‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 59 sur 129 · Cette affaire fut jugée le 21 janvier · texte numérisé non relu

Cette affaire fut jugée le 21 janvier

2. La victime se nommait Antoine de Serviens. d'après Dongois.

ne s'étend qu'à refuser les vœux d'un amant, et à punir par le mépris la témérité qu'on a eue de les aimer; et, lorsqu'on parle des rigueurs des dames , l'on ne s'imagine que quelques dédains qui affligent un cœur, et qui ne le font mourir que par métaphore, et qui tirent tout au plus quelques larmes des yeux, et ne font jamais répandre du sang. On a trouvé quelque chose de plus farouche et de plus sanglant dans le procès d'une femme qu'on a jugée. On n'avoit aucune preuve évidente , mais les conjectures rendoient la chose si manifeste, qu'on ne peut point douter qu'elle n'eût commis un homicide. On avoit trouvé un homme mort dans sa maison ; on l' avoit vue sortir avec une épée sanglante , et sa jupe teinte de sang; son visage même portoit des marques de son crime , et tout donnoit à connoître qu'elle étoit coupable. Sur ces apparences décisives, elle fut arrêtée; elle nioit son crime; -et, soit qu'elle eût assez de fierté ou assez de résolution à mourir, elle ne voulut point se servir de toutes les adresses qu'on lui donna pour éviter le supplice, estimant qu'il étoit honteux de craindre de mourir, après n'avoir pas craint d'en faire mourir d'autres. On lui conseilla d'avouer le meurtre, et de protester que ce n'étoit qu'une défense légitime contre un homme qui avoit entrepris contre son honneur. Mais elle ne voulut point se sauver par cet artifice , ni être soupçonnée d'avoir été sollicitée par un homme. Elle ne fut point condamnée à la mort, et l'on se contenta de la bannir et de lui imprimer une marque de déshonneur pour le reste de sa vie.

L'affaire du grand prévôt de Bourbonnois fut une des plus examinées des Grands-Jours, à cause de la multiplicité des dépositions auxquelles les fonctions de leur charge les exposent ordinairement; parce que leurs emplois différents, dans lesquels le service du roi, la rigueur des ordonnances, l'intérêt du public, le dérèglement des peuples auquel il faut s'opposer, la punition des crimes , l'accélération de la levée des deniers du roi et plusieurs autres fonctions sont

enfermées, leur donnent sujet de se faire beaucoup d'ennemis et de faire même plusieurs fautes dans leur conduite. Ainsi il est malaisé de ne point manquer ou à l'exactitude de sa charge, ou à la douceur que diverses personnes se promettent d'eux. Cet homme qui étoit réduit , depuis deux ans , dans un lit avec des douleurs continuelles, et à qui la goutte étoit une chaîne assez importune, fut déféré et conduit à Clermont pour rendre raison de sa conduite. Il étoit accusé de plusieurs vexations et violences, et d'avoir excédé son pouvoir et étendu les droits de sa charge au delà de ses fonctions légitimes. Il répondoit à cela que, ses infirmités l'ayant obligé, depuis un an, à se défaire de sa charge, on pouvoit bien s'être aperçu qu'il y avoit consommé la meilleure partie de son bien , et que le prix de sa charge n' avoit pas été suffisant pour acquitter toutes ses dettes. Mais il avoit peine de se tirer d'une action très-criminelle. Comme il alloit un jour à la tête de sa compagnie, et qu'il conduisoit ses archers, il arriva quelque démêlé entre un de ses archers et son exempt, qui passa à sa connoissance et fut presque remis à son jugement. Lui qui vouloit se donner un spectacle et se divertir de leur querelle , comme ces sortes de gens ne sont pas ordinairement fort tendres, il eut la dureté de les animer et de les obliger à faire un combat singulier, où l'archer ayant eu l'avantage sur l'exempt, il s'en détacha quelques autres de la compagnie qui l'assassinèrent. Les informations et la déposition des chirurgiens font entendre qu'il fut étranglé. Le prévôt ne voulut point s'être diverti à ses dépens, et, comme il étoit homme instruit aux procédures, il prit toutes les précautions possibles, il donna même la charge gratuitement au frère du mort, bien qu'il eût pu en tirer plus de quatre mille livres d'un autre. Mais les crimes se découvrent lorsqu'on les croit ensevelis, et l'on est bien souvent surpris, quelques adresses qu'on ait trouvées et quelque temps qu'on ait passé. L'occasion qu'on avoit de se plaindre fit qu'on le déféra, et, malheureux d'avoir trop

