‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 18 sur 279 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

passion: cet amour augmenta d'autant plus, qu'il était contrarié par l'excessive jeunesse de ma sœur, et aiguisé par la rigide surveillance de mes pareus. Les préjugés de l'époque, d'ailleurs, mettaient alors une si grande distance entre un vicomte et la fille d'un comédien, qu'on ne présumait pas (pie cet intervalle pût être franchi par un nœud consacré. On avait d'autant moins cette espérance , que le sacrement de mariage, il faut le dire, était assez peu d'usage dans les coulisses et sur les planches. L'exemple venait peut-être de plus haut, car le théâtre est de sa nature imitateur, au point, qu'on disait alors d'un comédien qui se mariait , ce qu'on avait dit à la cour du régent: que c'était enfreindre les convenances sociales.

Quoi qu'il en soit, ma mère et mon père avaient lessentimenshourgeois , et moi-même, tout jeune que j'étais, je n'aurais pas souffert que ma sœur quittât l'exception pour la règle ; nous repoussions donc le vicomte.

Mais l'amour de M. de Clairval devint si vif, qu'on eut à craindre pour sa raison. Enfin, après mille tentatives, après quelques pourparlers, après les gros et les menus détails qui accompagnent toutes les extravagances amoureuses, le vicomte se décida. Maître de sa personne et de sa fortune, un beau jour il vint porter l'une et l'autre aux pieds de notre Félicité. Celte démarche paraissait honorable pour nous , la vanité de mes parens s'en mêla , peutêtre un peu d'amour du côté de ma sœur, le consentement fut donné : on fit un mariage en règle, et le lendemain , M. de Clairval quitta son régiment, se baptisa du nom de Sainvillc, et déclara qu'il prenait la Carrière dramatique pour mieux s'identifier, disait-il, avec sa jeuneépouse. Cette résolution étourdit un peu mes parens : leur amourpropre y trouvait moins son compte; ils avaient espéré que M. de Clairval ferait d'une comédienne une vicomtesse , et c'était au contraire Félicité qui faisait d'un vicomte un comédien. Quant à moi, je trouvai l'action sublime,

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