CHAPITRE XIX
» piété. Un ordre du roi était intervenu ; on voulut le faire «révoquer, mais on n'était pas d'accord sur les démarches: » il y ont, entre ces dames et ces messieurs , des dissenti- »mens, des luttes , des combats et sans doute des lauriers "conquis ; car, dans une assemblée générale , où les deux «sexes parurent s'entendre, il fut convenu que les douze * mille francs destinés à la fête seraient envoyés à monsei- ■ gneiir pour lui demander un Te Deum solennel , en ac- ■> tions de grâces d'une victoire, remportée par de nouveaux «chevaliers de cinq louis. »
Mlle Guimard était une merveille dans le genre du maréchal de Richelieu ; depuis dix ans elle touchait à l'époque fatale où la beauté doit renoncer à ses droits , et depuis dix ans elle ne bougeait pas de fraîcheur et de charmes. Le temps avait-il reculé pour elle? Non , mais elle se servait d'un procédé assez en vogue , et dont personne n'avait porté la perfection aussi loin. A vingt ans elle lit faire son portrait par un habile artiste , puis , avec son secours , elle étudia les nuances diverses des couleurs qui entraient dans sa ligure , et quand elle eut toute la théorie d'une palette parfaitement montée, chaque malin ensuite , et sans y manquer une fois, Guimard se mita sa toilette (je devrais dire à son atelier), puis, plaçant un miroir d'un côté, son portrait de l'autre, elle ne quitta plus son boudoir qu'elle ne fût sûre d'une ressemblance tout-à-fait identique , faisant ainsi la contrefaçon de sa peinture , Sosie à cinquante ans, d'un portrait de vingt.
Le fait est que ceux qui ne la voyaient qu'au théâtre étaient complètement dans l'illusion. Quand celte femme de talent paraissait sur la scène de l'Opéra , entourée d'un nuage d'argent et de roses ; car ce n'était pas un vêtement qui la couvrait , niais une nuée légère et brillante dont le souille amoureux du zéphir, si à la mode alors, soulevait autour d'elle les ondoyans llocons; quand elle paraissait ainsi , dis-je, c'était Hébé elle-même, et depuis trente ans, toujours Hébé ! Pouvait-on la blâmer? Tant que l'art peut
prolonger les heureuses apparences de la jeunesse , pourquoi se refuser à ses doux prestiges ? Tout ce que ia prudence peut exiger, c'est de ne montrer ce pouvoir magique que sur le théâtre , sans ambitionner de l'étendre ailleurs ; etje ne sais si mon ami Bonfllers pouvait se vanter en tëteà-lete de posséder autre chose , que le plus beau pastel du royaume.
11 me reste à parler du théâtre de la reine; trop riche de matériaux, je m'arrête ici, pour recommencer sur nouveaux frais.