CHAPITRE XXIV
mais elle a été malade. — Malade ! — Malade , six mois ; elle est à peine convalescente. — Ta femme a été malade! ta femme est encore malade ! cria de toutes ses forces le
bourru Mauvais mari !.... Et il ose encore se présenter
avec son argent!.... Mais je suis donc un tigre?.... Mnis je suis donc une bête féroce à tes yeux?.... Voilà pourtant comme ils pensent de leurs amis!... Veux-tu bien reprendre
ton argent !.... — Mais — Avise-toi de me le rapporter
avant que je le le demande Gabriel ! Gabriel !.... voyez
s'il entendra ! le drôle est d'accord !.... Gabriel !.... allons
donc !.... qu'on me chasse M. Berquelaure Eh bien!
tu t'en vas sans m'embrasser.... sans me dire si tu me donneras des nourrîtes de ta femme?... Gabriel ! quand monsieur viendra, je n'y suis pas pour lui.... qu'on le consigne à la porte; nurbleu ! qu'on le consigne!
Tel était Carlin dans son intérieur, tel était le cœur de l'honnête Carlo Bertinazzi , qui joua pendant quarantedeux le rôle d Arlequin , avec un succès aussi brillant que soutenu.
Il parut sur la scène jusqu'à sa soixante-seizième année. Jamais il ne compromit sa gloire en montrant au public le déclin d'un talent à qui l'âge ordonne le repos sous peine du ridicule; jamais il n'étala sa décrépitude sur le théâtre de ses triomphes ; son intacte célébrité ne fut jamais exposée au caprice d'un parterre ingrat. Carlin eut le bonheur de conserver la jeunesse de son talent jusqu'au dernier moment.
Le premier début de Carlin ne fut pourtant pas aussi heureux que sa haute réputation pourrait le faire croire. 11 arriva dans un moment difficile ; il avait à succéder à un Arlequin fameux, et le genre purement italien du jeune Bertinazzi était tout l'opposé de celui dans lequel Thomassin était en possession de plaire au public. Mais l'intelligence du nouveau venu n'avait besoin que d'être avertie. En deux jours, il eut changé sa manière, et il entraîna tous les suffrages.
Depuis ce temps-là les Parisiens l'aimèrent ; on le reçut toujours avec applaudissement, et quoique son emploi se perdit, les pièces italiennes étant peu suivies, Carlin, à force de talent , obligea le public de faire une exception en sa faveur.
Cependant, ainsi que tels et tels autres dieux de la scène, souvent celui-ci représentait dans le désert, ou pour quelques rares t:lus ; certain soir , il ne s'en trouva que deux... deux spectateurs ! on ne peut pas jouer à moins.
On juge bien que , dans une pareille solitude , le spectacle ne dut pas être bien chaud ; si une assemblée de deux spectateurs n'est pas faite pour intimider des comédiens, elle n'est guère faite non plus pour les encourager. Quoi qu'il en soit , quand on fut arrivé au dénouement , Carlin, avec sa gaité toujours nouvelle, et son esprit toujours présent, s'avance vers le bord du théâtre, fut signe à l'un des deux spectateurs, en le priant de s'approcher, et quand celui-ci est arrivé à l'orchestre , et l'acteur près des rampes :
— Monsieur , lui dit-il tout bas , avec cette grâce qui lui est si naturelle , comme je vois que l'autre moitié de notre public est partie , .\i vous rencontrez quelqu'un en sortant d'ici, faites-moi le plaisir de lui due que nous donnerons demains Arlequin ermite.
Ce qui distinguait son talent, c'était la naïveté de son débit et la vérité de sa pantomime: il poussait jusqu'à la perfection ces deux qualités. Ce n'est pas que tout ce qu'il avait à dire fut remarquable , mais tout ce qu'il disait faisait plaisir. C'était l'homme le plus précieux pour les auteurs, il portait l'illusion si loin, que très-souvent on croyait applaudir un mot, quand on n'applaudissait que le Ion dont il était prononcé. Quant à la vérité de sa pantomime; elle était telle qu'on était toujours la dupe malgré soi de ses moindres mouveraens. Si par un de ces lazzis affectés à sou emploi d'Arlequin, il faisait une glissade sur le théâtre , on frémissait de la peur de le voir tomber. Si ,