CHAPITRE XVII
Dans le même temps, où l'affluence assiégeait les tréteaux de Guitlol-Gorju et de Gauthier -Gargui lie , el où Jeannot comptait sa cent-douzième recette, la scène française était déserte. A la première représentation de Rome sauvée , de Voltaire , naguère au pinacle , pas deux loges louées ! C'était le cas de répéter le mot du célèbre défunt : O Athéniens ! Athéniens (1) !
Mais , outre le mauvais goût qu'on pouvait reprocher au public , il y avait chez nous une cause de malaise théâtral qui n'existait pas à la Comédie-Italienne: nous étions eu guerre ouverte avec nos auteurs.
Cette guerre datait de loin.
Cependant nul parti décisif n'avait été pris d'aucun côté. Long-temps on sentit le besoin réciproque qu'on avait les uns des autres : on se voyait venir ; il y avait eu des menaces , des demi-procès , des quarts de ruptures ; puis, des raccommodemens avec dissimulation , des rapprochemens avec réticences ; à quelques franches escarmouches avaient succédé bon nombre de paix plâtrées; mais enfin, les auteurs prirent l'initiative. Animés d'un superbe orgueil , ces messieurs se retirèrent dans leurs tentes, et nous coupèrent les vivres.
(I) Peut-être n'était-ce pas le cas. Le véritable motif du succès des Battus paient l'amende fut dans l'allusion continuelle à l'état du peuple en France. Jeannot opprimé et payant qui l'opprime, était une allégorie transparente de la situation d'alors. Le mouvement populaire s'essayait depuis assez long-temps au théâtre, et le public, cherchant où se prendre, applaudit vivement cette pièce aiistophanienne. Jeannot devint le Joltn Bull parisien. En lisant l'ouvrage, et en reconstituant par la pensée le parterre d'alors, on ^oit que Jeannot est le précurseur de Figaro : la première pièce est la préface de la seconde , seulement Jeannot venu trop tôt disait par ellipse les choses que le fameux barbier proclama avec audace. Ce qu'on ne peut concevoir, c'est l'aveuglement du pouvoir, qui ne comprenait pas l'opinion. On a vu dans la note précédente que le premier ministre se laissait féliciter d'être l'auteur d'une pièce toute d'opposition.
L'origine de cette querelle a quelque chose de trop singulier pour que je ne la rapporte pas.
M. Louvay de La Saussaie , auteur de la journée Lacedémonienne , pièce en trois actes , enrichie d'intermèdes, jouée avec assez d'applaudissement en 1774, avait recommandé qu'on ne mît ni or ni argent dans ce qui appartiendrait au spectacle de son ouvrage , le tout conformément au costume Spartiate ; mais si l'on se rappelle la promenade de Longchamps dont j'ai parlé, on se convaincra que la mode étuit aux enluminures de toutes espèces , et les dames de la Comédie , qui jouaient dans cette pièce , demandèrent au moins un petit bout de broderie. L'auteur récalcitrant refusa ; mais il paraîtrait qu'il s'y prit mal ; on se fâcha , et à la représentation , on galonna les habits en argent , ou argenta les armures ; on alla plus loin : certain bouclier jouait un rôle dans l'ouvrage, on l'orna de rubis , et au lieu de. la décoration ordinaire des pièces villageoises , on en exécuta une superbe ; il y avait un morceau de muraille à montrer, on le lit du plus beau marbre possible. L'auteur appela cela de l'indocilité : le mot était fort! Il eut des suites; et , d'après l'interprétation , peutêtre un peu normande, d'un article de nos réglcmens où il était dit : Que les parts d'auteurs seraient prises sur les receltes nettes après les frais ordinaires et journaliers prélevés, quand M. Lonvay de La Saussaie vint réclamer ses droits , loin de le payer , on lui présenta un mémoire ; il se croyait créancier , on lui prouva qu'il était débiteur pour fourniture de décors, galons, broderies, murs de marbre , rubis et autres pierres précieuses.
L'affaire fut portée au conseil , et, ainsi que c'était l'usage , elle fut enterrée dans les cartons pour n'en sortir jamais; mais comme plus tard on eut des différends avec Mercier et Palissol, la corporation des auteurs commença à s'agiter ; enfin, en réglant les droits du Barbier de Séville, des difficultés survinrent entre la Comédie-Française et Beaumarchais.... Oh ! cette l'ois, il fallut en découdre!