CHAPITRE XIX
lors de mon premier début. Si l'amour d'un prince de l'Eglise en fit les frais , la volupté' même en dessina le plan , et cette divinité n'eut jamais dans aucun pays un temple plus digne de son culte. Le salon était tout orné de peintures, où Mlle Guimard se trouvait représentée sous la figure de lYrpsichore, plusieurs fois répétée , de Face, de profil , de trois quarts , avec les attributs qui pouvaient la caractériser de la manière la plus séduisante : le peintre Fragonard y mit tout son talent.
Ce que la jeunesse de Paris avait de plus brillant et de plus à la mode allait chez Guimard donner le ton élégant, et plus souvent encore le recevoir : c'était le foyer principal où s'élaboraient gaïment toutes les nouveautés d'alors; les jours de représentation, et grâce aux loges grillées du rez-de-chaussée , beaucoup de femmes de cour y faisaient incognito des visites, puis sesauvaient ensuite par une porte dérobée, après avoir joui du spectacle.
Ce spectacle était charmant ; les premiers artistes de la capitale y jouaient tour à tour et briguaient l'avantage d'y jouer. Rien de ravissant comme le coup d'oeil de cette salle délicieuse! Les plus jolies femmes de Paris y luttaient de beauté , de grâces et de toilette; en hommes, on y voyait des princes du sang, ih'$ seigneurs de la cour, des présidons au parlement , et , dans des loges plus sombres , souvent des prélats , parfois des académiciens.
C'était jour de fête pour l'un dos nôtres quand il pouvait s'échapper de- son désert de la Comédie-Française, et se. présenter sur les planches d'un théâtre si agréablement meublé. J'eus quelquefois ce bonheur : j'y jouai, pour mon coup d'essai, le marquis dans TUrearet , et peut-être avais-je besoin de ce! te circonstance pour rne remonter nu peu , nos chefs d'emploi me tenant toujours rigueur. Je puis dire que je ne réussis pas trop mal ; il est vrai que toutes ces jolies figures in 'encourageant , toutes ces mains blanches applaudissant, ces bouches charmantes criant bravo ! m'avaient mis justement dans l'état d'ivresse où il
faut que se trouve le mauvais sujet de marquis que j'avais à reproduire.
Ou voit que les soirées de MUeGuimard ne poliraient
dégénérer, comme on le disait, en lestes saturnales : il s'y concluait bien quelquefois des arrangemens , mais le scandale en était toujours banni.
Peut-être le fait suivant donna-t-il lieu à cette calomnie.
Ici je laisse parler le chevalier de BoufuVrs ; c.ir j'étais à Lyon quand la chose se passa.
«Une fois, cent nobles chevaliers français se réunirent «chez Gnimard. — Pour servir la patrie? — non; — la "beauté? — non ; — la religion ? — encore moins. Toutes «les divinités du vieux temps élaieut déjà un peu négligées. «Parlons sans figure. Les aimables libertins de la cour , «pour donner plus de piquant à leurs plaisirs, imaginèrent » d'offrir aux beautés de Paris en meilleure renommée, une «fête digne de nos mœurs douces et faciles. On ouvrit une «souscription où cent convives étaient taxés chacun à cinq
• louis. Mlle Guimard voulut bien prêter le temple qu'elle «habitait pour célébrer cette fête délici' use que les humo- «risles appelaient déjà une orgie : une orgie!... cependant «le comte d'Artois et le duc de Chartres l'honoraient de «leur présence ! Le spectacle consisterait eu une représentation de la Colonie, OÙ M,les Duihé et Dei vieux remplissaient les premiers rôles. L'opéra serait suivi de quelques » proverbes grivois de Collé, d'un jeu d'enfer, d'un bal et «d'un grand souper, où figurerait le premier choix de nos
• brillantes Âspasies. Tous les préparatifs étaient faits; on «avait dressé quatre tables dans les jardins, et, par un ex - «ces de décence, une cinquième y fut destinée aux mères ,
• aux tantes et à quelques abbés de leurs amis... c'était pla- «cer les plaisirs sous la sauvegarde de la inorale. Eh bien ! « une cabale ennemie instruisit de tout Mer l'archevêque de «Paris; dès longtemps il s'était attribué le monopole des «bonnes mœurs, il provoqua l'interdiction d'une fête qui, » scandaleuse selon lui , se termina presque par un acte de