CHAPITRE XXIII
son rétablissement. (Je ne parle ici que de la maladie naturelle , il en est une autre , par exemple la mauvaise volonlé, lièvre véritable, et où les médecins ne peuvent guère.) Mais aussi pour l'acteur, s'il a long- temps étudié un rôle, s'il a consciencieusement travaillé, veillé, demandé des conseils, s'il s'est inquiété dans l'intérêt d'un ouvrage , s'il a assisté à toutes les répétitions, et essuyé les mille et une incartades de certains auteurs , qui ne sont pas toujours parfaits comme hommes , pour ce comédien , dis-je, il y a bien aussi quelques droits. Des deux parts il est difficile de tenir la balance en parfait équilibre. Il y a la loi , puis, l'abus de la loi , et au théâtre assez souvent l'abus est dans l'usage, parce qu'il est en dehors de tout cela un tiers intéressé, dont ordinairement on ne lient uni compte : le public.
Du reste , chez nous le droit d'ancienneté , toujours irrévocable, venait aussi se placer toujours en travers des autres ; et bien que je fisse entendre , et pour cause , que Florence pouvait arriver à être plus ancien qu'un homme de talent , et qu'en fait d'art un acle de naissance est la plus pauvre des recommandations, appuyés sur le registre des réceptions , et l'œil fixé sur les dates , nos aînés prenaient bravement au passage tous les bons rôles. Les auteurs, ceux du moins qui n'avaient nulle expérience des comités, manifestèrent assez souvent l'intention de secouer le joug; mais ces éternels anciens faisaient marcher devant eux la terreur d'une majorité formidable, et la réception ou le refus pouvant résulter d'une distribution hors des principes, la conviction des auteurs récalcitrans était bientôt formée : ils offraient leurs rôles aux vieux de la meilleure volonté du monde... le bulletin sur la gorge (1).
(I) Je dis ici bulletin par anticipation ; car jusqu'au règlement qui lixa que l'opinion motivée de chaque membre du comité de lecture serait connue par écrit, on se servait de fèves noires, blanches ou bigarrées, représentant le refus, la réception ou l'admission à correction. Depuis Molière ce légume fatal décidait.
Quelques-uns d'entre nous ne furent donc pas dos derniers à trouver bonnes les adjonctions nouvelles faites à la Comédie-Italienne. Cela avait, pour les martyrs du répertoire, l'heureux résultat que j'ai déjà fait pressentir, et Contât, qui nie confiait ses peines, et moi, qui lui parlais de mes espérances , nous lûmes traîtres à la patrie en nous réjouissant sous cape de l'événement.
Elle avait à s'en réjouir encore plus que moi, car je jouais plus qu'elle, non pas au Thc'àtrc- Français bien entendu , mais en dehors du Théâtre , la position de dépendance d'une femme ne lui permettant pas d'accepter ainsi que moi toutes les occasions qui se présentaient; je dois d'ailleurs dire qu'elle blâmait ces essais hors des limites de la Comédie-Française.
— Vous êtes ici au Théâtre, et vous montez là-bas suides tréteaux, — me disait-elle quand j'allais jouer dans ces sociétés particulières qui fourmillaient alors, — vouscroyez vous habituer au public, et vous ne vous habituez qu'à des chambrées. Prenez garde !
Je t'écoutais, mais je finissais par tenir peu décompte d'une observation d'ailleurs exagérée; ce qui était bien pour une femme , eût été du bégueulisme de la part d'un homme. Je jouais donc chez Guimard aussi souvent que je le pouvais ( le chevalier de Boulllers m'y aidait), chez Mnie la duchesse de Villeroy, et plus fréquemment, dans la belle saison , chez Monsibob , frère du roi , dont j'étais même devenu le comédien indispensable.
Guimard et Mmu la duchesse de Villeroy jouaient le grand trottoir, c'est-à-dire les pièces du haut genre; chez Monsieur , c'était autre chose : il avait choisi ce qu'on appela long-temps le répertoire de la feue reine.
La feue reine, en effet , Marie Leckzinska , dont on connaît la dévotion , y donnait repos d'une façon bien singulière , et cette princesse, qui aurait redouté toute action de galanterie, aimait à se faire dire des contes très-verts et des chroniques très-scandaleuses, répétant volontiers