‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 166 sur 279 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

l'on puisse lire d'avance sur la figure du comique : « Prenez garde à vos poches ! »

Leste , adroit , souple , audacieux, d'une imperturbabililé que rien ne pouvait démonter, il rendait a merveille certaines parties des rôles qu'on lui confiait; mais jamais il ne sut combattre la tentation qui le portait aux charges de mauvais goût ou aux lazzis de boulevard. Il était dans toute la joie de son ame quand il pouvait caricaturer à l'excès , et ridiculement grimacer dans ce> rôles. Ce fut lui qui , jouant le Tartuffe , inventa ce jeu <!e scène peu décent : au moment, déjà assez scabreux, où le protège d'Orgon s'approche d'Elmire, Auger prenait l'air, les yeux et toute l'attitude du plus luxurieux satyre, et afin de couronner l'œuvre, au moment où la femme tousse pour avertir l'époux crédule , et à ce vers :

Vous plait-il un morceau de ce jus de réglisse?

il présentait à l'actrice un bâton noir qui par la forme et par la manière dont il était offert devenait d'une indécence que la Comédie-Française n'aurait pas dû souffrir. Jamais il ne voulut changer ce jeu de scène , et lorsque plusieurs de nos camarades demandèrent avec moi la substitution d'une boîte à pastilles , il se. fâcha sérieusement , nous appelant '.Musqués, Freluquets, et Messieurs de la faction de la bonbonnière.

11 ne m'appartient pas de parler science, et personne plus que moi n'a regretté de n'avoir fait aucune étude sérieuse ; car, par élat, étant obligé de lire dans le grand livre du monde , plus d'une fois je m'aperçus qu'il aurait fallu en étudier quelque autre pour tirer parti de celui-là ; peut-être cependant mes fréquentai ions m'avaient-ellcs donné quelque chose de ce vernis qui reluit à la surface comme l'équivalent de l'instruction. J'avais beaucoup appris , beaucoup vu, et retenu pas trop mal ; mais Auger n'ayantjamaisélé qu'un homme de coulisses, et n'ayant ja-

niais voulu être autre chose, s'étant fait une loi de circonscrire son univers du trou du souffleur aux limites do ia toile de fond, il en résultait pour lui une ignorance complète de la vie élégante et des usages de la société'; je dirai mieux , ou si l'on veut , je dirai pis , après ses rôles il n'avait jamais lu , même une brochure . et j'ajouterai que , lorsque ses rôles étaient en vers, on aurait pu penser qu'il les avait bien mal lus. C'est à Auger qu'il est arrivé de dire , en jouant l'Intime des Plaideurs :

Et si clans la province, Il se donnait en tout, vinjjt coups de nerf de bœuf Mon père pour sa part en einboursait dix-huit.

11 fallait être étrangement brouillé avec la rime pour manquer celle-là.

Il en manquait bien d'autres, sans compter la mesure du vers, qu'il rompait, brisait, dérangeait, allongeant ceux-ci, raccourcissant ceux-là : par exemple, ayant remarqué que Dessessarts excitait toujours le rire dans la salle, lorsqu'en jouant le rôle de Petit-Jean il disait, prenant son air piteux :

Pour moi jo ne dors plus, aussi je deviens maigre.

Auger lui conseillait d'ajouter à l'effet, en arrangeant ce vers ainsi :

« Pour moi je ne dors plus, aussi vous le voyez, je deviens à rien. »

par la raison que devenir à rien faisait mieux contraste que devenir maigre. J'ai connu beaucoup de casseurs de vers, de faussaires de rimes, j'en connais encore que je ne nomme pas, mais aucun n'aurait trouvé mieux pour faire mal. Celte singulière consonnance , ce superbe alexandrin chevauchant triomphalement sur dix-sept pieds robustes , voilà de ces trouvailles dont il faut laisser toute la gloire à leur auteur. Aussi Dessessarts refusa- 1- il avec modestie un

Page 1