vécu, il faillit à mourir pour un crime commis depuis dixneuf ans et sept à huit mois, qui n'avoit que fort peu de temps à faire une prescription et à être exempt de justice. L'âge et les infirmités l'avoient réduit à une foiblesse et à une caducité qui ne lui laissoient que fort peu de vie. Aussi la cour lui avoit fait la grâce de ne le mettre point dans les prisons, parce qu'il ne lui restoit plus aucune liberté, et qu'il étoit sa prison lui-même. Dans le jugement de son affaire, il y eut des juges qui concluoient à la dernière rigueur; mais M. Le Coq, avec un passage de Tacite rapporté fort à propos, inspira des sujets de pitié et d'adoucissement à la compagnie; il représenta que c'étoit un criminel puni par lui-même, qu'il étoit plus tourmenté de sa goutte qu'il ne seroit de son supplice; que les douleurs qu'il souffroit étoient assez justes pour les laisser continuer le reste de ses jours; que c'étoit une grâce bien rigoureuse qu'on lui feroit de ne le juger pas à mort, et qu'on ne pouvoit mieux faire que de le condamner à vivre ; qu'une longue maladie valoit bien une courte, et que la goutte exécutoit en lui leur arrêt avec plus de sévérité que le bourreau n'auroit su faire. La plupart furent de cet avis, et, soit qu'ils eussent dessein de le mieux punir en l'épargnant , soit qu'ils dédaignassent de rompre le cours d'une vie qui ne doit plus durer longtemps, ou qui doit être très-misérable, ils le condamnèrent à neuf ans de bannissement qu'il n'accomplira pas, selon toutes les apparences, à une amende honorable, qu'il fit publiquement, et à une réparation d'intérêt fort ample. Il parut fort content de son arrêt , et ne dissimuloit pas qu'il ne méritât pas davantage, si les accusations eussent été véritables.

Il auroit été bien fâcheux de n'entendre parler que de condamnations et d'arrêts , et de n'entendre que les succès des jugements et ne lire que des factums de parties. Nous étions assez heureux pour savoir quelques nouvelles du Parnasse et pour entendre parler des Muses. On nous offrit

d'abord quelques sonnets de province, qui finissoient tous par des allusions froides et réitérées sur les Grands-Jours. M. Talon ou M. de Novion étoient des soleils; ils venoient dans cette province, comme cet astre va dans une de ses maisons, pour dispenser la lumière du droit et exciter le zèle de la justice; et cent autres figures hardies et allégoriques faisoient le sujet de toutes les poésies de ce Parnasse barbare. On nous fit voir des vers burlesques sur les Grands-Jours, dont j'avois d'abord fort bonne opinion, sur les belles ouvertures que je croyois qu'on pouvoit avoir pour les tourner en ridicule, tant parce que les actions les plus graves et les plus sérieuses sont plus plaisantes, lorsqu'on les tire de leur ordre naturel, et qu'on leur donne un tour et sens contraires, que parce que plusieurs choses s'y passoient, qui n'étoient pas fort éloignées de ce caractère. Mais cet ouvrage me fit pitié, bien loin de me divertir, et je ne lus jamais rien de plus froid ni de moins ingénieux. Tantôt l'auteur passoit au delà des règles du burlesque même et faisoit cent allusions basses, qui étoient assez impertinentes : comme lorsque, parlant de M. Talon, il pointilloit sur un talon de soulier, l'arrondissoit et l'élevoit par son courage, et lui chaussoit l'éperon de son éloquence; tantôt il tomboit non-seulement dans le sérieux, mais encore dans le pieux et le touchant, et faisoit une longue comparaison des Grands-Jours et du jour du jugement universel, avec des réflexions qui n'étoient ni de son sujet ni de son caractère. Un religieux augustin, qui s'intituloit lecteur en théologie à Moulins, fit imprimer quelques vers à l'honneur de M. Talon. Je ne saurois dire si c' étoient de grands vers ou des stances; s'ils étoient françois ou auvergnats; s'ils étoient même vers ou prose; ils tenoient de l'un et de l'autre, et l'on n'y comprenoit autre chose, sinon que c'étoit un moine qui avoit cru faire des vers, et qui avoit eu dessein de s'attirer la protection du procureur du roi pour quelque affaire. De sorte qu'après avoir bien considéré tout ce que les Muses

de ce pays avoient produit, voici ce que j'ai trouvé de plus raisonnable; c'est un sonnet à M. de Novion :

Pour couronner ton front de ce pouvoir sublime, Dont le sacré dépôt t'élève au rang des dieux, L'invincible Louis, tournant sur toi les yeux. Potier, te rend l'objet d'une éclatante estime.

11 te fait le secours d'un peuple qu'on opprime ; Il oppose ta force aux esprits factieux, Et de ta vertu seule il forme dans ces lieux L'appui de l'innocence et la terreur du crime.

Mais quoi qu'ait fait pour toi le plus juste des rois . Tu n'as point d'autre éclat de cet auguste choix, Que celui dont ta gloire étoit déjà suivie.

Tu fais encore ici ce que tu fis toujours,

Et de tous les jours de ta vie Tes grandes actions en ont fait des grands jours.

