'il se lut établi , il se mit à fréquenter les ruelles beaucoup plus souvent que les audiences , et à voir plus de demoiselles que de conseillers. 11 lit le galant d'importance ; et pour complaire à ses maîtresses , tantôt il donnoit un écu aux pauvres qu'il rencontroit , et faisoit les plus galantes charités du monde. Tantôt il jouoit et se laissoit perdre pour gagner les cœurs et pour attraper quelque bon parti. 11 faisoit bruit de son grand revenu , portoit ses habits les plus magnifiques , et surtout se mouchoit souvent pour avoir le plaisir d'étaler un mouchoir à glands et à dentelles. Il éblouit d'abord toutes les tilles de la ville , qui sont d'ailleurs assez libres à appeler chez elles des galants et à les entretenir elles-mêmes, sans que personne en murmure. Quelque temps après il s'éclipsa tout à coup , et l'on ne le vit plus paroître dans la ville. Quelques-uns s'imaginèrent qu'il avoit eu de l'impatience de la longueur des Grands-Jours , et qu'il étoit allé droit au grand conseil ; d'autres crurent que ne pouvant plus soutenir sa belle dépense , et voyant qu'on étoit déjà un peu désabusé de lui , il avoit fait une honorable retraite , plutôt que de souffrir le mépris ; et que le désespoir de pouvoir trouver quelque occasion favorable à sa fortune l' avoit fait retourner chez lui. Mais on le vit revenir quelques jours après, chargé de quelque argent qu'il venoit d'emprunter sous de fort légères cautions, et l'on fut sur le point de se plaindre à la Chambre de ses artifices , et de le déférer , comme il avoit été autrefois soupçonné d'avoir fait des affaires assez importantes sous le nom de commis de M. Fouquet , bien qu'il lui fût inconnu. Enfin il plaida cette cause avec beaucoup de gravité , et il s'en fût assez bien acquitté , si elle eût été plus raisonnable , et s'il l'eût traitée moins emphatiquement.
Outre les correspondances qu'avoit à Paris M. de Gaumartin pour des affaires sérieuses , il en avoit aussi pour entretenir la civilité et pour relâcher un peu son espril par des
lettres et des nouvelles divertissantes. Marigny1 étoit un de ces derniers correspondants, qui l'avertissoit que la cour différoit de donner la charge de lieutenant criminel de Paris jusqu'après la tenue des Grands-Jours , pour la donner au plus grand pendeur de la compagnie , comme on réservoit les évêchés et les abbayes jusqu'après l'assemblée du clergé, et lui disoit cent choses burlesques sur les affaires les plus sérieuses. On lui répondoit aussi avec beaucoup de gaieté ; enfin , il écrivit cette lettre :
«« Je ne reçus qu'avant hier au soir la lettre que vous m'avez écrite du 20 de novembre ; je ne m'en étonnai pas lorsque j'aperçus que celui qui m'apportoit votre paquet n'avoit qu'une jambe. Je vous avoue que d'abord je crus que c étoit quelque messager à qui l'on avoit fait couper la jambe aux Grands-Jours, pour le châtier d'avoir été plus vite qu'il ne falloit , et qu'outre cela vous lui aviez ordonné d'apporter, à l'ouverture du parlement, à Messieurs de la Tournelle2, son pied, comme on présente le pied du cerf, que l'on a pris, au grand veneur, pour faire voir à ces Messieurs qui , pour le bien public , font ici pendre et rouer les voleurs , que votre Tournelle de campagne vaut bien celle de Paris. Il n'est bruit ici que de l'effroi qu'elle donne à toutes les provinces voisines , et vous y avez fait faire plus d'examens de conscience depuis que vous êtes à Clermont , qu'il ne s'y en étoit fait pour dix jubilés. Ceux que l'on a taxés ici depuis peu n'ont pas de moindres alarmes . et nous connoissons de ces sangsues du peuple qui ne chantent plus d'autre chanson que : Quand je vins au monde je n'avois rien , Quand je m'en irai je n'emporterai rien, etc.
1 . Jacques Carpentier de Marigny , né au village de Marigny , près de Nevers , s'attacha au cardinal de Retz pendant la Fronde , le servit de sa plume et l'amusa de son esprit.
