CHAPITRE XXI
»bar, il faut que l'une dos deux y tombe à plat, ou la loi » ou la tragédie, et vous ne croyez sûrement pas, Monsieur, "que. ce soit la tragédie.
«Quoi de plus absurde en effet (je parle de la loi ) ! vou- » loir que le mariage institué pour la population serve à «dépeupler le monde 1 Et puis , on peut bien mourir pour »un mari qu'on aime , mais en ne veut pas y être condam- » née , c'est en avoir la peine sans en avoir le mérite. Il est » inutile sans doute de vous dire que cette loi avait été laite » par un bomme,et qui pis est par un mari. Il faudrait donc » qu'une femme répondit d'une santé qu'un perfide va per- » dre, peut-être bors du ménage, par d'au très amours! Quand » le mari meurt pour ainsi dire d'inconstance, il faudrait que "Sa femme mourût de fidélité! cela n'est pas naturel.
«Vous autres Français, qui trouvez que le mariage est «toujours un peu triste, jugez si la perspective du bûcher «était propre à l'égayer parmi nous. Savez-vous bien que «ce n'était pas une petite affaire que de se marier : il fallait,
• outre la fortune, du prétendu, calculer exactement son
• âge , vérifier sa santé , etc. ; aujourd'hui (car je suppose "la révolution déjà arrivée) une honnête fille pourra se " marier sans tant de façons.
»Si cette loi est contraire aux mœurs des Européens en " général , à plus forte raison aux mœurs de Paris en partial lier, je gage bien qu'aucun sexe chez vous n'aurait vou'u » l'introduire ; les maris tiennent trop à la politesse , et les "finîmes à l'humanité. D'ailleurs, soyons justes, il faut «avoir pitié des moribonds, et, eu vérité, les époux sont
• quelquefois si las de leur ménage quand ils partent pour "l'autre monde, que leur proposer de l'aire roule ;ivee leurs "fuîmes, ce n'est pas toujours là de quoi adoucir l'ennui "du voyage.
■ Agréée, Monsieur, l'expression réitérée de ma recon- » naissance. Toutes mes compatriotes seront prêtes à vous «en donner des preuves , si jamais la fortune vous pousse «sur les eûtes du Malabar. J'ose vous promettre qu'il ne
«tiendra qu'à vous d'épouser toutes les veuves que vous «aurez sauvées du bûcher.
» J'ai l'honneur d'être, etc. Demzaïl,
"Dcvéta du temple dcSarhàzic. »
Si ce fut le Blanc-Manteau qui composa la comique missive, on voit qu'il n'avait pas tout-à-lait oublié les choses de ce monde; mais le but fui manqué, et sur deux fois que tomba cette pluie de lettres, le public n'en fut distrait que la première, encore deniainla-t-il aux acteurs d'attendre qu'on eût lu ; la plaisanterie amusa cependant ; mais ou n'y vit qu'une de ces drôleries auxquelles on était habitué à cette époque de quolibets, de calembours et de nouvelles à la main. Chacun emporta le papier chez soi, quelques journaux en donnèrent des fragmens, et ce subterfuge contre la pièce lit qu'on s'en occupa davantage. Pendant que le clergé songeait à une attaque plus sérieuse , l'ouvrage alla son chemin , les trente représentations s'achevèrent et notre coffre s'emplit.
Une des causes bien secondaires en apparence, mais essentielles en réalité du succès de l'ouvrage , fut le changement de titre ou le second titre; a mesure que l'esprit des spectateurs changeait, il fallait changer l'apparence des pièces , ainsi la Verne du Malabar se nomma l'Empire des coutumes ; celte nouvelle étiquette prétait un tour philosophique à ce qui n'avait d'abord été donné que comme œuvre d'art; la même opération s'élait faite chez nous en diverses circonstances , assez souvent le public lui-même indiquait le changement, je citerai pour exemple l'Amour français , de M. Rochon de Cbabannes, qui, après l'application de quelques vers au marquis de Lafayette , ne se nomma plus que l'Honneur français ; il y eut même à cette époque un notable changement dans la manière de jouer, soit les nouvelles , soit les anciennes tragédies. Autrefois , l'acteur cherchait, dans les vers qu'il avait à réciter, ce qu'on nomme au théâtre la phrase à effet , le mot