CHAPITRE XIX
l'aumônier d'un régiment de grenadiers; il était question, dans cette pièce d'éloquence , de Josué, de Gédéon , des Macliabées et d'antres guerriers Israélites , mais ce ne fut qu'au moment de monter en chaire qu'il prit garde qu'un pareil sermon , composé pour des grenadiers , ne pouvait s'adapter à un .troupeau de nones; cependant comptant sur son adresse , il pensa qu'en changeant certains termes , il s'en tirerait à peu près; il voulait seulement prendre un autre texte.
En conséquence, il emprunte une bible, monte en chaire, fait le signe de la croix, et, pour se donner un air de parler d'abondance, ouvre le livre et lit : « Et le Seigneur donna
à Adam une femme » Troublé , en voyant que ce texte
ne peut aller à des vierges , il tourne d'un seul coup de. doigt quelques feuillets, et arrivant au chapitre de l'arche deNoé , il redresse la tête , comme quelqu'un qui sait son affaire : « Oui , mes chères sœurs, répète-t-il , Dieu donna à Adam une femme.... (puis jetant les yeux sur la description de l'arche) , mais elle était goudronnée en dedans et en dehors. » On peut se douter quel effet il lit, cependant il s'en lira ; comment? ce n'est pas mon affaire : j'ai dit l'historiette.
Ce piètre, devenu moins distrait et un des vénérables pasteurs de la capitale , maria donc Me1' le duc d'Orléans à Mme de Moulesson, et à celte époque où la cour de France méconnaissait peut-être un peu trop son rang et sa dignité, la nouvi lie épouse prit dans la branche cadette l'attitude de Mnic de Maintenon avec Louis XIV ; elle monta la cour du duc d'Orléans au ton des mœurs et des usages du grand roi , choisissant dans la noblesse titrée et dans ce qu'il y avait de mieux qualifié , les personnes les plus distinguées pour la délicatesse, les taleus et les manières. Le duc avait toléré dans sa maison beaucoup de ce que je n'appellerai que le laisser-aller à la mode ; M,ne de Montcsson y (il régner un ton parfait, les plaisirs délicats en tout temps, le goût des arts, et le plus souvent la gailé,
Elle avait son théâtre dans son hôte! de !.. rue d'Antin , où elle jouait avec le prince : celui-ci , né bonhomme et naïf, non-seulement réussissait, mais déployait un véritable talent dans les rôles où il fallait du naturel. Mme de Montes-on remplissait , elle, l'emploi des amoureuses et celui des bergères.
Les speelacles qu'elle donna dans l'hiver de 1780 ne furent pas moins brillans que ceux des années précédentes ; je ne pus juger que de ceux que je vis ( il y avait peu de temps que je pénétrais dans ce beau monde-là), c'élail à faire envie au théâtre le mieux monté de la capitale, et la Comédie-Française elle-même tic devait pas voir s;'.ns un secret dépit des représentations où très souvent on pouvait trouver des comparaisons défavorables.
Voici la liste des acteurs les plus renommés de celte compagnie :
M&r le duc d'Orléans.
M. le vicomte de Gand.
M. de Ségur.
M. le comte d'Onesan.
Mme de Mon tesson.
Mme la comtesse de Lamarck.
Mme la marquise de Crest.
J'ai dit quelle réputation de naturel et de vérité le duc d'Orléans s'était faite dans les paysans et les financiers. Je m'arrangeai avec Mmc Drouin pourvoir le prince dans ses beaux rôles, et quand je fus à même de l'apprécier , il me parut , en effet, excellent , nuis du dernier bien, et surtout dans le rôle difficile de Forlis des Dehors Trompeurs , et dans celui de Freeportde Y Ecossaise.
Mme de Montcsson , un peu gênée par son embonpoint, qui l'obligeait de se serrer trop la taille, rendait les rôles d'amoureuses avec plus d'intelligence et de grâce (pic île noblesse ; son emploi de prédilection, celui dis bergères , lui était encore moins favorable , la houlette allait singu-