‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 129 sur 279 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

balancer le joli vase de lait sans îe répandre ! Cette tête qui douze ans plus tard!...

A propos des deux Chasseurs et la Laitière il y eut un grand scandale et de grandes intrigues au château; un des principaux rôles de la pièce fut dispute avec acharnement , et il ne fallut rien moins que la décision du souverain pour mettre un terme aux graves débats qui survinrent à ce sujet.

Aucune admission nouvelle n'avait été faite dans la troupe, etbon nombre de seigneurs qui ne se sentaient nulle disposition pour jouer la comédie, u'étaient'pas fâchés de voir le personnel ne point s'augmenter, chaque nouvel adjoint ne pouvant manquer de devenir un favori; mais dans les Chasseurs et la Laitière il y avait un rôle que tout le inonde était propre à remplir, et comme il ne s'agissait, ni de parler ni de chanter , plusieurs concurrens , jusqu'alors sans prétentions , se présentèrent.

Il nuit savoir que l'emploi de répétiteur, de souffleur et d'ordonnateur général pour tous les détails du théâtre avait été donné au beau-père de Mme Campan , et que monsieur le duc de Fronsac, premier gentilhomme de la chambre, en avait paru vivement blessé, prétendant que ses droits se trouvaient ainsi compromis, et qu'il appartenait à lui seul de se mêler des plaisirs de Sa Majesté. On lui avait répondu qu'il ne pouvait exercer ses fonctions de premier gentilhomme où la reine et les princes étaient acteurs, et, pour le moment, il ;ivait fallu se contenter de cette réponse.

Mais lorsque la question des Chasseurs et la Laitière fut agitée , M. de Fronsac réclama le droit de distribuer le rôle de l'ours , avançant que c'était une. spécialité qui rentrait dans ses attributions. Le fait est que plusieurs de ces grands seigneurs dont j'ai parlé avaient sollicité Monsieur le duc , et s'étaient mis sur les rangs.

Je ne puis dire comment l'affaire fut traitée, mais j'ai entendu Richer rapporter qu'elle devint scii use ; les gen-

tilshommes qui avaient le droit de monter dans les carrosses prétendant qu'eux seuls devaient être admis ; que cette fois la chose pouvait se ranger dans la catégorie des offices de cour , comme ceux de tenir le bougeoir , avancer le prie-dieu ou donner la chemise. Cette faveur de revêtir une peau d'ours fut revendiquée avec chaleur, la cour en élait en convulsion. La reine , du reste , s'amusait fort de ces graves prétentions, qu'elle jugeait avec la gaîté de son caractère; mais enfin, comme elle tenait à jouer Perrette, pour en iinir , le roi déclara à sa lidèle noblesse qu'il choisirait lui-même l'ours en question, en taisant, pour éviter tonte jalousie, le nom du personnage enseveli dans la peau velue.

— Permis à vous , Messieurs , ajouta la reine, en regardant les plus entêtés, de désigner au roi celui que vous croirez avoir le plus l'air à la chose.

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