‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 60 sur 129 · Voy. Appendice. n° XXIV · texte numérisé non relu

Voy. Appendice. n° XXIV

2. Ce personnage, que Dongois appelle Guy de Léans. seigneur de Zereaux, fut renvoyé au parlement le 27 janvier 1666. Voy. Appendice, n' XXV.

Lorsque les guerres civiles divisèrent la France en divers partis, et que la plupart des gentilshommes de province se rangèrent sous des chefs différents, selon les intérêts différents qu'ils avoient, M. Deshéraux s'attacha particulièrement à la personne de M. le Prince, tant parce qu'il étoit officier de sa maison , que parce que tout ce qu'il possédoit de biens étoit situé aux environs de Mouron. Étant entré par ces considérations dans son parti, il y commanda un régiment, et eut plusieurs aventures pendant les troubles, pour lesquelles il est recherché. L'acquisition qu'il a faite d'une terre qui étoit fort enviée , lui a fait des ennemis , qui l'ont persécuté pendant treize ans, et l'auroient déjà perdu plusieurs fois, si la protection de M. le procureur général et la foi de l'amnistie n'eussent mis sa personne et ses biens à couvert. Les chefs d'accusation dont on s'est servi contre lui se réduisent à quatre : le premier contient plusieurs désordres causés par sa compagnie, pendant les partis, comme sont des enlèvements de grains, démolitions de bâtiments, et d'autres dégâts qui sont des sujets de guerre civile; le second contient des violences qu'il a faites pour raison de la jouissance d'une terre dont on l'accuse de s'être emparé à main armée ; le troisième est un enlèvement d'un homme, que deux sergents menoient prisonnier; le quatrième est la mort d'un soldat qu'on lui impute. Il prétendoit que tous ces crimes ayant été commis pendant les guerres civiles, ils avoient été abolis par l'amnistie , et que les plaintes qu'on en faisoit n'étoient plus recevables. Il nioit l'enlèvement du prisonnier, il tâchoit de prouver la jouissance légitime de sa terre ; il couvroit toutes ses violences de la foi publique du pardon ; il ne lui restoit qu'à se purger de l'homicide, que les circonstances rendoient, ce semble, assez pardonnable. Il y avoit un soldat dans sa garnison qui passoit pour un homme hardi et capable de bien des crimes ; il se licencia si fort, qu'il osa ou haïr son capitaine, ou entreprendre d'aimer sa femme, qui est une dame d'une vertu fort éprouvée. Comme ses desseins furent

reconnus, il déserta el chercha les moyens de se venger de quelques affronts qu'il prétendoil avoir reçus dans la garnison. Il crut, en s'étant rangé au parti du roi, que toute sorte d'hostilité lui pouvoit être permise. Il se jeta donc dans la forêt de Tronces, qui n'étoit pas fort éloignée de la maison de son ancien commandant, et trouvant un jour l'occasion que Mme sa femme passoit dans le bois, pour revenir chez elle, il la vola et lui prit tout son équipage. Son insolence passa encore bien plus avant; car, après l'avoir dépouillée, il attenta même sur sa personne, lui fit le dernier outrage, quelque résistance qu'elle pût faire, et, ajoutant encore la violence à l'injure, et les coups au déshonneur, il est presque de notoriété publique qu'il la traita cruellement et lui enfonça même une côte. L'atrocité du crime jeta la dame dans le désespoir, et le désespoir ayant troublé toutes les puissances de son âme , ne lui permit point de cacher l'injure qu'elle venoit de recevoir. Elle ne voulut plus vivre après une si funeste aventure , et , sentant en même temps toutes les rigueurs de la honte et de la douleur , elle avoit encore le regret de n'en mourir pas. Le sensible déplaisir qu'en reçut M. son mari, lui fut encore un nouveau tourment, et tout le monde avoit tant d'horreur pour le criminel et tant de pitié pour la misérable, qu'on jugeoit bien que l'un ne s'en pouvoit jamais purger, et que l'autre devoit être à jamais inconsolable. Pendant que la dame versoit des torrents de larmes, le mari songeoit à la vengeance, et, montant à cheval accompagné de quelques-uns de ses gens, alloit courir après cet insolent déserteur. Il le pressa si fort qu'il le saisit, et l'ayant conduit dans sa maison avec tout le ressentiment imaginable, il le traita avec toute sorte de rigueur. Ce qui s'appelleroit inhumanité et barbarie, en une autre rencontre, ne se doit appeler en celle-ci que simple sévérité et justice, et, quelques tourments qu'il lui lit souffrir, ils semblent être encore bien éloignés de la grandeur de l'offense. Après avoir satisfait son ressentiment en partie, il voulut avoir

