‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 184 sur 279 · XA COMEDIE ITALIENNE · texte numérisé non relu

XA COMEDIE ITALIENNE

Mon ancien rival Desforges. — Aventures avant qne de naître. > — Succès de la Femme jalouse. — Talent de Granger. ■ — Gouvernement de M. de Richelieu. — Les truites et la caille de M. de Beaumont. — Singulière demande. — Nouvelle théorie de la voix. — Les chanteuses au poids.

Les succès de Desforges , comme auteur, à la Comédie- Italicnne, me faisaient plaisir à voir, j'étais des premiers à l'applaudir. Il y a entre deux anciens rivaux comme une sorte de fraternité' : on a aimé la même femme , et, chose étrange de cette passion! ce qui vous divisait jadis, c'està-dire, les mêmes penchans , les mêmes désirs, les mêmes sympathies , vous réunit quand la lutte est passée et que la r;iison est revenue. Comme on peut attribuer le triomphe d'un adversaire à ses ruses, ou, ce qui humilie moins, au caprice de la beauté en litige, chacun a , plus tard , un compliment à s'adresser sur le bon goût de son choix , chacun ayant fait le même. J'ai eu l'occasion de faire une

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première fois cette observation : l'amitié, fondée sur le champ de bataille , est de toutes les amitiés la plus bienveillante; elle prend sa source dans ce qui s'attache le plus fortement et vit le plus longtemps au cœur de l'homme : l'amour- propre et l'estime de soi.

La Femme jalouse venait de réussir, et j'aimais ce succès de Desforges comme on aime à voir gagner au jeu celui pour qui l'on parie le plus habituellement. Desforges était devenu promptement le, personnage de la Coinédic-Ita lieime ; son niérile fut mis en lumière d'un seul coup , et sans qu'il eût à passer par ce novici.it de tout homme de lettres, noviciat long et pénible qui fait que les jeunes ouvrages appartiennent presque toujours à de vieux auteurs. Outre son talent incontestable , il dut d'abord sa réussite à ce qui lui était le plus étranger, à cette chose sur laquelle nous n:j comptons jamais , à laquelle nous n'avons jamais pensé, qui a toujours été loin de nous cl de nos calculs, au hasard , qui fait les grands hommes , l'homme de talent, les comédiens célèbres , le hasard bénévole rencontra en route le jeune auteur, et le poussa lui et son œuvre à peu de chose près comme Dorvigny avait été poussé peu d'années auparavant.

Mlle Clairon , que Desforges ne connaissait pas, et qui alors était, allait élre, ou devint depuis professeur ou gouverneur d'un jeune prince allemand, Mllc Clairon, qui, par je ne sais quelle voie, apprit qu'il y avait au Théâtre-Italien une Femme jalouse de Desforges, écrivit à Caniérani une longue lettre pour lui recommander l'auteur cl formage, ouvrage fort remarquable d'après elle , car son ami , celui qui venait de tracer ce caractère inédit au théâtre, l'ami Desforgi'S , était l'homme de France qui entendait le mieux les vers, et que les plus beaux succès attendaient ; seulement , ajoutait Clairon , elle était étonnée qu'il eût tant tardé pour révéler au public son premier ouvrage de, théâtre.

Camérani avait été bien avec Clairon ; celle lettre fit

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