2. La Tournelle était une chambre criminelle du parlement de Paris, ainsi nommée parce que les membres qui la composaient étaient fournis à tour de rôle par les autres chambres du parlement.
Ceux-là, à vous dire le vrai, ne sont guère a plaindre ; et, si la race et le nom en pouvoient être éteints pour jamais, un '/'• Dt mn seroit , à mon avis , aussi bien employé que pour une bataille gagnée. Mais, à propos de bataille, ma rue est tellement pleine d'officiers qui demandent des emplois , et l'on donne tous les jours tant de commissions pour faire de la cavalerie et de l'infanterie , qu'il semble que les choses se disposent à la guerre. Quand l'on a comme nous force millions , un nombre infini d'officiers , de bons généraux et un roi jeune et vigoureux , puissant et fortuné , ma foi , la guerre est une chose fort agréable, et nous sommes en état de dire à tous nos voisins : Chi la pace no vuol, s' habbia la guerra. Je vous écrirois plus au long ; mais, quand on a à répondre à une lettre de M. de Boissy ' , l'on n'a pas de temps à perdre, bien m'en prend de me souvenir encore de quelques mots allemands et grecs, car; sans cela, j'étois résolu de lui dire , au pis aller : Kûpie eàùjov, Kûsie , ia mein lier, hebraice autem Golgotha, salamalek en turc, etparilus, pariiuel en arménien, afin de bigarrer ma lettre comme la sienne. Grâce à Dieu , je sens que l'on n'a qu'à m' exciter, et que je ne suis pas encore si rosse que je ne puisse franchir une carrière quand l'occasion s'en présente. Je vous laisse donc là pour aller entretenir mon jeune ami , et vous me manderez si je m'en suis bien acquitté. Puisque vous avez les sceaux et que vous scellez toutes les grâces que l'on vous demande , chose à quoi vous ne devez pas être apprenti, gentilitiwn quippe Cawnartinorwm mimus est, je vous prie de m'en accorder deux : la première , de m'aimer toujours ; et la deuxième, de faire agréer à MM. vos confrères des Grands- Jours nies très-humbles respects. »
Tous les procès qu'on jugeoit ici n'étoient pas plaisants, et, s'il s'en trouvoit qui divertissoient les juges, il y en avoit qui les irritoient et qui attiroient leur sévérité. L'affaire de
I. Louis-François Lefèvre de Caumartin. élève de Fléchier. et Gis 'lu maître des requêtes qui tenait le sceau aux Grands Jours.
M. de Veyrac fut une de celles qui méritoit plus de punition. C'étoit un gentilhomme de ces provinces qui tenoit fort bien son rang, et qui se faisoit craindre dans son voisinage. Il n'y eut qu'un notaire qui se sentant fort propre à verbaliser, et croyant que la témérité de la noblesse n'iroit pas jusques à s'en prendre à sa profession, tant à cause du besoin qu'on en a qu'à cause de la crainte qu'on en doit avoir, se déclara contre lui dans quelque occasion qui se présenta, et eut le courage de faire informer, quelques menaces qu'on lui fît, et de témoigner même quelque mépris. Cela parut si étrange à cet honnête homme qui n'étoit pas accoutumé à souffrir de ces procédures, et qui ne vouloit avoir affaire ni à la justice ni à ses officiers, qu'il résolut de s'en venger et de faire une action d'éclat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques traîneurs d'épée des villages voisins, et alla assiéger la maison de ce pauvre homme, qui, se voyant réduit à l'extrémité, résista de toutes ses forces, et se fortifia du mieux qu'il put, résolu de vendre chèrement sa vie. On s'étonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la hardiesse de soutenir les premières violences d'un gentilhomme, et que, n'ayant aucune défense que celle qu'il tiroit ordinairement de sa plume et de ses procédures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis. Mais lorsqu'il s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire, devient soldat, et ces âmes ordinairement paisibles et qui ne savent que la guerre du procès, deviennent terribles lorsque le désespoir les enflamme. Ils sont toujours propres à chicaner, et tournent presque tous les artifices dont ils se servent contre les parties, contre ceux qui les attaquent par violence. Il se retrancha donc contre les assauts de l'assiégeant, et se défendit jusqu'à ce qu'on eût forcé la première porte. Il se réfugia dans une chambre, et résolut de faire briser toutes les portes de sa maison avant que de se rendre. Enfin il menaça d'ouvrir et de tuer le premier qui se présenteroit ; mais le gentilhomme, qui ne vouloit point hasarder ses gens, ou qui
craignoit que sa violence, faisant trop d'éclat, n'excitât quelque émotion, crut qu'il étoit plus à propos de lui offrir composition ; de sorte que , traitant avec lui et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea d'ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut bientôt la faute qu'il venoit de faire, et son ennemi , aussi perfide qu'il étoit violent, ne se crut pas obligé de tenir la parole qu'il lui avoit donnée, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison au pillage. Cette action parut à la cour tout à fait punissable, et l'auteur fut condamné à des amendes considérables , à la démolition de sa maison , et à la perte de sa tête.