pleine vengeance, et faisant assembler quelques-uns de ses amis, il fut son juge et sa partie, et quelques-uns même disent qu'il fut son bourreau. Il le condamna à la mort, lui fit donner un confesseur, et, sans beaucoup de formalités, le fit pendre au premier arbre, ou le pendit lui-même, s'il en faut croire le bruit commun. Quoi qu'il en soit, ce fut de son autorité. Ceux qui raisonnent sainement sur cette action, trouvent d'un côté son ressentiment très-légitime , et ne trouvent pas mauvais qu'un cavalier qui a de l'honneur, et à qui le désordre des guerres donne l'occasion de se venger, ayant reçu le plus sensible affront qu'on puisse recevoir par un homme qui avoit été sous lui, se soit emporté jusqu'à le faire mourir. Ils voudroient même qu'il eût été plus violent, et que son premier mouvement l'eût emporté à le tuer surle-champ. Cette promptitude auroit passé pour un coup de désespoir légitime, et l'action auroit été pardonnable, tant à cause de l'injure reçue, que du ressentiment qu'on ne sauroit contenir en ces occasions. Puisqu'il avoit été modéré dans sa première chaleur, on trouvoit qu'il pouvoit bien l'être dans la suite, et qu'il avoit tort de ne s'être point fait venger par la justice, et que, s'étant satisfait par sa propre main, il avoit fait un crime pour en punir un autre, et qu'il avoit changé l'ordre des lois, et qu'enfin la mort étoit juste, mais la manière criminelle. Sur ces raisons , l'intendant l'ayant fait arrêter en un temps où je crois qu'il alloit se mettre en fuite, il fut conduit aux prisons de Bourges. Le prévôt de Berry, dont la procédure avoit été autrefois cassée, se présente pour lui faire son procès. Lui, décline sa juridiction, et demande son renvoi au parlement. Le prévôt, sur un arrêt des Grands-Jours, persiste à vouloir demeurer juge, et se met en devoir de lui faire son procès comme à un muet. Il l'instruit et le fait conduire à Clermont, où, M. Talon faisant partie, il a été interrogé, sans vouloir répondre, demandant toujours son renvoi au parlement, parce que l'affaire y étoit pendante, parce que toutes ses pièces justifica-

tives \ étoient, e1 paire qu'il s'agissoit de plusieurs faits qui étoient contenus dans l'amnistie. Il fut donc jugé dans la Chambre des Grands-Jours, où il y eut partage de voix, huit étant à la mort et sept au renvoi de son affaire au parlement. Ainsi, il fut sauvé, au grand regret des opinants sans pitié, et particulièrement de ceux qui en étoient chefs. Mme sa femme étoit auprès de lui à l'assister, et, quelque gjée et incommodée qu'elle soit, on nous disoit que, dans ces difficultés de renvoi et dans la nécessité où l'on avoit été de faire venir quelques papiers qui pouvoient servir à la justitication de M. son mari, elle avoit été trois fois en poste de Clermont à Paris, pendant les temps les plus incommodes de la saison, voulant sans doute lui témoigner la part qu'elle prenoit à un danger où elle l' avoit engagé, quoique innocemment.

