CHAPITRE XXI
de valeur ; mais il le cherchait dans la phrase d'amour ou le mot de sentiment; au temps dont je parle, le mot de valeurs*, chercha dans les vers politiques ou philosophiques; les auteurs les y encadraient en pièces de marqueterie , les acteurs en demandaient , le parterre en était avide; rien ne se passait plus au-dehors, aucun événement marquant n'avait lieu en France, à Paris, en Europe , qu'aussitôt on ne le façonnât en douze syllabes et ne le lit entrer, parasite à effet, dans les ouvrages en répétition. Le genre tragique surtout subissait ce placage , la tragédie fût-elle d'ailleurs Iroquoise (1) ou Mexicaine (2). C'était bien sans doute, puisque tout le monde se montrait d'accord ; mais n'étaitce pas faire dégénérer le genre élevé ? Ne devenait-il pas ainsi une espèce de brochure en vers que nous étions chargés de dialoguer ? IN'était-ce pas surtout dangereux pour les acteurs, en qui ce nouveau travail détruisait la vérité et le grand pathétique? Mole, malgré son talent incontestable , échouait dans ces hors-d'œuvres ; Monvel n'y mettait que de l'adresse ; Brizard y voyait pâlir son génie ; Larive seul y réussissait.
Lemierre dédia son ouvrage aux mânes de Dorât, mort le jour même de la première représentation de la reprise de celte tragédie. Dans sou épitre à son ami , on ne trouvait d'intéressant que cette anecdote , que l'auteur citait avec complaisance , et qui faisait honneur à lous deux : « Qu'on m'apprenne le plus tôt qu'il se pourra le succès de la Veuve du Malabar, cela me fera passer une bonne nuit, » avait dit Dorât au ht de mort.
On a vu que je connaissais personnellement ce poète; je puis ainsi donner quelques détails sur sa lin. Dorât pissa ses dernières années dans le chagrin et en dispute avec tout le monde, même avec la Comédie-Française , finissant toujours par en être le débiteur ;il les passa surtout en procès avec ses libraires, ruiné par ce luxe de planches et tic
(I) Les Illinois.
(■2) M'irico Capa.
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culs de lampe qu'il araît la manie de placer dans ses moindres opuscules, harcelé p; r ses créanciers, et plu»; encore par quelques journalistes acharnes contre lui ; épuisé, non de. travail , niais d'occupation , énerve de plaisir, ^efforçant toujours de. soutenir, en dépit des circonstances, les prétentions de cette philosophie insouciante et légère dont, quoi qu'il pût lui en coûter, l'affiche lui devenait de jour en jour plus nécessaire et plus difficile. Dorât soutint jusqu'au bout un rOle pénible, et le soutint même avec àSsét de courage.
Ge poète gâta lui-même sa vie; son malheur fut de se méconnaître, et d'oser placer son léger talent en ligne avec le génie de Voltaire; celte opinion lui lit croire qu'il était propre à tous les genres ; et lorsque peut-être il aurait réussi en s'altachaut à un seul , il voulut S'illustrer ddrfs Ions. Les lauriers de l'auteur rie Zadig, de Mahomet et de la l'iircl/c , troublait le sommeil de Dorât ; adroit datts le prtit conte, gracieux dans l'épilre , il aurait pu avoir nue existence poétique agréable ù une époque où un quatrain sur un éventail plaçait un homme; mais ftorat rêvait en littérature l'essor de l'aigle, et , comparativement à Voltaire . il n'avait pas les ailes du colibri.
La cause principale de son humeur chagrine, qui s'accrut avec l'âge et lit Ifi tourment de ses jours, tient surtout à son malheureux dévouement pour Fréron. Le journaliste ayant loué à outrance les ouvrages les plus médiocres de Dorât, Dorât voulut prendre la défense du journaliste lorsque Voltaire eu lit justice dans l'Ecossaise; Lu cette HStance, il se montra d'autant plus ami énergique et dévoué , qu'eu brisant Fréron c'était briser son encensoir ; il se mit donc courageusement sur la brèche pour l'Aristarque, mais depuis, il parvint à se figurer (pie tous les partisans de Voltaire étaient devenus ses détracteurs et avaient juré sa perte ; depuis, il vit partout des ennemis : les plus justes critiques lui parurent un plan de cruautés concertées ; son caractère s'aigrit , et ses ouvrages porte-
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rent désormais l'empreinte d'une âme ulcérée , qui tantôt menace, tantôt gémit. Il avait fait jouer autrefois une pièce intitulée : fc Malheureux imaginaire , je ne l'ai point vue , niais je puis dire que, s'il se prit pour modèle , ce dut être le meilleur de ses ouvrages.