Ce n'est pas assez de punir les crimes commis, il faut que la justice empêche les désordres qui peuvent arriver ; il faut qu'elle soit sévère pour le passé, et prévoyante pour l'avenir, et qu'elle donne des arrêts et fasse des règlements selon les rencontres. C'est ce que faisoit la cour des Grands- Jours, qui, étant établie pour réprimer les oppressions et pour corriger les dérèglements des provinces, n' avoit rien de plus pressant que de remettre l'ordre dans l'étendue de son ressort ; et comme un des premiers abus dans la distribution de la justice est l'ignorance ou la lâcheté des juges, M. Talon représenta qu'il falloit leur donner quelques règles pour les conduire, et quelques dépendances pour les tenir dans la retenue. Sa requête fut mise entre les mains de M. Nau, qui est un excellent homme pour faire et pour rapporter ces sortes de règlements, et qui a été d'un grand usage pendant tout le cours des affaires de ces provinces ; et sur ses mémoires, la cour ordonna ' : 1° que les seigneurs hauts justiciers seroient tenus de nommer pour leurs juges des personnes de probité et de capacité, et qu'ils auroient soin qu'ils fussent exacts en l'exercice de leurs charges, à peine d'amende arbitraire pour la première fois, et d'être
I. Le Journal de Dongois , à la date du 10 décembre 166.'». donne textuellement le Paiement relatif aux hautes justices.
responsables civilement de leurs fautes , en cas de récidive ; 2° que les juges seroient obligés d'informer de tous crimes et faire les procès de leur compétence, soit qu'il y ait partie civile ou non ; 3° qu'ils instruiraient les procès où il n'y aura partie civile, gratuitement et sans épices ; ce qui s'observera aussi en cas que la partie soit pauvre et ne puisse fournir aux frais ; ce qui se doit encore observer dans les affaires civiles , en cas de pauvreté des parties ; enfin , que les seigneurs seront obligés de faire punir les crimes commis dans leur territoire, à peine de privation de leur justice pour eux, et de privation d'office pour les juges; qu'il seroit informé de toutes les compositions faites par les juges ou seigneurs avec les accusés, et le procès fait et parfait selon les ordonnances ; 4° que les juges seroient tenus de prononcer contre les accusés, suivant la rigueur des ordonnances, sans prétendre de modérer la peine pour obliger les accusés d'acquiescer à leurs jugements, à peine d'interdiction contre les juges ; 5° défenses leur sont faites de recevoir l'acquiescement des condamnés à mort et aux galères, et leur est enjoint de les envoyer incessamment sous bonne et sûre garde dans la conciergerie du palais, et leur procès au greffe de la cour ; 6° que tous les seigneurs hauts justiciers seroient tenus d'avoir des prisons fortes et en bon état, un geôlier pour leur garde, et un registre chiffré au commencement et à la fin ; 7° que les seigneurs fourniront le pain aux accusés de crimes, auront un auditoire certain pour rendre la justice, et un lieu sûr pour être le dépôt des greffes ; 8° que toutes les minutes des greffes seront aussi mises dans un dépôt public, qui sera établi aux frais des propriétaires des greffes , dans le lieu où se rend la justice.
Il seroit trop long de mettre ici tous les articles du règlement. Il suffit de savoir qu'ils sont tous faits pour régler l'ordre, la sûreté et l'usage des minutes des procédures des greffes , et pour empêcher les seigneurs et les juges subal-
SUR LKS GRANDS-JOURS DE if»r>;>. -jo:i
ternes d'en disposer à leurs volontés, et d'abuser des droits de leur justice1.
