CHAPITRE XXIII
tié l'arrivée du dieu sauveur : il parut. Il vit Mlle Mars, lui parla, la rassura, donna quelques prescriptions, et après avoir rempli à merveille son rôle de docteur, il reprit celui d'homme aimable qu'il entend à merveille aussi. Je remarquai dans sa tenue , dans sa manière de porter la parole, dans son coup-d'œil si spirituel , et dans son langage si animé et si heureusement original , un tour qui me Frappa. Ce contraste subit, d'ailleurs, entre le médecin de tout à l'heure et l'homme de cour d à-présent , me resta dans la mémoire, de façon que M. le baron Desgenettes m'appartenait désormais : je le mis avec mes croquis do choix.
L'occasion ne (arda pas de montrer mon savoir-faire, et un jour de réunion chez M. le comte Daru on parla de l'accident de MI,e Mars; tout naturellement Talma en vint aux louanges de M. Desgenettes. Je ne manquai pas de faire écho , et je racontai l'aimable conversation du docteur ; mais, à mon insu , ma faculté imitatrice me revint, et il paraît que je me mis tellement dans mon sujet que tout le monde s'écria : — "C'est M. le baron Desgenettes luimême! Venez donc voir, venez donc entendre Flcury !... c'est M. Desgenettes ! » J'avoue que je ne songeais nullement à pousser si avant l'art du narrateur. Par entraînement, sans doute, j'avais trouvé le ton, l'allure, et pour ainsi dire l'enveloppe du docteur : Talma m'avertit; dèslors, je cessai. Mais L'attention avait été éveillée, surtout celle des dames, et il me fallut être grand médecin une partie de la soirée; je ne pouvais qu'y gagner : je me soumis.
A quelques jours de là , le comte Daru raconta à mon modèle ce qui s'était passe à la soirée, et il lui lit l'éloge complet de sa copie : «C'est que je ne sais, lui disait-il, si Fleury n'est pas plus ressemblant que vous-même; vous avez une telle vivacité, un tel impétueux dans le monde, une telle gravité , une telle noblesse à votre poste , que vous n'êtes vous que par nuance; Fleury a fait un ensemble
parfait de cela. Venez le voir, ou plulôt venez vous voir : nous l'aurons ce soir. »
Je nie trouvai donc de nouveau chez M. Dam, et qu'on juge de mon étonnement lorsque M. le baron Desgonettcs vint lui-nu'me nie prier, en riant, de vouloir bien le remplacer pour un instant auprès de la compagnie , en me faisant lui. Il mit une insistance si polie à cette invitation, que je le priai de s'asseoir pour examiner si je m'acquittais comme il faut de son intérim.
Devant mon modèle j'eus d'abord quelque timidité, mais bientôt, je m'échauffai ; j'allais saluant à gauche et à droite comme le docteur, touchant la garde de mon épéc à sa manière; j'avais en mémoire quelques-uns de ces mots heureux qu'on citait de lui , je les enchâssai aussi à propos que je pus; enfin (n'approchant d'une dame, et me souvenant de ma première entrevue avec le docteur chez Ml,e Mars , je refis une partie de la scène de consultation ; puis, prenant congé, je dis adieu à Talma et saluai Fleury.
Un applaudissement général partit.
M. Desgenelt.es enchanté , vint à moi.
— Comment avez-vous fait pour m'imiter ainsi? me ditil en souriant; c'est qu'en vérité vous êtes plus sûr de votre exécution que moi de la mienne. Comment avez-vous fait?
— Monsieur le baron, lesais-je moi-même ! répondis-je. Demandez-moi plutôt pourquoi je suis artiste.
Or , dans ma jeunesse , je poussais celte espèce de talent plus loin encore qu'à l'époque dont je parle, et Monsieur en me demandant de jouer le comte de Guelphar dans le Galant escroc , désirait aussi me faire esquisser le personnage d'un des seigneurs de la sociélé de la reine; il faut dire que ce seigneur avait une grande réputation de fatuité et ne l'avait pas volée.
Comme il était absent, et (pie je ne consentais jamais à faire cette sorte de critique sans l'aveu désintéressé et sans qu'il en fût témoin, je répondis à son altesse que je connaissais à peine ce jeune seigneur ; mais que je jouerais le