CHAPITRE XXVI
Cela nie donnera occasion de passer en revue des gens de talent que je n'ai fait encore que de'signer et qui valent bien qu'on s'arrête sur eux ; trop heureux d'en consacrer ici le souvenir.
Le premier fiacre, en tête, contenait le demandeur et son premier témoin : Dugazon l'impétueux , et Fleury.
Le second fiacre était complètement rempli par les vastes proportions de Dessessarls, deuxième témoin de Dugazon , placé comme une montagne neutre entre deux ennemis en présence.
Le dernier fiacre renfermait Dazincourt, défendeur; Auger , l'un de nos comiques , et une troisième personne étrangère au théâtre , Pierre Boucher , quinte de Cromorne et trompette marine de la grande écurie du roi , ancien militaire, brave, loyal, habile musicien et gai convive; ne l'ayant jamais connu que de vue, j'arrête ici sa biographie.
On connaît Dugazon ; je fais ce qu'il faut pour me faire connaître , ainsi tous deux ne comptons cette fois que pour mémoire.
L'antagoniste de Dugazon, Dazincourt , était un comédien un peu à l'eau rose, un peu maniéré peut-être; son jeu avait de petites proportions, mais il savait bien l'art par cœur; ses nuances étaient charmantes, trop fines sans doute , car pour ceux qui n'étaient pas assez accoutumées à lui, celte finesse s'arrêtait souvent aux rampes, sans porter jusqu'au parterre. On peut se faire une idée du lalent de Dazincourt en regardant le spectacle parle gros bout de lorgnette; comme cela , les acteurs paraissent petits, mais bien proportionnés, fins, sveltes, déliés, jamais vigoureux, jamais robustes, et cependant on se plaît à cette illusion , et l'on y revient quelquefois: tel on peut se figurer Dazincourt. Cela admis . après s'être bien initié aux sinuosités imperceptibles de ses recherches minutieuses, au tamise de sa manière, pour le spectateur délicat , Dazincourt était comédien sans être farceur , plaisant sans
être outre; s'il manquait de mouvement, on n'avait jamais à lui reprocher de choses déplacées. On voyait toujours en lui le valet-de-chambre propre, brossé, de bonnes ma nières, ayant du penchant à devenir un serviteur honnête et respectable , et, sur ses vieux jours, plutôt l'ami que le valet de ses maîtres.
Ce qu'il étail au théâtre, il l'était dans le monde; vivant bien , honnêtement dans toute la force du terme , honorablement dans l'acception reçue de ce mot du directoire ; parfumé d'un peu d'aristocratie, qu'on ne lui reprochait pas alors et surtout moi. En conséquence plein de politesse pour tons , aimable pour quelques-uns , cl pour en finir, spirituel suivantla température, parce qu'il fut longtemps d'une constitution assez frêle , et eut toujours une légère teinte de mal aux nerfs.
Auger, second témoin de Dazincourt, était justement, comme talent, comme caractère et comme connaissances acquises, son contraste le plus complet. Auger eut à la Comédie-Française des débuts qui excitèrent l'enthousiasme du public, il succédait au vieil Armand, et on crut qu'il le surpasserait, mais il fut plus heureux au commencement de sa carrière théâtrale qu'il ne l'était au temps dont je parle.
C'était pour lui que Dorât avait fait ces deux vers :
On voit étinceler dans son regard mutin , Et l'amour de l'intrigue et la soif du butin.
En effet, grand, bien fait, découplé, d'une figure, non pas maigre , mais amaigrie et qui laissait à découvert tout le jeu du masque le plus mobile, personne plus qn'Auger n'eut l'apparence scénique d'un fripon. Celte qualité de physionomie, excellente pour jouer les Davcs et les Scapins, peut-être en avait-il une dose trop forte; quand un personnage entre en .'cène, s'il veut inspirer toute confiance au vieillard qu'il doit tromper, il n'est pas bon que