TYRANNIE DU DROIT D'AINESSE
Mlle Contât. — Préville est son professeur. — Mlu 'Vadé. • — Créer n'est pas faire de rien quelque chose. — Répertoire (te la feue Reine. — Théâtre de Monsieur. — Souvenirs à propos de M. le baron Desgeneltes. — Leçon d'art que nie donne un grand seigneur.
L'établissement du ThcAtre-Italien , comme suc ursalc do la Comédie-Française , obligea nos hauts et puissans seigneurs de porter un regard un peu plus favorable sur le petit peuple théâtral ; maintenant les forces de tons devenaient nécessaires, il fallait s'opposer à une entreprise rivale. Mlle Contât et moi éprouvâmes les bons effets de ces changemcns. Jusque-là , nous fumes en butte tous deux à la mauvaise humeur du public , et, eu tout, notre, destinée élait commune. Cela pouvait se concevoir pour moi , mais Contât si jeune , si jolie, si spirituelle ! Souvent elle pleurait de chagrin , et quittait la scène navrée de l'accueil glacé qu'elle trouvait dans la salle, et je la consolais, souvent je maudissais un sort à peu près semblable, et elle me soutenait: c'était entre elle et moi une véritable fraternité de bous ollices. J'avais retrouvé en elle ma bonne sœur Félicité ; ensemble nous pensions à un
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meilleur avenir, nous nous rendions compte de nos forces, de nos progrès, ainsi le découragement s'e'loignait ; elle avait confiance en ma destinée; je lui prédisais la sienne ; elle nie doit nu peu , je lui dois beaucoup : nous triomphâmes presque en même temps de la défaveur du parterre et du mauvais vouloir de l'intérieur; mais quant à elle, ce fut pour développer un talent du premier ordre, que Préville seul avait soupçonné.
Préville fut le professeur de Mlle Contât, et jamais élève ne se montra plus digne d'un tel maître ; non pas (piécette jeune actrice n'eût trouvé d'elle-même tous les secrets d'un art qui ne s'enseigne pas , mais le grand comédien , étonné de l'intelligence précoce et de l'émulation de la charmante enfant qu'on lui présenta, voulut lui rendre plus faciles ces élémcns de diction, espèce de sollcge de la parole, qu'il faut nécessairement apprendre pour se présenter ;iu public , et plus nécessairement encore oublier si l'on veut réussir devant lui.
Louise Contât avait quatorze ou quinze ans tout au plus quand elle fut en état de paraître sur la scèue ; elle débuta en 1776 , en même temps que Mlle Vadé (1) qu'on lui opposa.
Toutes deux parurent au Théâtre-Français dans les rôles de princesses, Mllc Contât avec une ligure ravissante, mais peu de voix et peu de dispositions pour la tragédie ; Mllc Vadé à peu près jolie et montrant encore moins d'aptitude au genre élevé, et à cause de cela, un peu plus protégée , un peu plus mise en avant.
Mais les progrès de Mlle Vadé, désignée à la faveur, allaient lentement, et ceux de Contât eussent été rapides si elle avait obtenu permission d'avoir du talent ; cepen • dant cette opposition même la servit : rien n'est bon comme de donner un démenti à ses détracteurs. On ne lui
(I) M.»« Vadé était fille naiurelle de Vadé, si connu par ses ouvrages grivois, et poète de l'ancien opéra-comique.