Ces règlements se faisoient à loisir et sans interrompre le cours des affaires , et c'étoient les moindres occupations de la justice, quoiqu'elles ne soient pas peut-être les moins importantes. Le grand emploi de ces Messieurs étoit d'examiner les informations contre la noblesse, et de purger les montagnes d'une infinité de désordres que l'impunité et l'ignorance y ont introduits. Le crime, qui est toujours accompagné de honte et qui cherche naturellement les ténèbres , n'a point trouvé de retraite ni plus sûre ni plus secrète que ces rochers escarpés que la nature semble n'avoir pas faits pour des personnes raisonnables , et n'avoir désignés que pour l'habitation des animaux. Il s'y trouve des hommes qui le sont si peu , qu'on n'y connoît aucune marque de raison, ou parce que, vivant sans instruction, ils sont abandonnés au désordre de la nature déréglée, ou parce qu'étant séparés de toute sorte de société et de politesse , ils ont des exemples de malice ou de grossièreté , et n'en ont aucun de douceur et de modération dans la vie. Ainsi, quoiqu'il s'y passe des choses qui font horreur, on peut dire qu'ils sont simples et ignorants par malheur, et qu'ils sont méchants par simplicité ; il est vrai qu'il s'y trouve des simplicités toutes pures.
Celle d'un curé de village que nous avons vu ici est de cette dernière espèce. Il avoit fait une action qui fit du bruit dans sa paroisse , qui lui donna de grands remords , et qui faillit à lui faire perdre son bénéfice. C'étoit un homme fort attaché à ses fonctions et à l'administration des sacrements, et qui aimoit particulièrement à marier et à enterrer dans son église, faisant grand cas et des mariages et des convois , parce que , par les uns , il contribuoit au dessein de
1. Toy. le Beeueil des arrêts, déclarations, etc., de la cour des Grands- Jours. Clermont. Jacquard . 1066. in-4. Le règlement dont parle Fléciiier y a été imprimé p. 147 et suiv.
Dieu de peupler le monde , et par les autres , il suivoit l'usage de l'Église : il prioit pour le repos des fidèles ; mais il trouvoit encore une raison assez touchante dans ces deux emplois , c'est que c'est une coutume louable dans ces provinces de prier le curé à la noce , après qu'il a fait les cérémonies de l'administration du sacrement et donné la bénédiction aux mariés , et de l'arrêter à un festin , qui n'est pas quelquefois trop funèbre, après qu'il a chanté les prières des morts. Ce repas des noces ou des funérailles le rendoit fort assidu en ces occasions. Un jour qu'il étoit à la noce assis au bout de la table , un chien qui vouloit avoir sa part du divertissement et profiter de la fête, s'approcha de lui et lui enleva tout ce qu'on lui avoit servi sur son assiette. L'action ne parut pas honnête , et il témoigna à ses paroissiens que c'étoit contre les bonnes mœurs d'entretenir des animaux si mal appris , et se contenta pour cette fois de faire la leçon au maître. Après cette petite émotion , il se remit à manger, et l'on lui servit de ce qu'il y avoit de plus délicat sur la table ; mais à peine étoit-il consolé du premier affront , qu'il lui en arriva un second par une seconde insolence du même chien. Après , ne pouvant pas modérer son premier mouvement, il le poursuivit quelques pas et lui donna un coup de pied, et croyant l'avoir chassé bien loin de lui , ne pensoit plus qu'à se réparer des distractions qu'il avoit eues. Mais ni ses menaces ni ses coups ne rendirent point son ennemi plus sage ; il revint plus délibéré qu'auparavant, et lui fit une troisième insulte. Cela sembla trop offensant et trop obstiné à ce bonhomme ; et n'ayant pas assez de patience pour souffrir ce dernier malheur, il prit son couteau et le darda si à propos contre ce ravisseur, qu'il lui perça le flanc et le laissa mort. Ce fut un désordre fort grand : toute la joie du festin fut changée en étonnement et en tristesse. Le maître pleuroit la perte de son chien, et le curé pleuroit le meurtre qu'il venoit de faire. Les autres le jugeoient indigne , après cette action, de faire
aucune fonction ecclésiastique, et l'estimoient aussi irrégulier et aussi punissable que s'il avoit tué la mariée. Sur cela, on jeta un dévolu sur son bénéfice, et le pauvre homme se voyant pressé vint demander des lettres de grâce , et donna bien du divertissement aux juges. Comme je trouvois étrange qu'on ne sût pas distinguer les meurtres et qu'on connût les dévolus , on me répondit que la simplicité n'alloit pas jusqu'à détruire la cupidité, et que l'intérêt et le désir d'avoir leur enseignoit ce que personne ne pouvoit leur avoir appris ; et ils habitent dans des villages séparés du reste de la province par des rochers presque inaccessibles , et par des remparts de neiges qu'on ne sauroit franchir que dans les chaleurs de l'été , et qui les tiennent assiégés dans leurs maisons la plus grande partie de l'année. Cette historiette et quelques autres de peu d'importance ont diverti la dernière séance des Grands- Jours avant les fêtes de Noël , et tous ces Messieurs qui souhaitoient du repos se disposèrent à passer le lendemain dans les exercices de piété, et ne songèrent plus qu'à s'accuser eux-mêmes et à se punir par la pénitence1.
