CHAPITRE XXVII
continue à s'en mêler, et j'arriverai bientôt à la Comédie- Française : des ennemis et des obstacles , et je réussirai.
En effet, dès le mois d'avril 1783, nous reçûmes l'ordre d'apprendre, pour le service de Versailles, le Mariage de Figaro , ou la suite du Barbier de Séville. Comme Mme Campan m'avait dit qu'après avoir lu elle-même le manuscrit à leurs majestés, le Roi avait déclaré que cette pièce était injouable , je ne fus pas peu surpris d'un ordre d'où l'on pouvait inférer qu'un ouvrage qui n'avait pas semblé assez décent pour le théâtre de la ville le parût assez pour celui de la cour. Je lis part à mes camarades de ce que m'avait confié à cet égard Mme Campan , et nous en conclûmes, ou qu'il y avait erreur, ou que l'auteur avait fait des changemens considérables à sa pièce , et , parce que nous désirions ardemment la jouer, nous finîmes par êtrebien persuadés que , justifiée par le succès qu'elle obtiendrait à Versailles, elle ne tarderait pas à être donnée à Paris.
Beaumarchais vint lui-même confirmer nos conjectures, il lit devant nous une lecture raisonnéede sa pièce : il lisait avec entraînement , on pense s'il enleva tous les suffrages ; depuis longtemps nous n'avions pas été si puissamment remués. C était à qui jouerait dans l'ouvrage. Avant tout, il avait eu l'heureuse inspiration de se concerter avec MUe Conlat pour la distribution des rôles, j'eus même mon droit d'avis dans cette Importante affaire. Préville , à qv.i le rôle de Figaro fut offert en premier lieu , le refusa pour prendre celui de Brid'oison , rô!e jugé, subalterne à la lecture , et dont il fit un diamant à la représentation. Le personnage principal fut dévolu àDazincourt; bien que ce lût un talent sans éclat, et, pour ce nouveau rôle de Figaro, Un acteur d'une médiocrité trop perfectionnée , l'auteur le trouvant prêt à suivre ses avis, et facile à se laisser diriger, lui confia la cheville ouvrière de son drame; d'ailleurs, comme il allait jouer le rôle d'original, par là il échapperait a la comparaison qui eut été dangereuse si l'on eût vu
;ï2i MÉMOIRES DE ELtURY.
Préville avant lui. On se doute bien , sans qnr* j'aie besoin de le dire , que le comte Almaviva fut donne à Mole , qui déjà l'avait si bien rendu dans [fi Barbier de Sentie ; quant au rôle de la soubrette, Beaumarchais était trop galant et connaissait trop bien ses intérêts , il avait une trop grande finesse de tact pour ne pas l'offrir à celle qu'il avait appelée comme son conseil privé. MIle Contât, qui tous les jours obtenait de nouveaux succès , promit de rendre bon compte de Suzanne. La tendre comtesse échut à M1Ie Sainval , et enfin MUc Olivier, jeune, gentille, accorte, leste, d'il brillant, pied mignon, taille fine, et avec ce teint d'Anglaise iiii' le chevalier de Granimont compare à une jatte de lait dans lequel on aurait effeuillé des roses, prit le jeune page, le charmant Chérubin. Pour moi, qui tenais la plume dans cette distribution, je fus plus d'une lois tenté de glisser mon nom entre les noms de ces élus, tant je prévoyais que la pièce exciterait l'engouement ; mais les premiers plans étaient dignement remplis , et je ne me croyais pas encore assez de force pour jouer un rôle accessoire, il était donné au seul Préville de se montrer un aigle dans les Brid'oison ; Grippe-Soleil sWnt vainement à moi, je lui lins rigueur.
Grand mystère cependant et sur le temps et sur le lieu où cette comédie devait être représentée pour la première lois. Le bruit se répandit , dans le courant de mai , que ce serait dans les petits appartenions; ensuite on dit qu'on avait désigné Trianon, pwsChoizy, Bagatelle, Brunoy. Les premières répétitions se firent fort secrètement à Paris sur le théâtre des Menus par une tolérance tacite accordée à Beaumarchais avec la protection de .M. le comte d'Artois ; son a liesse cédait en cela à l'influence de la société de la reine , dirigée à peu près par l'élégant , le chevaleresque , l'aimable comte de Vaudreuil , qui voulait beaucoup de bien à Beaumarchais, et , puisque j'ai habitué mes lecteurs à mes parenthèses, je dirai pourquoi.
Les deux amateurs de France les plus renommés pour jouer la comédie étaient , ce même comte de Vaudreuil, le