‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 153 sur 279 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

dons une scène nocturne , il était de son rôle de hcyrîer contre quelque porte ou quelque mur , on allait toujours s'écrier : Prenez garde '

Cette diction si naïve, celte pantomime si vraie, éloignaient si fort l'idée de fart, qu'on s'imaginait plutôt être le témoin d'une action réelle que le spectateur d'une représentation dramatique. Je n'ai pas vu, moi , mais j'ai en-tendu souvent affirmer que des cnfans amenés à ce spectacle, se mêlaient à la conversation , et , du haut de leur loge, entraient en scène avec Carlin , qui de son côté prolilant des privilèges de sou rôle , était enchanté d'établir un dialogue, qui lui amenât ainsi une digression fort amusante; usant de sa faculté d'improvisation il cousait cette espèce de hors-d'œuvre à la pièce et avec un tel art , que des gens de province qui vinrent le voir deux fois dans le même ouvrage, et qui la première avaient été témoins de ce fait, demandèrent à grands cris la scène {^Arlequin et des en/ans.

Malgré l'embonpoint considérable qui lui donnait un pende l'air de notre Desessarts , Carlin joignait à toutes ses qualités la grâce la plus parfaite. On mesurait de l'œil sa rotondité : c'était une niasse , mais cette masse agissait, marchait, et les gestes les plus souples, les attitudes les jilus gracieuses , l'allure la plus légère , les mouvemens les plus arrondis, jetaient sur lui un charme à laisser croire qu'on avait devant soi un Arlequin jeune, leste et élancé. Au théâtre, plus qu'ailleurs, la vérité n'est pas ce qui est, mais ce que l'acteur parvient à faire croire ; par exemple, l'enchanteur dont je raconte ici les merveilles en était venu à persuader, que son masque avait une physionomie, une physionomie mobile ; ce vilain masque noir qui ne, bouge pas, ce carton aux rides impassibles , eh bien ! Carlin , avec son ton et ses gestes si expressifs , ses attitudes toujours si vraies , parvenait à pousser l'illusion au point que souvent je me suis surpris, avec toute la salle, la lorgnette dirigée sur lui, uniquement pour admirer le jeu

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varié d'un visage qui bien certainement ne pouvait rien peindre, et paraissait peindre tout.

On parlait depuis long-temps à Paris de l'amitié du pape Clément XIV pour Bcrtinazzi, ou allait même jusqu'à dire que , lors de l'affaire à propos du comlat d'Avignon , Carlin avait été le plénipotentiaire officieux «le ces négociations. Je voulus savoir ce qu'il y avait de vrai dans tout cela. La première fois que je lui parlai du fameux Ganganelli , je le vis lever les yeux au ciel , et s'il ne pleura pas, sa ligure fut tellement émue, que j'acquis la certitude de son amitié pour ce pontife, mort si misérablement.

— Oui , j'ai aimé, beaucoup aimé ce grand homme, qui a porté si haut sa réputation , et en a si peu joui ; Laurent a toujours été mon frère et toujours j'ai été le sien ; quand toute l'Europe célébrait son élévation , deux hommes en gémissaient, lui et moi. lia été Clément XIV pour les puissans, mais toujours Laurent pour l'humble Bertinazzi. Trop heureux s'il était resté obscur! 11 serait là , avec nous, il dirigerait ma femme, instruirait mes eufans , et... ferait avec nous et moi, monsieur Fleury, et mieux que vous et moi, le cent de piquet... que ce soir je vous gagne.

Je vis qu'il ne voulait pas aller plus loin sur le rôle qu'on lui avait fait jouer en deux occasions importantes ; mais il me raconta depuis quelques détails de son enfance, que M. Goldoni ainsi que Mercier le dramaturge connaissaient parfaitement. Ce dernier a plus d'une fois raconté à nos habitués à peu près ce que je vais rapporter sur le successeur de saint Pierre et sur celui de Thomasan.

Tous deux avaient été élevés dans un des établissemens où les eufans des pauvres qu'on destine à la prêtrise reçoivent l'éducation nécessaire, espèces de séminaires auxquels on a donné le nom d'un pape célèbre; Cirlin sortit de là seigneur-professeur.

Durant le cours de leurs éludes , Laurent et Carlin s'unirent de l'amitié la plus tendn ; le premier arrangeait les thèmes de son camarade , cl le futur arlequin se chargeait

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