Cependant on ne laissoit point de trouver des heures de divertissement. On donnoit le bal en plusieurs endroits, et M. de Novion, ou pour se délasser un peu de ses grandes occupations, ou pour complaire à Mmes ses filles, desquelles il fait tantôt le père et tantôt l'amant, alloit luimême aux assemblées et donnoit lui-même le bouquet, ainsi qu'un jeune galant. Toutes les dames de qualité de la province s'étoient rendues à Clermont, et les gentilshommes qui s'étoient rassurés, ou qui avoient pu mettre ordre à leurs affaires, venoient faire leur cour fort humblement. Les Messieurs des Grands-Jours se trouvaient même disposés à se divertir depuis que le roi , ayant cessé de les tourmenter sur la présidence, avoit témoigné qu'il vouloit terminer le différend entre le parlement et le conseil , et régler le droit de présider entre les conseillers et les maîtres des requêtes par un arrêt décisif et général. L'espérance même qu'ils avoient de retourner bientôt à Paris, les rendoit plus gais et plus enjoués, et faisoit qu'ils se trouvoient aux assemblées où M. leur président devoit aller. Mais il y arrivoit toujours du désordre. Une fois on fut obligé d'enlever tous les flam-

beaux, et de venir danser dans une chambre, parce qu'il ne restoit aucune place dans la salle pour les conseillers, ce qui causa un grand désordre, toute la foule se trouvant un moment dans les ténèbres, et toute la joie se changeant, dans cette confusion, en des divertissements fort indécents. L'autre fois les dames se querellèrent, et, se menaçant provincialement du petit crédit qu'elles pouvoient avoir, furent sur le point de se prendre aux cheveux et de se battre à coups de manchons, et troublèrent la compagnie. On les apaisa du mieux qu'on put, et on ne laissa pas de danser encore quelques bourrées et quelques goignades '. Ce sont deux danses qui sont d'une même cadence, et qui ne sont différentes qu'en figures. La bourrée d'Auvergne est une danse gaie, figurée, agréable, où les départs, les rencontres et les mouvements font un très-bel effet et divertissent fort les spectateurs. Mais la goignade, sur le fond de gaieté de la bourrée, ajoute une broderie d'impudence, et l'on peut dire que c'est la danse du monde la plus dissolue. Elle se soutient par des pas qui paraissent fort déréglés et qui ne laissent pas d'être mesurés et justes, et par des figures qui sont très-hardies et qui font une agitation universelle de tout le corps. Vous voyez partir la dame et le cavalier avec un mouvement de tête qui accompagne celui des pieds, et qui est suivi de celui des épaules et de toutes les autres parties du corps, qui se démontrent d'une manière trèsindécente. Ils tournent sur un pied, sur les genoux, fort agilement; ils s'approchent, se rencontrent, se joignent l'un

1. « Il y a ici (à Vichy) des femmes fort jolies. Elles dansèrent hier des bourrées du pays, qui sont en vérité les plus jolies du monde. Il y a beaucoup de mouvement, et l'on se dégogne extrêmement. Mais si on avoit à Versailles de ces sortes de danseuses en mascarades, on en seroit ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes.... Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les bourrées de ce pays, c'est la plus surprenante chose du monde : des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition; enfin j'en suis folle.. . » Mme deSévigné, lettres des 26 mai et 8 juin 1676.

