‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 185 sur 279 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

merveilles : les routes , si difficiles d'abord pour Desforges, furent déblayées devant lui ; il marcha dorénavant sur du velours , et la Femme jalouse , passant de la nuit des cartons au grand jour des bougies italiennes Justifia complètement la recommandation de sa protectrice.

Entre autres raisons de la renommée que Clairon faisait à Desforges, ce qui contribua le. plus puissamment à celle action, dont la destinée fit une action de justice, ce furent l'énergie, le courage , le. noble et puissant caractère dont la tragédienne gratifiait cet auteur. Elle promettait là-dessus des anecdotes attendrissantes, des aventures à surprendre, des actes inouïs d'audace et d'héroïsme. Or, Desforges était un homme de talent, mais un grand paresseux. Pour le courage, il n'en manquait pas, qui en manque? mais le sien était fait d'une certaine façon : pour qu'il se vengeât , par exemple , il aurait fallu que son ennemi vînt le trouver chez lui , à son heure , ou bien qu'il se mît sur sa route , ni trop à droite , ni trop à gauche, parfaitement eu face pour être sûr de le moins fatiguer. N'est-ce pas Desforges qui proposa à Collot-d'Herbois de se battre sur deux chaises longues , et qui cependant le blessa debout?

Comme on le peut voir, ce portrait, tracé de la p'ume de la grande actrice, n'était ressemblant qu'en taisant plus de concessions qu'on n'en fait d'ordinaire aux peintres ; mais c'est précisément ce qui fit croire qu'il était ce qu'on le disait être, en y joignant même une qualité de plus, celle d'homme modeste ou de profond politique.

Desforges se laissa faire , il se laissa doucement chatouiller les oreilles de noms sublimes; il n'ignorait pas la hauteur d'estime à laquelle le portait Clairon ; et il se disait : « Elle se trompe, ou elle s'amuse.» Mais il sut se taire , emboursant de bon compte les grands coups de chapeaux- et les révérences, quitte à les rendre ; trop fortuné s'il arrivait à la représentation avant qu'on iïit détrompe !

Heureusement Tom-Jones eut un succès avant l'arrivée des anecdotes explicatives , et alors , notre homme apprit ,

non sans surprise, ses aventures inconcevables, d'autant plus inconcevables, que la première de toutes commençait un an ou deux avant sa naissance.

En 1749 donc , Desforges étant à l'Opéra , se trouva tout auprès de la loge où le Prétendant lut arrêté. Il av;iit le cœur noble et généreux , et dans son indignation , flétrissant un acte qui violai! ainsi Tbospitalité qu'on devait à ce prince, Desforges , déjà connu par quelques opuscules où l'on reconnaissait du talent, lit passer tout sou courroux d'honnête homme et de poète dans une pièce de vers remarquable de force et d'audace. Cet ouvrage, trop énergique pour l'époque , et surtout pour la circonstance , fut, à cause de cela même, très-répandu dans le monde; on voulut connaître l'auteur-lion qui affrontait ainsi le pouvoir, et le lion . trop téméraire , loin de garder ['incognito, s'en allait répétant son épitre hardie-.

Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile, Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile. On ose, etc.

Mais il arriva qu'il fut traqué , arrêté , chargé de chaînes et conduit au Mont Saint-Michel , où il resta trois ans dans la cage Je dis la cage sans ligure; ce qu'on nommait alors la cage était un caveau creusé dans la roche vive, espèce de tanière de huit pieds en carré, où l'homme qu'on y enferme ne reçoit un peu de lumière que par les crevasses qu'on remarque du dehors aux marches de l'église.

L'abbé de Saint-Michel , M. de Broglie , s'c'lant intéressé au prisonnier, dont il connut bientôt les excellentes qualités, obtint, après des sollicitations bien appuyées, qu'on accordât à ce malheureux l'abbaye pour prison; mais un séjour de trois aimées dans ce trou , que. les infiltrations rendaient en tout temps humide , le défaut d'espace et l'obscurité profonde avaient pour ainsi dire changé la na-

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