CHAPITRE XXVIII
génie dos auteurs se réveil la avec l'enthousiasme du public, je dirai mieux, avec sa colère. Si un tel sentiment Aient en aide au talent de l'artiste, il soutient le zèle fervent des spectateurs. Au théâtre, la foule est artiste aussi; elle a ses mutineries, cherche sa revanche, et du même coup, relève l'art , remue les idées des auteurs , et grandit le talent des comédiens.
Quand donc l'indifférence du public vous accablera , mes camarades ! souvenez-vons que ce qu'on nomme concurrence dans le commerce , c'est, dans les arts , l'émulation; souhaitez- vous alors un second Théâtre -Français avec des acteurs comme Granger? cela équivaudra pour vous au grand moyen de gloire de Beaumarchais qu'on retrouve tontes les fois qu'il s'agit d'un axiome théâtral : Des obstacles ! des obstacles ! et je réussirai.
Il n'a fallu à Granger qu'un peu de cette fatalité (dont je parle peut-être un peu trop souvent) pour devenir un des premiers sujets du Théâtre-Français. Je ne sais pour quelles raisons y ayant débuté bien long-temps avant moi, il n'y fut point admis : il est vrai que c'était en 1763 , vt qu'alors Bellecourt, Monvel et Mole, triumvirs inflexibles , l'auraient laissé languir dans la tuante inaction des doubles. Granger recula devant le supplice du sommeil ; lit-il bien? je crois qu'il lit bien... pour moi.
Granger était loin d'être un joli homme; mais toute sa personne avait un ensemble distingué et gracieux. Un nez
le tienne alerte et le rende bienveillant. En reportant nos regards au temps <li' Molière, nous voyons la troupe de l'hôtel «le Bourgogne excitée par celle de ce grand auteur, l' Impromptu de l'eisailles avait aiguillonné ceux-ci comme le Portrait du peintre excita la verve de celui-là. MM. Lagrango, Brécourt, Oucroisy, Latborillière savaient qu'il fallait justifier la préférence de Louis XIV en l'emportant sur Mont-FIcury, Beauchàleaii , Hauleroche et de Yillers; et de nos jours, les Comédiens de H. Casimir Delà vigne ont fait prendre plus d'une loge au Théâtre-Français de la rue Richelieu, après avoir fait applaudir la critique au Théâtre-Français du faubourg Saint-fiermaiii.
un pou saillant aurait nui à sa physionomie, si, par une adresse dont les hommes de l'art seuls s'aperceraient, il n'avait su, pour ainsi «lire, escamoter Sun profil et toujours jouer face au public, sans pour cela cesser d'être en scèire. C'était , cuire plusieurs belles qualités , une diction noble et naturelle, une verve chaleureuse, un débit entraînant, et avant tout un jeu vrai. Ainsi que moi, il s'attacha d'abord aux petits-maîtres, et dans ces rôles, qu'il aimait aussi de prédilection, sa légèreté était charmante. On nous a comparés quelquefois, et peut-être est-ce «lire trop de bien de moi que de parler ainsi de lui; mais comme, dans le monde, on entend sans répugnance chacun se vanter d'être honnête homme , pourquoi ne dirait-on pas aussi : J'ai du talent, surtout quand le public vous en a averti? Pour moi, qui sais toute la peine qu'où a pour résistera l'orgueil d'être modeste, je ne ferai pas d'hypocrite humilité, et je continuerai franchement mon parallèle.
Granger avait plus de gentillesse que moi , j'avais plus de mordant; il abordait mieux une femme, j'abordais mieux un homme; je n'aurais jamais dit le madrigal comme lui, il n'aurait pas poussé l'épigrammc comme moi. Malheureusement pour lui, le madrigal n'est presque plus un nom français, et l'épigrammc est toujours nationale : voilà peut-être par où je remporte.
Ce fut vers 1781 qu'après avoir parcouru la province, Cet acteur aimable reparut à Paris, au Théâtre-Italien; son mérite fut bien vite apprécié; le public l'accueillit avec faveur, et les auteurs s'empressèrent de lui confier des rôles importans. Je l'ai vu créer avec une supériorité incontestable, V Habitant de la Guadeloupe , le rôle si original de la Brouette du vinaigrier; il donna même la vogue à des ouvrages assez médiocres; le Déserteur et l'Indigent lui durent leur succès. Les deux Fellamar des deux Tom-Jones le montrèrent dans lis belles parties de son talent, la noblesse et la tenue, et quand il joua le pi r-