CHAPITRE XXVII
cleslonicnnes, ballons aérostatiques, curés marchands de modes (1), telles furent les merveilles de l'an de grâce quatre-vingt-quatre, où, de par monsieur de Calonne, l'on voyait le chanteur Garât, nommé administrateur en même temps qu'Asvédo, le musicien, et Morcl , le rappelasse*» d'opéras. La folle année devait être couronnée par quelque chose qui y ressemblât, et qui en rassemblât les traits épais : l'homme qui connaissait le mieux son siècle et ses compatriotes lit jouer la Folle journée.
On a lout dit! s'écrient des gens qui n'ont rien à dire. On a tout dit! ces mots ont-il un sens dans l'art? peut- on tout dire? est- il donné à une époque de parler de tous les siècles? les temps se ressemblent donc?... s'ils ne se ressemblent pas, s'ils ne peuvent se ressembler, si la physiouomie des temps est diverse comme celle des individus, il n'est donné à personne de tout dire, parce qu'il n'est donné à personne de tout voir. L'art ne crée pas, il imite ; il a donc un modèle, un modèle dont il suit la destinée, qu'il doit reproduire, qu'il reproduit sans s'épuiser : quand la nature sera stérile , l'art s'épuisera, mais seulement alors; ne désespérons pas , l'art a du temps devent lui. J'ai vécu soixante ans au théâtre, Voltaire avait tout dit... puis, j'ai entendu parler Ducis, entendu parler Chénier, entendu parler Fabre, puis Colin, puis Picard, puis Etienne, puis Bavai ; je suis vieux et il me semble que tout se tait , mais
faits historiques : on fini! par y placer les portraits de nos héros ; les Destaing, les de Broglie, les Coudé et les Lafayette, eurent les honneurs du gilet; il n'était pas de petit-maitre qui ne se parât de son gilet des grands hommes.
(1) Le curé «le la paroisse Saint-Salpice s'élait fait marchand île modes. Dans les assemblées qui se tenaient chez lui pour le soulagement des pauvres , une douzaine do clercs, rangés des deux côtes d'une salle, étalaient toutes sortes de jolis chillbns, les grâces de leur âge et les agréincns de leur figure. Les dames de qualité y allaient beaucoup, quelques autres curés imitèrent celle façon originale d'exciter la charité, tellement que M"1' Berlin se plaignait de la concurrence.
320 MÉMOIRES DE FLEDRY.
je me trompe sans don le, rien ne se tait , rien ne se tain , c'est moi qui ne sais plus écouter, on qui n'ai plus le sens qu'il faut pour entendre; gens à minces vues, critiques acerbes, esprits difficiles, gens à passions, gens soucieux, désëspére's, inc'coiilens, atrabilaires, ou seulement légers et frivoles, l'art ne tombe jamais, il se repose quelquefois, l'art est observateur, il a son beurc, il l'attend : il mûrit, il prépare, la nature lui fournit ses matériaux , celle-là produira toujours des objets qui , aux vues courtes, paraîtront semblables , objets pourtant variés entre eux. Mais il faut l'œil d'un homme supérieur pour démêler cetle extrême variété dans leur ressemblante apparence, Beaumarchais s'était dit tout cela quand il entreprit le Mariage de Figaro..
On a rapporté avec raison de cette comédie qu'il fallait moins d'esprit pour la faire que pour la faire jouer, certainement il en fallait beaucoup pour l'un et pour l'autre; mais la faire jouer vers la lin du XVIIIe siècle, c'était déjà un commencement de révolution ; car, ainsi qu'on le verra, la grande sensation produite par le Mariage de Figaro, dans l'opinion, fut encore plus politique que théâtrale.
Pour bien comprendre le remue-ménage que fit cette singulière comédie , je crois qu'il est nécessaire de connaître la situation de notre scène comique , quand Beaumarchais vint ambitieusement braver les règles , et briser le vieux moule dramatique.
Plusieurs causes avaient amené le dépérissement du théâtre. La comédie , avec la prétention d'être plus épurée et plus décente , ce qui la rendait fausse , insipide et froide , était devenue tous les jours plus timide. N'osant plus traiter de grands caractères , des passions for'cnicnt prononcées , ni des ridicules trop connus ou trop vu gaires , elle s'était renfermée dans le cercle étroit de l'esprit de société, tâchant de suppléer à la force comique par I intérêt du roman , aux saillies originales d'une satire vive et gaie par des portraits, des maximes et des tirades ; ce n'étaient pas,