Ce même jour, M. le président reçut bien de la joie de l'heureuse couche de Mme Ribeyre, sa fille. Les soins et les bontés particulières qu'il a pour ses enfants et l'attachement qu'il témoigne pour sa famille , lui rendent toutes les choses qui regardent ou sa prospérité ou leur divertissement bien plus sensibles qu'aux autres pères. L'inquiétude qu'il avoit pour elle , la joie qu'il eut lorsqu'il apprit qu'elle étoit délivrée , et particulièrement le soin qu'il avoit eu de faire venir de Paris le renommé Boucher, étoient des marques de sa tendresse. Il eût volontiers ouvert toutes les prisons des Grands-Jours et accordé toutes les grâces qu'on accorde à la naissance des dauphins de France. Mais, parce que la justice ne souffroit pas qu'on brisât les fers des prisonniers et
1. Dongois donne les lettres de rémission où cette ridicule affaire se trouve relatée. Voy. Appendice, a' xxi.
qu'on ouvrît les portes des cachots à tant de coupables , il se contenta de donner la liberté à M. le comte d'Apchon , qui est un des principaux seigneurs de la province, qu'on accusoit de quelques concussions, et qu'on avoit depuis quelques jours fait conduire dans les prisons. M. Le Peletier, qui avoit eu commission de visiter la haute Auvergne , et qui fouilloit les greffes de toutes les montagnes avec plus d'exactitude qu'on ne sauroit s'imaginer, sur quelques plaintes qu'on lui avoit faites de sa conduite, l'envoya à Clermont sous la conduite d'un exempt, où il eut d'abord la ville pour prison, et protesta partout qu'il n'étoit pas en peine de justifier ses actions ; qu'il n'avoit point excédé ses droits , et qu'il avoit ses titres tout prêts pour rendre compte de sa manière d'agir dans ses terres. La liberté qu'il avoit de voir le monde et de se divertir lui faisoit trouver son séjour en cette ville assez agréable. Mais M. Le Peletier ayant écrit qu'il n'étoit pas si innocent qu'il paroissoit, et ayant informé la cour de quelques nouvelles plaintes qu'il avoit reçues contre lui , on le fit arrêter tout à fait , et lui ôtant le peu de liberté qu'il avoit dans la ville , on le mit au nombre des criminels déclarés dans la prison , où , rappelant dans son esprit les idées fâcheuses de quelques années qu'il avoit passées dans la Bastille , il souffroit toutes les peines que son malheur présent et le souvenir du passé lui faisoient sentir, et étoit tourmenté de deux prisons à la fois. Il auroit été jusqu'à la fin des Grands- Jours en cet état , si la sollicitation de Mme de Châteaugay et l'heureuse rencontre des couches de Mme Ribeyre, ne l'eussent fait remettre dans sa première liberté, en attendant qu'il se justifie1. Toutes les dames faisoient leur cour en ces occasions et à M. le président et à l'accouchée, et même à M. Boucher, qui reçut ici des honneurs extraordinaires. La ville le visita et lui fit des présents , comme on fait aux personnes qu'une grande di-