On avoit offert des étrennes en vers à quelques-uns de ces Messieurs, où l'on disoit en rimes qu'ils étoient Y appui du monarque, des gens de remarque, et que chacun d'eux étoit une sagesse1, un Plutarque, et mille belles choses de cette force, dont il est impossible de se souvenir. Enfin le collège fit un effort , et les Muses latines voulurent témoigner à leur tour leur respect pour la justice. Ils avoient entrepris d'abord une tragédie qui devoit représenter le retour d'Astrée ; mais, soit qu'ils n'eussent point eu assez de temps, soit que les maîtres de danse auxquels ils ont grande confiance, eussent manqué, comme ils disoient, ce grand dessein n'eut point de succès. Ils trouvoient qu'il n'y avoit rien de plus divertissant que les ballets , et que les meilleurs acteurs et les plus nécessaires dans le dramatique étoient des danseurs. Cette résolution fut donc réduite à faire un poëme latin de cinq ou six cents vers, intitulé le Temple de Thémis ou de la Justice rétablie. D'abord , il bàtissoit ce temple des

I. Il faudrait ici un mot rimant en ar<i>te . comme Parqut . Le manuscrit nV Clermont donne évidemment une mauvaise leçon.

débris et des ruines de ceux des huguenots , et , après avoir dit quelques mots de controverse, il invoquoit Apollon et les neuf sœurs avec beaucoup de piété, et, entrant dans la fable ou dans l'invention de son sujet, il feignoit que tous les saints rois qui avoient gouverné la France tinrent conseil dans une grande place qui se trouve au milieu de l'air , et firent chacun un raisonnement pour le rétablissement de la justice en France; où je trouvai deux choses assez plaisantes : la première que , faisant assembler beatos Galliœ procem, les rois saints et bienheureux de la France, il commence par Pharamond et finit par Henri IV, dont l'un n'étoit pas chrétien et l'autre n'étoit point encore canonisé ; la deuxième étoit qu'il logeoit Thémis bannie au milieu des Alpes, où elle mouroit de froid, et trembloit incessamment dans ces pays de frimas et de neiges. Après ce grand conseil tenu en l'air, le feu roi Louis XIII alla trouver Louis XIV dans son lit comme il dormoit, et lui conseilla d'envoyer les Grands- Jours à Clermont, qui est le pays de l'auteur, et lui en donne ces raisons fort convaincantes : parce que la Limagne est la plus belle et la plus fertile contrée du monde ; parce qu'il y a un présidial et une cour des aides à Clermont ; parce qu'il y a un intendant qui est doux et d'un accès facile; parce qu'il y a un évêque qui, avec sa crosse vengeresse, chasse les loups de son bercail qui se couvrent d'une peau de brebis, et pour quelques autres raisons de la même force. Cela fait que le roi appelle Thémis, et, l'ayant introduite dans son conseil , écoute une harangue qu'elle y fait , et approuve le choix qu'elle lui propose des plus équitables et savants juges du royaume; qui sont Noviades , Caumartiniades et Talonides, et les autres qu'il cite en marge. On s'étonnoit pourquoi il avoit donné cette terminaison à ces noms. Quelques-uns croyoient que c'étoit une façon de nommer grecque, qui marquoit le nom du père dont on étoit né, et jugeoient sur cela que l'auteur entendoit fort bien les poètes grecs; et un des principaux gentilshommes de la province,

voulant l'excuser charitablement, disoit que c'étoit une grande contrainte que la rime, tant dans les vers latins que dans les vers françois, croyant qu'ils étoient de môme mesure et de même forme. L'éloge de M. de Novion consistoit en une application allégorique de ses habits de palais : son mortier marquoit la grandeur de son âme; son hermine, la blancheur de sa conscience; son cordon bleu représentoit son esprit céleste; le pigeon pendant étoit le symbole de sa douceur. Enfin, il n'y avoit point du tout de conduite. Voilà ce que disoient les critiques; pour moi, j'y trouvois d'assez bons vers, et toute la pièce en gros ne me paroissoit pas si ridicule. Je n'aimois point une épître dédicatoire à M. le président , qui étoit pleine de flatteries , et qui protestoit que les païens eussent été excusables pour leur religion , s'ils eussent adoré, au lieu de leurs dieux, les vertus de M. le président. Voilà ce que l'esprit d'Auvergne a pu produire '. Mais laissons là les occupations des Muses, et revenons aux jugements qu'on a rendus sur les affaires de la noblesse, entre lesquels un des plus remarquables fut le renvoi de M. Deshéraux au parlement2. L'état où il se trouvoit étoit assez extraordinaire et sembloit bien digne de pitié. Deux tribunaux , qui n'en doivent composer qu'un , sembloient se diviser pour contribuer à sa perte. L'un étoit saisi de son procès, et ne vouloit point le rendre; l'autre de sa personne, et se mettoit en état de le juger. Ainsi ce gentilhomme, pour se servir de l'embarras de son affaire et pour ne choquer ni le parlement ni Messieurs des Grands-Jours, délibéra de ne point répondre, et garda fort exactement le silence. Son procès néanmoins lui fut instruit comme à un muet, à la requête de M. le procureur général. Voici les crimes dont il étoit chargé.

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