l'autre si immodestement, que je ne doute point que ce ne soit une imitation des bacchantes dont on parle tant dans les livres des anciens. M. l'évêque d'Aleth ' excommunie dans son diocèse ceux qui dansent de cette façon. L'usage en est pourtant si commun en Auvergne, qu'on le sait dès qu'on sait marcher, et l'on peut dire qu'ils naissent avec la science infuse de leurs bourrées. Il est vrai que les villes s'étant réglées dans leurs divertissements, et les dames s'étant, depuis quelques années, retranchées dans le soin de leur domestique et de la dévotion, ou par piété ou par la nécessité de leurs affaires, il n'en reste que deux ou trois qui, pour soutenir l'honneur de leur pays et pour n'être pas blâmées de laisser perdre leurs bonnes coutumes, pratiquent encore ces anciennes leçons, avec quelque espèce de retenue pourtant devant les étrangers; mais, lorsqu'elles sont ou masquées ou avec du monde de connoissance, il les fait beau voir perdre toute sorte de honte et se moquer des bienséances et de l'honnêteté. Dès que le printemps est arrivé, tout le petit peuple passe tous les soirs dans cet exercice, et l'on ne voit pas une rue ni une place publique qui ne soit pleine de danseurs; ce qui fait que les petits enfants en savent tant sans aucune étude. Dans les bals, on danse ordinairement ces bourrées, soit parce qu'elles conviennent fort au pays, soit parce qu'il est permis de saluer la dame et de baiser, ce qui ne se fait point ni pour les courantes ni pour les autres espèces de danse. On a bien voulu donner ce privilège, qui est d'une grande conduite pour les cavaliers, qui demandent aux violons ou la bourrée ou la courante, selon qu'ils aiment ou n'aiment pas. Lorsque M. de Choisy fut intendant en Auvergne, pendant qu'il avoit soin des affaires du roi, M. de Baleroi avoit soin des affaires des

1. Le manuscrit porte Alez: mais, comme il n'y a eu d'évèché établi ;'i Alais qu'en 1094. il est évident qu'il faut lire Aleth. L'évêque d'Aleth était nlor> Nicolas Pavillon, célèbre par sa résistance aux ordres de Louis XIV. Il a occupé le sié(.fe épiscopal d'Aleth de 1637 à 1677.

dames, et, laissant la justice à régler à son frère, il se mêloit de régler les bals et de mettre l'ordre dans les assemblées. Mais il avoit pris tant d'autorité et faisoit les choses si cavalièrement, que sa mémoire n'est point en bénédiction dans la province. Sans respect d'âge ni de qualité, il donnoit le premier rang aux plus belles, et faisoit descendre les plus considérables pour donner leurs places à celles qui lui paroissoient plus agréables, leur disant qu'on n'étoit là que pour se faire voir, et qu'il falloit mettre au plus beau jour celles dont la vue pouvoit plaire, et, quand on avoit le malheur d'être laide, on devoit tenir à faveur d'être cachée. Quand quelque dame alloit le prendre pour danser, il commandoit aux violons de jouer des courantes, lorsqu'il ne la jugeoit pas digne d'être baisée; ainsi il en désobligea plusieurs à qui il ne put pas persuader qu'elles ne fussent belles, et qui croyoient et vouloient mériter un baiser. Tous ces divertissements eussent duré plus longtemps; mais la mauvaise humeur des dames, bientôt après la nouvelle de la mort de la reine, et l'empressement qu'avoient Messieurs des Grands-Jours à sortir d'une infinité d'affaires qui leur restoient, obligèrent à finir ces fêtes publiques. Les uns songèrent à prendre le deuil, les autres à payer leurs taxes, et les autres à juger des procès.

La condamnation de M. d'Espinchal1 étoit la plus assurée et la plus étendue, parce qu'il étoit le plus décrié et le plus criminel de la province, s'il en faut croire la voix publique. Il avoit déjà été condamné au présidial de Piiom, et il ne s'agissoit que de confirmer la sentence; ce qui fut fait avec quelques additions de peines, parce qu'il avoit depuis ce temps augmenté ses crimes. Comme ce fut lui qui fut en partie la cause de la tenue des Grands-Jours, il est à propos de décrire son histoire avec un peu de soin, et de représen-

l. Gaspard d'Espinchal. seigneur de Massiac. fut condamné le 23 jansier 16bt5. Voy. Appendice . n" XXVI.

ter un humilie qui a toutes les bonnes qualités naturelles et qui n'en a pas une morale.

