‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 147 sur 279 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

la cour du prince, et quelques dames qui avaient accepté l'hospitalité' de son altesse. J'en remarquais une fort pale , malgré son rouge; car la pâleur se devine autour de ces couches de vermillon et ressort même davantage par le contraste. Cette dame promenait de tous côtés des regards inquiets, on voyait que sa pensée n'était pointa la fête , mais tout entière à un sentiment qni la dominait : on aurait désiré que ce fût un sentiment d'amour, hien qu'elle ne fût pas toul-à-fait de la première jeunesse ni d'une beauté remarquable; pourtant, malgré la sévérité de ce visage, on pouvait deviner qu'il avait dû s'adoucir souvent : quelque chose dans l'habitude de la physionomie démentait l'expression actuelle.

Je ne m'étais pas trompé: mon donneur de conseils passa devant la dame en question comme un débiteur passe devant un créancier dont il se moque, avec un léger salut et en me faisant un sourire d'intelligence; le visage de celte dame s'anima, puis reprit son air reposé : une ligure qu'un éclaira illuminée, et qui, tout-à-coup, retombe dans l'ombre, ressemble à cela.

Le jeune comte était allé dans les jardins ; la dame avait disparu du salon. Bientôt il s'éclipsa caché par un massif d'arbres; bientôt je vis la dame à son tour dans le jardin. Puis je ne vis ni lui ni elle.

J'allai par-là: j'approchai du massif. Je n'étais point indiscret , mais j'avais compris que celte dame au front orageux, était la madame Qasparin de ce jeune seigneur, et ce jeune seigneur, le comte de Guelphar de cette dame. J'avais deviné (iue j'allais recevoir la leçon dont on venait de me parler.

J'entendis une querelle , mais une de ces querelles de gens qui s'examinent, se voient venir, se latent, puis procèdent par petites attaques avant de commencer un combat en règle. C'était une scène de reproches , où la femme , malgré la meilleure envie de sauter aux yeux de son adversaire, se contenait; où le jeune homme, maître de lui, ré-

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pondait , avec une décence de ton, une galanterie d'inflexion , parfaites; mais en même temps le mot était si persifleur, la phrase si emporte-pièce, qu'il n'y aurait pas eu moyen d'y tenir si cette pauvre dame avait su qu'un indiscret c'tait là. Je fus convaincu que j'avais élé loin de la vérité dans ma manière de jouer, et Collé lui-même aurait pu ajouter bien du trait à son dialogue en se faisant le témoin d'un pareil tète-à-tête. Cependant, comme cette dame paraissait souffrir, et, sans s'en douter, souffrait à cause de ■toi, comme je trouvai que nous lui tendions une sorte de giit't-npcns dont il était loyal de l'avertir , je toussai , et lis bruire sous mes pas les feuilles tombées dos arbres. Alors, loin de chercher à se cacher, elle sortit hors de l'espèce de paravent où elle s'était tenue jusque-là, elle avait pris le bras du comte et l'entraînait. Celui-ci, croyant sans doute que mon éducation était assez faite, lui dit :

— Voilà du monde ! adieu , chère marquise. — Du monde? Ah! tant mieux! répondit cette femme exaspérée; du monde! on ne pouvait venir plus à propos.

J'étais en ce moment devant eux : je reculai par discrétion.

— Vous ne gênez personne; restez, monsieur, ajouta celle qu'on nommait madame la marquée, restez, cl voyez comme en punit un lâche !

Et, ma foi! elle cracha à la figure de mon professeur , avec le plus grand mépris qu'on puisse imaginer. « C'est bien fait! me dis-je en moi-même , il n'y a pas de persiflage pour parer une telle botte. •

A peine cette réflexion frappait -elle mon esprit, que le comte avait fait un pas en arrière, pris son mouchoir, s'était essuyé le visage, puis se tournant vers moi avec nu rire calme, ou si l'on veut un sérieux rieur dont il me serait impossible de rendre l'expression :

— Ah ! monsieur, vous venez à propos ; voyez, n'y a-til pas là-dedans un docteur?... Je suis un homme empoisonné !

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