‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 12 sur 279 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

d'être éveillé , avait faite la cour l'historique de l'acteur auquel on accordait ce jour-là les honneurs de l'affiche. Je ne répéterai pas le récit d'aventures commencées à la mamelle, où l'artifice du chroniqueur, prenant son héros en nourrice, déguisait, avec son talent agréable,, le style obligé d'extrait de baptême et de procès-verbal; je dirai seulement que, dans un certain voyage de comédiens, fait à la manière de celui de Scarron, la femme légitime du directeur des spectacles de Nancy, augmenta le personnel de la troupe du roi de Pologne d'un comédien ordinaire venu à terme et en très-bon état; que cet enfant fut confié à une nourrice infidèle, laquelle trouvant bon de s'approprier des mois de pension libéralement payés , recevait l'argent des païens pendant que leur fils gémissait aux enfants trouvés; qu'enfin, à la suite d'événements d'enfance iiiouis, et d'étranges aventures à la bavette , ce nourrsison tragi-comique, après sept ans révolus, était revenu comme par miracle dans le giron paternel , et débutait aujourd'hui sous l'auspice de ses père et mère, monsieur et madame Bénard, ayant au théâtre le nom de Fleurv.

Aussi, qu'on juge de l'effet qu'il lit dans son rôle, quand on vit s'avancer un petit bou-homuie gai , jovial , alerte , joufflu et rosé , aux yeux noirs et brillants, qui débita avec naturel, sans gaucherie et sans faux vers ni fausses rimes , la poésie de Destouches, enleva la prise de tabac obligée avec aisance, l'aspira avec grâce; mais comme n'y étant point habitué, ne put s'empêcher de laisser échapper un léger atchit ! Ce qui lui valut, de la part du monarque, un sourire gracieux, et un Dieu vous bénisse, petit ! auquel le petit répondit prestement par une révérence. Aussitôt un Dieu vous bénisse général partit de la salle, et le petit riposta par une révérence faite à toute l'assemblée. On aurait dit que l'enfant s'inclinait sous je ne sais quelles prévisions du parterre et recevait ses souhaits, comme un gage d'avenir et de bon augure.

Après ce succès , le roi ordonnait à l'un de ses gentils-

hommes de lui amener le jeune comédien ; mais le comte de Tressan parut, le tenant par la main.

— Sa majesté me pardonnera sans doute ; j'ai espéré qu'elle me saurait gré de lui amener le roi de la fête ; il pourra raconter lui même quelque chose de son histoire.

— Te voilà, petit! viens que je t'embrasse, dit avec bonté Stanislas , en attirant à lui le jeune Fleury; puis, écartant avec son mouchoir la poudre dont le front du laquais mal velu était encore couvert, il y lit une place, et y déposa un baiser tout paternel.

L'enfant se laissait faire et regardait le roi avec une sorte de curiosité indiscrète, lorsqu'il aperçut madame de Boufflers dans un coin de la loge; dès lors il ne la quitta plus les veux; puis , comme sans doute au théâtre il avait été l'objet (les caresses et des attentions de ces dames . il dit avec un certain air moitié boudeur moitié solliciteur :

— Ah ! toutes les belles daines d en-bas m ont embrassé ! — Et il parait que tu ne serais pas fâché que les belles dames d'en-haut en lissent autant; allons, monsieur de la Galissière , dit le roi , faites office de chambellan , et présentez ce jeune cavalier à madame la M iquise.

Sans attendre la présentation, l'enfant courut et appliqua sur les joues de madame de Boufflers, deux gr>>s baisers retentissant jusque dans la parterre. On jouait en ce moment la petite pièce, et l'acteur qui était en scène dut être bien flatté s'il prit pour lui les applaudissements qui éclatèrent de toutes parts.

— Eh bien! es-tu heureux d'avoir retrouvé ton père et ta mère? dit le roi. — Oui , bien heur, ux ! mais je voudrais que mon père et ma mère de Chartres fussent ici , pour voir un peu comme je suis brave, et comme on m'aime. — Et que faisaient tes païens de Chaînes? — Oh! un bon état, et qui allait bien dans le printemps; niais... — Mais encore, quel étal? — Ils étaient cardeurs de matelas , du! — Cardeurs de matelas! s'écria-l-ou autour du roi.

Page 1