L'Espinchal est un gentilhomme delà province d'Auvergne qui l'ut d'abord fort estimé pour sa qualité, pour ses biens et pour son esprit, et qui eût été l'homme le plus accompli du pays, s'il eût pu joindre les bonnes mœurs à ses perfections extérieures, et s'il eût eu une aussi belle et bonne àme qu'il avoit le corps beau et l'esprit bon. Il étoit si bien fait et disoit des choses si agréables et de si bonne grâce, que sa présence et sa conversation charmoient tout le monde. Il avoit fait plusieurs combats et passoit pour brave; ce qui n'est pas quelquefois inutile pour se faire aimer, principalement lorsque la valeur ne rend point farouche, et que la bravoure ne détruit point la douceur naturelle. Enfin il avoit tout ce qu'il faut pour se faire craindre des cavaliers et pour se faire aimer des dames. Il se conduisoit si sagement dans ses conversations ordinaires, qu'on l'eût pris pour l'esprit le plus doux et le plus modéré. Cependant il n'étoit rien de plus déréglé, lorsqu'il étoit à lui, et l'on le trouvoit toujours très-disposé, après avoir fait des galanteries fort ingénieuses et fort honnêtes, de faire des crimes et des injustices. On savoit déjà partout ses désordres; mais, dès qu'il paroissoit, il dissipoit toute la mauvaise opinion qu'on avoit conçue, et on vouloit bien se persuader qu'il étoit aussi honnête homme qu'il paroissoit. Il fut marié avec une fille de M. le marquis de Chàteaumorand, qui étoit un fort bon parti pour ses biens, pour sa vertu et pour sa beauté, et qui s'estima heureuse d'épouser le plus galant homme de la province. Après que les premières douceurs que le sacrement et la nouveauté inspirent furent passées, il ne se contenta pas d'avoir une femme; il voulut avoir des maîtresses, il s'amusa à faire des intrigues. Il ne lui fut pas difficile d'en faire, étant, comme il étoit, en fort grande réputation auprès du sexe. J'ai oui dire que, lorsqu'il étoit à Clermont, toutes les filles prenoient son parti contre tous ceux qui vouloient en parler

désavantageusement, et qu'elles démentaient jusques à leurs mères. Une demoiselle qu'il avoit charmée, avoit accoutumé de dire que cet homme, quand il seroit bien méchant, étoit d'ailleurs si aimable, qu'on devoit pardonner et le mal qu'il faisoit et le mal qu'on pou voit faire avec lui. Les plus prudes se scandalisoient d'abord de ces discours hardis et libres ; mais elle, ne se justifioit qu'en les menant à quelque compagnie où il étoit ; et, comme si ces yeux eussent perverti les esprits, elles se trouvoient presque immobiles, et ne faisoient qu'approuver le sentiment de leur compagne. Je me souviens d'avoir lu dans le Talmud ou dans l'Alcoran, qui sont également deux bons livres , qu'après que la maîtresse de Joseph, dont il est si fort parlé dans l'Écriture, eut sollicité ce jeune homme de consentir à ses passions, et qu'elle l'eut trouvé plus sage qu'elle ne pensoit, elle eut un dépit extraordinaire d'avoir fait éclater son amour et de s'être attiré les reproches de toutes les dames qui la connoissoient , et qui s'estimoient plus modestes qu'elle; et, pour les confondre par elles-mêmes, elle les prioit à dîner, et faisoit tenir ce beau garçon au bout de la table, qui les ravissoit si fort par sa bonne grâce, qu'elles ne mangeoient point, et crioient en sortant qu'une dame ne pouvoit point être blâmée d'aimer un homme fait comme lui1. Ainsi, pour se justifier d'aimer l'Espinchal, on n' avoit point de meilleure raison que de le montrer. Pour lui, il jouissoit de la joie d'être aimé, il avoit le plaisir d'aimer lui-même , et de choisir entre plusieurs. Quoiqu'il reçût les bonnes fortunes qu'on lui offroit, et qu'il en offrît de sa part à d'autres, il étoit pourtant en bonne intelligence avec sa femme , qui avoit pour lui toute la passion et toute la tendresse imaginables, qu'elle conserve encore à présent après tous les déplaisirs qu'elle en a reçus ; et ses divertissements du dehors n'avoient pas encore rompu la paix dans son domestique, jusqu'à ce qu'une dame qu'il

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