Ce n'est pas que Dorât ne se fît aimer, il ne rendit malheureux que lui-même, et son ambition déçue et son extrême sensibilité accélérèrent sa lin; peut-être aussi futelle amenée par mieux qu'une cause littéraire, peut-être avait-il dépensé son énergie autrement qu'en flot d'encre : déjà mourant et qui plus est ruiné, il s'achevait encore avec une jeune limonadière, sans en ê!re moins assidu chez quelques anciennes conquêtes, ni chez M1Ie Fanier, avec qui on le disait marié secrètement.
Je le vis l'avant- veille de sa mort; comme j'entrais chez lui le curé de sa paroisse en sortait. Dorât avait assez heureusement esquivé celte première visite, voulant, disait-il, s'escamoter aux prêtres. 11 me parut plein de sérénité ; la satisfaction se peignit sur sa figure quand je lui dis l'effet de nos répétitions générales de la Veuve du Malabar, et tout le bien que nous augurions de l'ouvrage pour le lendemain.
Ce lendemain-Ià,il mourut, et il s'y prépara en homme, sans changer rien à ses habitudes; il avait fait mettre à portée un linceul de toile fine de Hollande, en avait fait ôter la marque de fil rouge pour la remplacer par son chiffre et celui de Fanier, dessiné avec des cheveux qu'il tenait d'elle ; après ces préparatifs , ayant demandé son médecin, il se fit tàlcr le pouls : « Voyez , docteur, puis-je aller jusqu'après celle première représentation qui m'intéresse? » Le docteur l'ayant rassuré d'un ton qui lui faisait voir qu'il devait songer à ses affaires , il se fit babiller , coiffer e! poudrer avec soin ; et comme la mode était venue alors de porter deux montres , et que ceux qui ne pouvaient les avoir réellement, les faisaient soupçonner en laissant passer un cordon à chaque gousset, Dorât, qui en était à cet
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expédient, toujours lidèlc à sou caractère , se fit arranger ainsi. Son vieux valet-de-chambre le plaça ensuite sur une chaise longue dont le pauvre poète n'avait pu faire les frais , et que lui avait donnée Mme de Beauharnais. Là , il attendit la visite ordinaire de ses deux amies.... et l'heure de mourir.
M. de Marcy (1) , Mme de Beauharnais et Fanier étaient auprès de lui ; Dorât avait dans ce moment une faiblesse, il la combattit et essaya de sourire; puis, ayant repris des forces , il rassura ses amis. La mort venait, il la sentit, et voulut faire la distribution de tous les petits objets qu'il laissait en souvenir de lui ; comme il en était à des termes de frère et de sœur avec Fanier, ce fut elle qu'il chargea de remettre à la petite limonadière une e'pinglc en brillant. M. de Marcy, là -dessus, et pour détourner l'idée de ces dames et celle de son ami d'un si triste moment, le plaisanta sur son inconstance et ses infidélités, il comprit cette pensée et s'y prêta de bonne grâce : en ce. moment le curé averti par le vieux domestique entra.
— Laissez-le venir, il ne faut chagriner personne aujourd'hui, dit-il.
On reçut le pasteur poliment; il s'assit , parla au mourant en honnête homme; puis, il amena adroitement une petite exhortation ; Mme Beauharnais s'était cachée pour pleurer, Fanier allait tomber à genoux, Dorât lui saisit la main.
— Mon fils un instant de repentir, et vous verrez Dieu face à face, éternellement, disait le prêtre avec onction. — Face à face, répétait le mourant, eu regardant Fanier. — Oui , mon fils , face à face! redit le pasteur. — Entendez-vous,
Fanier? pour un inconstant c'est terrible ( ici sa voix
s'affaiblit)!-., éternellement . face à face... jamais de profil ! Un quart d'heure après, il n'était plus.
(0 Nous pensons que c'est M. Sauticau qui est de cette époque, et dont le nom est aussi de Marcy.