CHAPITRE XXVII
encore une fois, les sujets qui manquaient au poète, c'était le poète qui manquait aux sujets, et, disons-le aussi, la liberté de les traiter avec indépendance et énergie sur le théâtre de la nation.
Nos mœurs et notre esprit étaient d'ailleurs changés , non-seulement depuis Molière, mais encore depuis les comiques du second ordre qui avaient marché plus ou moins heureusement sur ses traces. Nos petites maîtresses , celles qui faisaient de l'esprit ou tenaient bureau d'esprit, ne pouvaient déjà plus assister sans vapeurs aux ouvrages du père de notre comédie ; le style de cet homme divin n'était pas assez châtié, et leurs oreilles se trouvaient blessées des termes prétendus équivoques et des expressions un peu lîb: es, jetées comme au hasard dans quelques-unes de ses pièces. La cour polie de Louis XIV n'en avait pas rougi ; nos femmes usagées du XVIIIe siècle n'admettaient point de telles licences, il n'y avait pas jusqu'à nos courtisanes qui ne se couvrissent du voile de la modestie , et dont l'hypocrite pruderie ne se trouva alarmée au moindre mot à double entente. Nos meilleurs auteurs comiques , parmi les successeurs de Molière, étaient à peine joués : on applaudissait Regnard du bout des doigts, Dancourt était repoussé de la scène, on disait Lesage grossier, Deslouches seul se soutenait par le seul motif que ses personnages discutaient avec une raison froide qui était entendue du monde à la mode.
D'ailleurs , les chefs-d'œuvre mesquins de nos faiseurs de vaudevilles, nos Jeannots , nos Jérôm es- Pointus, nos pantomimes et nos batieleurs de la foire l'emportaient sur la bonne comédie. Le public n'avait plus le goût du bon et était blasé sur le mauvais. Dans cet état de choses, la décadence de l'art était visible. LesPalissot , les Rochon , les Vigée, IcsCailhava, n'avaient rien fait que de médiocre; un seul homme, Beaumarchais, venait de montrer plus de gaîte et de talent comique que tous les autres auteurs dans le même genre. U manquait, il cd vrai, de goût et de juge-
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ment, il aimait mieux faire des monstres à la manière espagnole que de véritables comédies , et son succès du Barbier de Séville ne l'avait point ramené à la bonne route ; toutefois ce Barbier lui donna l'idée de la Folle journée ou des Noces de Figaro.
On en parlait depuis longtemps dans les cercles, dans les foyers des spectacles, dans nos petits soupers, et nous n'en avions point encore de notion positive à la Comédie-Française. Cependant l'auteur lisait sa pièce partout. Avant assisté à une de ces lectures chez Mme la duchesse de Yilleroi , mais sans avoir pu en rien saisir que par fragmens et à la dérobée, tant il y avait foule, tant il fallut me tenir sur la pointe des pieds (comme vingt autres) pour attraper quelque chose au passage , j'en aurais su fort peu si M. le comte de Lauraguais ne m'en avait parlé le lendemain.
C'est un vrai fouillis dans le goût deS Journées espagnoles, me dit-il , de manière qu'à force d'aimer le changement et la nouveauté , nous revenons précisément au
point d'où nous étions partis On trouve pourtant dans
ce pot-pourri beaucoup d'esprit , de gaîté , et même des situations comiques, au moins dans les trois premiers actes ; en totalité, c'est un monstre dramatique, mais qui n'en est pas moins susceptible d'un succès d'autant plus dangereux, que dans ce cadre espagnol est retracé vigoureusement et comiquement le tableau de nos mœurs actuelles, celui des mœurs et des principes de la meilleure compagnie, et que ce tableau , où les petits se moquent des grands, est fait avec la hardiesse et l'impudence d'un factieux épaulé. Jusqu'ici le roi ne veut pas accorder la permission de n présenter dans sa capitale le Mariage de Figaro ; mais j ai cuï dire à Baumarchais qu'il allait en distribuer les rôles, et faire répéter pour jouer sa pièce , à Maisons , chez M. le comte d'Artois; — je ne demande qu'une chose ensuite , a ajouté l'audacieux poète, c'est que l'ouvrage paraisse bien dangereux, qu'on s'y oppose bien fort, et que le roi surtout