1. Voy. Appendice, n° XX, un extrait de l'arrêt de condamnation prononcé contre le comte d'Apchon.
SUR LES GRANDS-JOURS DE 1668. 2(i7
gnité ou quelque grand emploi rendent considérables aux provinces. Tout le monde le regardoit comme une personne vénérable, et la pauvre petite faculté de médecine et de chirurgie de Clermont lui rendoit ses très-humbles hommages. On l'appela par honneur à plusieurs consultations, et M. de Novion le traita toujours avec toute la civilité qu'il croyoit devoir à un homme qui venoit de Paris pour son service, et qui quittoit des pratiques qui pouvoient lui être fort importantes. Il fut défrayé de ses voyages, il eut 1800 francs; il remporta plusieurs présents , et tout cela n'empêcha pas qu'il ne se plaignit un peu de son voyage. Mme de Fleury, sœur de M. Talon, qui étoit accouchée depuis un mois, n'eut aucun regret de n'avoir employé qu'une bonne femme qui passe pour très-habile en son métier, et qui n'est point du tout difficile à contenter.
La fête se passa en dévotion , depuis le matin jusqu'au soir. Toute l'assemblée fut dans l'église des pères de l'Oratoire, où l'on fit ce jour-là une solennité particulière à cause de la dévotion de l'enfant Jésus qu'ils ont établie dans toutes leurs maisons. J'avois été prié d'y prêcher, et je puis dire que l'auditoire y fut aussi plein et aussi choisi qu'un auditoire de Paris. Tous les Messieurs des Grands-Jours, toutes les dames de la ville , et tout le monde poli de la province que la douceur de la compagnie et des divertissements de Clermont ou la nécessité de leurs affaires avoit attiré , s'y trouvèrent. Il fallut haranguer devant les premiers orateurs du parlement, et prêcher la justice à ceux qui la rendent ; il fallut leur prononcer les maximes de l'Évangile avec autant de gravité qu'ils prononcent eux-mêmes leurs arrêts ; faire le juge des juges mêmes, et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils parlent de leur tribunal. Les fêtes se passèrent assez tristement à cause des neiges et de la rigueur de la saison. Tout ce qu'on put faire pour ne s'ennuyer pas ces trois ou quatre jours, fut de jouer chez les principaux et de se tenir en conversation auprès d'un bon feu.
Aux premières audiences1, on jugea le procès de Mlle de Beauvesé, qui est, comme j'ai déjà dit, une fille bien faite, et qui seroit fort agréable si elle n'affectoit pas tant de l'être. Je crois pourtant que ce n'est pas tant par affectation que par habitude. Son esprit est assez médiocre , et pour peu que les douceurs qu'on lui dit fussent enveloppées, ce n'étoit plus douceurs pour elle. Je vis un homme qui lui faisoit des déclarations d'amour dont elle ne s'apercevoit pas , et qui trouvoit , après avoir bien parlé de sa passion naissante , qu'on étoit malheureux de l'aimer, et d'avoir de l'esprit. Je me souviens qu'un soir, après souper, elle nous dit cent ingénuités qu'elle appeloit des malices, et qu'elle donna bien du divertissement à deux ou trois dames qui avoient de l'esprit et qui l'engageoient à montrer qu'elle n'en avoit pas beaucoup. Ce n'est pas qu'elle ne fût assez agréable en conversation ordinaire , particulièrement lorsqu'elle débitoit son discours sur la maison de Savoie et sur Mme la Comtesse. Elle étoit fille d'un gentilhomme de Provence, qui, s' étant allié avec une personne qui n'étoit pas de sa qualité, et ayant fort mal conduit ses affaires , avoit réduit sa maison à un état assez misérable. Il s'agissoit de rentrer dans un bien engagé , et de soutenir quelques arrêts contre lesquels on s'étoit pourvu en vertu de requête civile. Les avocats tinrent plusieurs audiences , et leurs plaidoyers étoient si embarrassés dans des formalités de droit , et chargés d'un si grand nombre de procédures, qu'après avoir ouï leurs discours, je ne fus pas plus instruit qu'auparavant du droit des parties, ni du fait même de la cause. Comme je me plaignois de mon peu d'intelligence devant quelques-uns des juges, ils me consolèrent en m'assurant qu'ils n'y avoient rien compris eux-mêmes. Aussi l'affaire fut appointée au grand regret de tout le monde , qui étoit persuadé ou qui vouloit l'être du bon droit de la demoiselle. Elle avoit prié