‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 104 sur 279 · CHAPITRE XV1Ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV1Ï

Beaumarchais remua , parla , pérora , menaça d'écrire , mit en jeu MM. les gentishommes de la chambre, qui étaient pour nous ; forma un projet de blocus contre le Théâtre-Français, et pour cela convoqua les auteurs chez lui. Là , siégeant, et discutant leurs intérêts, ils réunirent toutes leurs forces, tout leur génie, pour venger leurs commîmes injures , et se soustraire à notre joug , disaient-ils , mais plutôt pour se mettre à notre place et nous rendre à notre tour dépendans des auteurs. Beaumarchais donna le. mouvement et l'ensemble à cette formidable association ; ces messieurs, se constituant en Bureau de Législation dramatique , voulaient nous traiter ( et ils l'avaient écrit dans un mémoire) comme des gagistes qu'ils accepteraient et payeraient suivant leurs talens , qu'ils augmenteraient, qu'ils changeraient ou renverraient à leur gré ; ils prétendaient que le régime et la discipline de la Comédie devraient leur appartenir , à peu près comme un artiste peintre lésa dans son atelier , un négociant dans ses manufactures, un cultivateur dans ses domaines. A ces prétentions, notre sanctuaire tressaillit jusque dans ses fondeniens ! on cria haro sur tant d'audace. J'avoue que je ne fus pas des derniers à m'émouvoir : — C'est une chose étonnante , disait Luzi , eh quoi ! n'y aurait-il pas moyeu de se passer d'auteur? « Eu attendant que ce moyen fût trouvé , Beaumarchais , d'après sa louable coutume, nous distribuait le ridicule, si bien et avec tant de libéralité, que nous fûmes enfin obligés de reconnaître , qu'au théâtre , les auteurs dramatiques sont un mal nécessaire.

Mais avant de nous exécuter, et de faire nos comptes de clerc à maître avec ces messieurs, nous prîmes exemple sur la Comédie-Italienne. Pour se tirer d'affaire, elle avait emprunté au théâtre de l'Ecluse son acteur principal, et nous, nous enlevâmes aux boulevards M. Dorvigny, devenu presque aussi célèbre que ce Jeannot qu'il avait créé et mis au monde.

Cet auteur était aussi original que ses ouvrages; mais ce

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qui n'avait pas peu contribué à faire parler de lui , c'est qu'on le disait (ils de Louis XV. Voici le fait qui avait accrédité cette erreur aussi singulière que la singulière histoire à laquelle elle tenait.

Dorvigny , par la plus étrange coïncidence, demeurait près de la vieille rue du Temple , ou dans une maison ou à côté d'une maison.appartcnant à un M. Dorvigny, ancien fabricant de glaces , mais ne faisant plus le commerce; or, quand on venait demander l'un ou l'autre homonyme dans la petite rue, cela donnait assez souvent lieu à des quiproquos; en conséquence , les commères du quartier les désignaient ainsi : l'un était naturellement Dorvigny, l'auteur , et l'autre Dorvigny , le Dauphin; et en effet, cet homme était lils du roi défunt , non de Louis XVI , mais de Louis XV.

On sait que ce monarque se maria fort jeune. On avait été très-rigoureux pour lui dans son enfance, et, peutélre parce qu'on devinait ses inclinations futures, on l'avait surveillé de très-près , de façon qu'il arriva pur et au premier essai de son cœur dans les bras de la jeune fille de Stanislas.

Toutes les occasions de tomber en faute soigneusement écartées, le jeune époux n'ayant jamais été à même de faire de comparaison , aima les plaisirs de l'hymen, et, n'en soupçonnant pas d'autres, il les regarda comme les premiers de tous. Les enfans que la reine lui donna resserrèrent davantage une union fort exemplaire pour le temps et le lieu, car on n'ignore pas que ce n'était point de la cour que partait alors l'exemple de la fidélité et de la constance.

Le prince promettait de demeurer long-temps sous le charme, mais la reine était aussi dévote que le jeune monarque se montrait amoureux ; mal dirigée par un confesseur rigoriste, il y avait souvent entre les deux époux certaines contestations fort vives sur certains droits demandés avec prière, défendus avec persévérance. Souvent l'en-

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