‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 187 sur 279 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

mais inqnièlc Clcrmonde , qui , j'en ai fait l'épreuve , était passablement atteinte de celte triste maladie.

Mais le rôle original de d'Aranville, celui si beau de Dorsan , Desforges les avait inventes. Je ne sais si l'on sera de cet avis : il me semble que , chez l'auteur dramatique , l'invention est encore pins dans la création des caractères que dans celle de la fable; pour la première de ces qualités il faut être plus observateur et avoir dans le talent plus de maturité, ce qui constitue essentiellement l'art comique; pour l'autre, il faut plus d'habitude, plus de métier, plus d'imagination peut-être, mais de cette imagination dont Molière se passait fort bien. Desforges entendait admirablement d'ailleurs ce que je nommerai le caractère théâtral ; ces rôles de victimes, si bien venus des spectateurs quand ils ont de beaux retours d'énergie, sont trèsavantageux à rendre; sur la scène, le rôle de marteau est d'ordinaire plus recherché que celui d'euclume , mais quand l'enclume aplatit le marteau !... c'est comme dans le monde. En ce sens , le personnage de Dorsan est des plus favorables : de la dignité, de la noblesse, de la force, de la chaleur , une sensibilité exquise qui intéresse, tel est le mari de la femme jalouse. Ce personnage, était dans mes rêves: combien j'aurais aimé à le jouer! Et cependant il faut mettre la main sur la conscience et le dire ici, alors je ne l'aurais pas rendu avec la supériorité de Granger.

Le second Théâtre a déjà porté ses fruits ; nous sommes inquiets ; les comédies qu'on y donne valent bien les nôtres , et sans le miracle de Figaro , les Italiens nous dépassaient en l'an 85. Tom-Jones, Céphise , la Femme Jalouse , sont d'un excellent répertoire; Mrae Vertcuil ; Rosières, dont le jeu original et piquant est en même temps plein de franchise; Granger, l'intelligent et gracieux Granger: toutes ces choses, œuvres d'art, comédiens de talent, nous harcèlent, nous tiennent en haleine , et nos moqueurs ont peur. La Comédie-Italienne rit au ucz de sa sœur aînée, partage de bonnes recettes journalières,

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fait sonner haut ses deux cent mille livres île petites loges ; le public lui rend de fréquentes visites, les comédiens français ont peur, et moi.... moi, voici mon avis.

Je voudrais que tous fussent des Prévilles, et que nous fussions des" Prévilles aussi. Pour l'art et les comédiens, rien de mieux que deux troupes rivales; je dis deux et non pas trois, il y aurait alors diffusion de talcns. Mais deux , ikux camps bien tranchés, bien hostiles, avec le parti pris de valoir mieux de chaque côté, voilà qui est bien , voilà qui est désirable ! Le public se partage , dit-on? non , il se multiplie.

Je. m'explique :

Les luîtes de l'art intéressent; le prix est au plus habile, on veut le voir disputer; le goût de l'art gagne, s'étend, se propage ; des partis se forment : on tient pour celui-ci , pour celui-là. Le Théâtre-Français est attendu dans telle pièce; il fera merveille! la troupe du Théâtre-Italien est an moment de paraître dans telle autre; ce sera miraculeux! Les comédiens étudient , pâlissent sur leurs rôles, cherchent, consultent et se tracassent; les hommes de lettres, qui élaboraient d'autres œuvres, tournent au drame , à la comédie, à la tragédie; le feu est à tous les cerveaux pour la tragédie, la comédie et le drame : scènes, actes, dialogues, sont en ébullition permanente; la flammé augmente et se communique au public; le juge souverain s'agite, il court d'une tente à l'autre, remue , aiguillonne, se passionne, applaudit , choisit ses gens, se querelle, se divise , mais est d'accord sur ce point : Aller au théâtre. A ceux qui appelleraient cela un beau rêve, une théorie sans application , je répondrais : Je ne viens pourtant pas de raconter autre chose que la récente lutte de Gluck et de Picciui (l). L'opéra vieillissait, cette lutte le rajeunit; le

(I) Et d'antres luttes aussi : où il n'y a qu'un théâtre littéraire, on rencontre toujours le despotisme ou le sommeil; c'est la nature de L'homme comme celle des corporations. Auprès d'un théâtre fort et puissant, il faut placer une espèce de grand vassal quj

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