CHAPITRE XXIII
le mot grivois. Si l'on jouait la comédie pour elle , il fallait chercher dans les auteurs les plus libres et les moins gazés : ainsi se dispensant des passions , elle aimait , pour ainsi dire, à les écouter, à peu près comme les peureux aiment à entendre les contes de voleurs , les uns et les autres pour se donner une ide'e de sensations inconnues, et puis constater leur sécurité... ceux qui, d'une voiture bien fermée , ont vu la pluie tomber à flots et la tempête battre les arbres, auront une idée du plaisir dont je veux parler.
Le répertoire de la feue reine était donc à l'ordre du jour chez Monsieur , et , il faut bien le dire ici , c'était le théâtre où l'on voyait le moins bonne compagnie.
11 est aussi juste d'en donner la raison.
Depuis la querelle de la reine et de la femme de Monsieur, à propos de comédie, il y avait eu une brouille assez prolongée entre les illustres parens ; mais le caractère du prince , quoique fort ambitieux, étant en même temps indécis et flottant; il voulut faire cesser une situation qui devait porter tort à ses intérêts : — Peut-être un jour la reine pourrait se mêler d'affaires, on l'y poussait même, elle résistait, mais sans doute elle ne résisterait pas long-temps , et, dans celte supposition , il fallait se remettre bien avec Sa Majesté.
Le théâtre avait jeté du froid entre la reine et le prince, il espéra que le théâtre les réconcilierait.
En conséquence , après avoir fait , avec son esprit ordinaire, toutes les soumissions convenables, il prépara, dans l'automne , de grandes fêles au château de Brunoy , pour amener ce raccommodemcntsidesire.il arrêta qu'on jouerait aussi la comédie chez lui ; mais ce fut une finesse de maladroit, et tout manqua : la troupe de Monsieur n'étant point choisie dans sa famille et parmi les seigneurs de sa maison , Madame ne devant jouer , ni aucun des siens , les acteurs étant pris, les uns, au Théâtre-Français, les autres , empruntés à la société bourgeoise d'un fameux banquier, ou à M086 de Villeroy, ou à Guimard; la troupe
enfin étant étrangère, roturière, payée ou gratifiée, jouer ainsi était moins nue concession qu'une critique de la conduite de la souveraine ; c'était lui dire : « Nous vous donnerons le spectacle , mais nous ne nous donnerons pas en spectacle. » A la cour on l'entendit Lien ainsi, la reine n'alla donc pointa Brunoy. Monsieur, avec toute sa ruse, se fourvoya pleinement.
On juge s'il fut piqué : il fit dire alors que les fêtes de Brunoy étaient censées données entre hommes , et comme personne ne va plus loin que les poltrons révoltés, maintenant libre dans son choix , Monsieur appela en général des femmes fort aimables, fort spirituelles, très-brillantes, mais d'une réputation tellement décidée , que son architecte , Chalgrin, le constructeur de la salle , n'osa y mener sa femme.
Le premier jour , il fallut bien prendre le spectacle solennel qu'on avait préparé : on donna la Reddition de Paris, drame lyrique, par Durosoy, musique de Bianchi , et dont le sujet est tiré de l'Histoire de Henri IV.
Le lendemain, on joua d'abord, V Amant statue , fa Desfontaines , pièce si libre, qu'il fallut envoyer chercher au dehors une nouvelle provision d'éventails. Il y avait une seule femme de la cour ; et entre autres dames , dont la chronique s'entretenait, on y remarquait certaine Mnie de Saint-Alin ou Saint-Alan , maîtresse d'un auteur fort à la mode, que Monsieur et le comte d'Artois firent beaucoup regarder par Louis XVI. A Y. I niant statue succéda un proverbe intitulé : A trompeur trompeur et demi , où brillèrent mes camarades Descssarts , Dugazon , Daziucourtet le nomméMusson, mime et mystificateur fort couru alors. Ce proverbe était une farce déjà connue au boulevard. Enfin , pour la dernière pièce, on joua Cassandre astrologue, d'Auguste de Piis , commandée exprès, et d'un genre plus agréable. Le tout fut terminé par un ballet. Le roi s'émancipa dans cette soirée , et les mots du répertoire de la feue reine parurent l'an user beaucoup*