CHAPITRE XXVII
Je jouai donc !e marquis , et on fut fort étonné ; j'obtins un succès fou, inespéré, et ce succès ne fut point éphémère ; car je n'ai jamais quitté ce rôle , je n'y ai jamais été doublé , et c'est par lui que j'ai fait mes adieux au Théâtre- Français.
Je dois dire une circonstance qui , bien faible en ellemême, contribua beaucoup à me faiic gagner complètement le public. J'avais remarqué que les gens de qualité ne disaient jamais le mot complet de Madame à une femme qui n'était pas du haut monde; toute bourgeoise, toute fournisscuse élégante, parfumeuse , brodeuse , gantière et autres, n'étaient qualifiées par eux que de l'abbréviation RI ame , supposant que c'était assez des deux tiers du nom pour de telles gens. «Mame... une telle,» disaient- ils, hésitant toujours sur le nom, comme si leur mémoire n'eût pu retenir des appellations si roturières; « Mame... une telle, vos gants ne sont pas de la bonne ouvrière; je me servirai à Mame... une telle autre.» Je m'avisai donc de nommer madame Abraham : « Mame... Abraham.» Cela porta : il ne faut qu'un trait, un linéament imperceptible pour donner le dernier coup de pinceau à un personnage. Bellecourt manqua jadis celui-là , et le public me sut gré de l'avoir trouvé.
Il ne m'avait pourtant guère fallu d'efforts pour obtenir ce succès. Depuis trois ans j'avais fait mes preuves en jouant des rôles analogues dans les diverses sociétés particulières; ce que je venais de montrer au public, au public véritable, était su par cœur du petit public qui m'avait applaudi , soutenu , et qui , pour ainsi dire , avait fait mon éducation. Sans le départ de Monvel , je pouvais donc être un acteur enterré ! et pourtant, il n'y a pas d'orgueil ù le dire, puisque le parterre vient 'de le proclamer, pourtant, avant cela j'étais comédien, j'avais du talent avant cela ; oui, certes, j'en avais, je le sentais; car pour cela j'avais travaille, pensé, médité, je m'étais tourmenté l'ame et le corps, j'avais mesuré mes forces, inter-
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rogé mon cœur. Quoi donc! sans la certitude d'avoir du talent, de faire démon nom un nom qui retentît, anrai-je encore voulu du théâtre? non, j'aurais mieux aime servir dans un régiment que de traîner une jeunesse oiseuse dans les coulisses, et une vieillesse misérable dans le public. En ce moment, où j'y pense encore , j'en frémis! et pourtant si Gustave III n'avait eu besoin de Monvel... ô Pangloss! Pangloss, est-il vrai que tout soit pour le mieux dans ce meilleur des mondes possibles?
Tout alla assez bien du moins, depuis que j'eus mon francparlcr ; les rôles nouveaux devaient «'arriver sans doute. Bientôt il m'en vint un tout petit dans les Rivaux amis: Contât, Mole et moi nous y jouions seuls : nous eûmes m succès. Les journaux me citèrent à côté de Mole : c'était beaucoup. Je ne montrai pourtant clans cette pièce nulle qualité extraordinaire; je pouvais mieux faire, mais le premier battement de mains avait été donné! bientôt.... Ici que je rassure mes lecteurs, et pour leurs prouver que je ne veux pas parler seulement de moi , après avoir noie cet événement qui est une date dans ma vie, je passe à un événement qui est une date pour la Comédie Française.
Les filles en cerceaux , les femmes en fourreaux (1) , les modes à la Malbourough, les fracs écarlates, les boutons noirs, les petils chapeaux, les énormes bourses à cheveux, les gilets à estampes (2). Baquet mesmérien, verges de fer
(1) Cette mode commença en RI. D'Alenibert se promenant aux Champs-Elysées, avec le marquis de Caraecioli, observait un jour la nouvelle manière de s'habiller adoptée par les femmes. Elles .s'étaient défaites de leurs paniers, velues d'une robe légère qui dessinait les formes de leur corps, et, comme disent les artistes, accusait le nu, elles attiraient les regards..-, même des philosophes. D'Alenibert ayant assez fait servir sa lorgnette, s'écria : — Enfin les femmes ont résolu le problème qui les occupait depuis deux mille ans, le secret de pouvoir montrer leurs charmes avec décence. Il s'exprimait à la fois en géomètre et en amateur.
(2) Les gilets, en effet, commençaient à devenir des tableiux. D'abord ce furent des fleurs, puis des paysages, des animaux, dti